Systèmes scolaires : avec la mondialisation, la fragmentation ?

Loin de mener à une seule école, la mondialisation renforce la fragmentation des systèmes scolaires au sein d’un marché éducatif parcouru de multiples tensions. Le dossier du numéro 76 de la Revue internationale d’éducation de Sèvres apporte de précieux éclairages diversifiés sur ce sujet essentiel.

Le 18 janvier, Libération interroge : « Quelles solutions pour améliorer la mixité ? [1]». Dans son édition papier du 19/01, le journal pose la question en ces termes : « collège du quartier ou collège réputé, le dilemme des parents ».

Le 22 janvier, Le Monde consacre un article de son enquête-série sur « La classe africaine » au « pari financier raté des écoles Bridge en Afrique »[2].

Deux exemples pris la même semaine dans des zones géographiques, culturelles, économiques, politiques différentes qui éclairent la complexité et la diversité d’un phénomène à l’œuvre sur tous les continents : la fragmentation des systèmes scolaires. Collège de quartier ou collège réputé, établissement public ou établissement privé sont proposés ici. Ecole publique déshéritée, école catholique hors de prix pour les plus pauvres ou multinationale de l’éducation low-cost, sont concurrents là-bas.

Toutefois, à y regarder de plus près, la fragmentation est bien plus grande encore. C’est tout l’intérêt du dossier consacré à la fragmentation des systèmes scolaires nationaux dans le dernier numéro de la Revue internationale d’éducation de Sèvres (RIES)[3].

L’intérêt de ce dossier, c’est d’aller à l’encontre d’une idée couramment reçue, selon laquelle, à l’ère de la mondialisation numérique et des politiques supranationales, on se dirigerait tout droit vers un seul monde et une seule école. En 2009, la RIES avait consacré un colloque international à cette question, et dédié le dossier de son numéro 52 à ce sujet[4]. La réalité est en effet plus complexe qu’il n’y paraît.

D’une part, la mondialisation est incontestablement une force d’homogénéisation : l’idéologie libérale du new public management appliquée à l’éducation étendue des Etats-Unis aux autres pays, les évaluations internationales produites par l’OCDE, les standards internationaux promus par l’UNESCO comme l’agenda 2030 par exemple, qui vise « une éducation inclusive et équitable de qualité »[5], l’attestent, ou encore le Partenariat mondial pour l’éducation (PME) dont la prochaine conférence aura lieu le 2 février à Dakar[6].

D’autre part, dans un monde où coexistent des pays au système d’éducation étatique bien établi et d’autres où l’unification scolaire est moins avancée, la mondialisation se caractérise aussi par « des processus vecteurs de fragmentation des systèmes scolaires nationaux », comme le soulignent dans leur présentation du dossier Anne Barrère et Bernard Delvaux[7]. Ces processus sont divers : diversification des populations sur les territoires conduisant à des replis communautaires, idéologie du libéralisme scolaire incitant à développer des établissements à but lucratif dans des états pourtant bien classés en éducation comme la Suède[8], naissance et développement d’autres internationales de l’éducation que l’enseignement catholique, avec des réseaux comme celui des écoles Montessori, Cambridge assesment international education, Baccalauréat international, ou comme la multinationale « bon marché » des écoles Bridge[9] par exemple.

Mais ce qui complexifie encore la réalité éducative d’aujourd’hui, c’est ce que les coordonnateurs du dossier appellent « une fragmentation liée à la stratification sociale », entre public et privé mais aussi à l’intérieur des systèmes publics eux-mêmes : l’article du dossier portant sur les charters schools aux Etats-Unis est éloquent[10]. Mais on observe aussi le même phénomène à l’intérieur des réseaux internationaux, comme les écoles Montessori : la contribution qui y est consacrée dans le dossier témoigne d’une fragmentation allant « des écoles élitistes, internationales et bilingues » aux « écoles Montessori des mouvements humanitaires, au service des plus défavorisés » en passant par des écoles proposant « des apprentissages précoces au service de l’ascension sociale »[11].

