En juillet 2022, le ministère tirait le bilan suivant des concours de recrutement des professeurs de collège et lycée[1] :
« Au niveau national, le taux de couverture (hors listes complémentaires) pour le second degré se situe à 83,4% pour la présente session alors qu’il était de 94,1% en 2021.
(…) Certaines disciplines demeurent sous tension cette année ; c’est le cas des lettres classiques où 57% des postes sont pourvus pour 57,5 à 62% durant les trois années précédentes ; c’est le cas de l’allemand, où 55% des postes sont pourvus contre 70 à 81% durant les trois années précédentes.
Certaines disciplines présentent des taux d’admission également insuffisants en 2022. C’est le cas de la physique-chimie où 66,7% des postes sont pourvus contre 80 à 100% durant les trois années précédentes ; c’est le cas des mathématiques où 68,5% des postes sont pourvus contre 84 à 92% durant les trois années précédentes ; c’est le cas des lettres modernes où 83,5% des postes sont pourvus contre 98 à 100% les trois années précédentes.
Le recrutement d’enseignants contractuels, déjà en vigueur dans le second degré, permettra de compenser ces rendements de concours insuffisants de certaines disciplines. La part de contractuels dans les effectifs du 2nd degré est actuellement d’environ 8% en moyenne (…) »
Le 25 août dernier, le Président de la République lui-même constatait en Sorbonne devant les recteurs d’académie, « que le métier de professeur n’attise plus le rêve et que les vocations se tarissent[2] ».
On a pu voir ainsi, à la veille de la rentrée scolaire 2022, les académies former en quatre jours[3] les contractuels indispensables pour assurer la présence d’une personne en face des classes sans professeurs, contractuels recrutés par job dating en mai et juin[4] pour répondre aux besoins. Les trajectoires professionnelles de ces contractuels sont éloquentes : selon Bertrand Delhomme, qui a étudié les trajectoires professionnelles de 4 000 contractuels du second degré entre 2010 et 2019, « un sur deux quitte l’éducation nationale au bout de cinq ans, et parmi eux, un sur deux part dès la première année d’enseignement ». Leur mode de recrutement l’est tout autant : une étude conduite en 2019 et portant sur l’académie de Lyon montre que la logique strictement gestionnaire des bureaux rectoraux l’emporte sur les considérations de qualification universitaire, disciplinaire, professionnelle et pédagogique portées notamment par les inspecteurs[5].
Cet état de fait n’est pas sans conséquences, on s’en doute, non seulement sur les conditions de travail des contractuels, mais aussi sur la qualité de l’enseignement et le climat scolaire. Ce dont on se doute moins, c’est que cette donnée de fait pèse également sur la conception du métier d’enseignant, conception qui se traduit notamment dans l’écriture des programmes qu’ils doivent mettre en œuvre.
On a vu ainsi évoluer de manière très révélatrice les programmes de français en classe de première, à l’issue de laquelle les élèves passent leur épreuve anticipée de français pour le baccalauréat.
Longtemps, les programmes ont indiqué des « objets d’étude », en confiant aux professeurs la responsabilité de choisir les œuvres permettant de les étudier et les parcours qui y sont associés. Il s’agissait ainsi de donner la possibilité au professeur d’exploiter au mieux les ressources culturelles locales et d’adapter l’oeuvre et l’angle d’étude choisis à ses élèves et aux projets pédagogiques auxquels ils participent. Mais cela a pris fin et désormais, « chacun des objets d'étude associe une œuvre (ou une section substantielle et cohérente d'une œuvre) et un parcours permettant de la situer dans son contexte historique et générique. Le programme national de douze œuvres, renouvelé par quart tous les ans, définit trois œuvres par objet d'étude, parmi lesquelles le professeur en choisit une et son parcours associé[6] ». Ainsi, cette année, dans la voie générale, pour l’objet d’étude « le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle », le professeur a le choix entre les trois œuvres suivantes auxquelles est associé un parcours : « Abbé Prévost, Manon Lescaut / parcours : personnages en marge, plaisirs du romanesque ; Balzac, La Peau de chagrin / parcours : les romans de l'énergie : création et destruction ; Colette, Sido suivi de Les Vrilles de la vigne / parcours : la célébration du monde ». Ce programme national unique est-il seulement garant de l’égalité de traitement des candidats au baccalauréat, élèves et examinateurs ayant tous travaillé sur les mêmes œuvres et les mêmes parcours ? Ce serait naïveté de le croire.
Mais où est alors, se demandera-t-on alors, le rapport entre la crise du recrutement des professeurs, notamment en lettres classiques et modernes, et cette évolution des programmes ? Le rapport est direct. Avec un programme national unique, limité à douze œuvres, on peut compter sur la production par les éditeurs publics, privés et associatifs, d’une documentation permettant aux contractuels et à leurs élèves de trouver aisément des plans d’étude utiles pour préparer les épreuves d’examen. Et peu importe si, pour l’objet d’étude « Le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle », on ne jouera dans la ville du lycée ni Le Malade imaginaire de Molière, ni Les Fausses Confidences de Marivaux, ni Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce… Et peu importe si les projets pédagogiques des classes n’ont rien à voir avec la crise personnelle ou la comédie…
On est bien loin ici d’une conception ouverte de la politique des savoirs, laissant aux établissements scolaires et à leurs équipes pédagogiques et éducatives la responsabilité de réaliser de la manière la mieux appropriée au contexte les objectifs nationalement fixés, et d’une conception ambitieuse du métier de professeur : un professeur, titulaire d’un master, doit être considéré comme un ingénieur pédagogique, le mieux à même, en fonction des élèves qui lui sont confiés, de baliser pour eux le chemin de la réussite dans leurs apprentissages. Mais il est vrai que, pour tenir cette ambition là, il faudrait assurer un recrutement de professeurs « formés » autrement qu’en quatre jours…
Sans négliger le fait que la crise de recrutement des enseignants ne touche pas que notre pays, on peut se demander si, dans une vision budgétaire à très court terme, qui fait donc peu de cas de l’avenir, les économies réalisées par l’emploi de moins de titulaires, déjà moins bien payés que dans les autres pays voisins, et de plus de contractuels encore moins bien traités, ne sont pas considérées certes comme un mal pédagogique, qui pèse moins lourd dans la balance des choix politiques que ce gain budgétaire.
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[1] https://www.education.gouv.fr/resultats-des-concours-enseignants-de-la-session-2022-342067#:~:text=8%20265%20candidats%20seront%20admis,94%2C7%25%20en%202021.
[2] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2022/08/25/ouverture-de-la-reunion-des-recteurs-dacademie-a-la-sorbonne
[3] https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/10/28/les-premieres-semaines-difficiles-des-nouveaux-enseignants-contractuels-c-etait-la-panique_6147642_3224.html
[4] https://www.ac-versailles.fr/les-journees-du-recrutement-de-l-academie-de-versailles-125492
[5] Hélène Buisson-Fenet et Caroline Bertron, « Au guichet du rectorat. Le travail de recrutement des enseignant·es contractuel·les dans le second degré », Formation Emploi n°189, 2022. https://www.cafepedagogique.net/2022/11/23/au-guichet-du-rectorat-des-sociologues-au-chevet-du-recrutement-des-contractuels/?
[6] https://www.education.gouv.fr/bo/21/Hebdo5/MENE2036974N.htm