La fragmentation des systèmes éducatifs tient aussi à celle des modèles et projets éducatifs. L’étude portant sur le Sénégal montre par exemple l’existence de deux modèles d’école coranique, témoignant de « tensions importantes entre deux visions de la manière dont il convient d’éduquer l’enfant sénégalais » musulman[12].

Du coup, les repères simples permettant d’analyser les politiques éducatives sont brouillés, comme en témoigne l’article péruvien qui décrit « une articulation multi-scalaire asymétrique, affectée par des relations de pouvoir et de domination (…) et touchée par l’intrusion de logiques d’autres systèmes sociaux, l’économie et la politique»[13].

D’autres contributions multiplient les approches de cette fragmentation : en Corée du Sud s’affirme la tension entre éducation égalitaire et éducation différenciée ; en France la territorialisation des politiques éducatives est source de tensions ; les articles portant sur le baccalauréat international ou les écoles confessionnelles en Europe, renforcent encore pour le lecteur du dossier la multiplicité d’angles d’approche d’une question dont les coordonnateurs du numéro on bien bordé le champ. Il est centré sur les systèmes scolaires au sens strict, alors que des facteurs externes à ces systèmes accroissent encore la fragmentation, comme le numérique à travers les cours à distance pour lesquels l’académie Khan est exemplaire[14], mais aussi l’enseignement à domicile ou l’éducation de l’ombre du soutien scolaire privé.

Ce phénomène global pousse le lecteur à questionner l’avenir. Anne Barrère et Bernard Delvaux, à partir des pièces de ce puzzle éducatif propre à chaque pays, et à différents réseaux d’enseignement internationaux, esquissent « deux scénarios idéal-typiques ».

Le premier considère cette fragmentation comme un phénomène durable fondé sur la coexistence d’acteurs privés avec ou sans but lucratif et d’acteurs publics privilégiant l’autonomisation des projets éducatifs locaux, au sein d’un marché éducatif où les familles et les jeunes feraient alors leurs choix. Ce scénario est sans doute le plus probable, contre lequel mettait en garde la ministre Najat Vallaud-Belkacem dans une tribune publiée il y a un an par Libération : « ne cédons pas à la pente d’un système éducatif demain « ubérisé », purement horizontal, qui confondrait autonomie pédagogique et règne du chacun pour soi éducatif »[15].

Un second scénario verrait se constituer de nouveaux systèmes éducatifs relativement homogènes à d’autres échelles territoriales que celle des Etats, fondés sur un consensus éducatif substantiel. Une aspiration à ce renouveau pourrait naître de l’exacerbation des tensions sociales, culturelles, politiques nées de la fragmentation actuellement à l’œuvre. Finalement, ne faudrait-il pas, comme le suggèrent les coordonnateurs du dossier « réinventer une question éducative, portant sur les finalités et les modalités, sur le rapport à l’enfance et à la jeunesse, ainsi que sur l’articulation entre école et société » ?

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[1] http://www.liberation.fr/debats/2018/01/17/quelles-solutions-pour-ameliorer-la-mixite_1623167

[2] http://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/01/22/le-pari-financier-rate-des-ecoles-bridge_5245415_3212.html

[3] Revue internationale d’éducation Sèvres, n° 76, décembre 2017, http://journals.openedition.org/ries/

[4] http://journals.openedition.org/ries/634

[5] https://fr.unesco.org/sdgs & https://fr.unesco.org/themes/diriger-agenda-mondial-education-2030

[6] https://www.globalpartnership.org/fr

[7] Anne Barrère, Université Paris Descartes, et Bernard Delvaux, Université catholique de Louvain

[8] Signe Bock Segaard, Les écoles privées en Scandinavie, réglementation publique et fragmentation

[9] http://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/01/22/au-kenya-et-en-ouganda-les-ecoles-bridge-dans-la-tourmente_5245402_3212.html

[10] Frank Adamson, Les politiques éducatives aux Etats-Unis, entre privatisation et investissement public

[11] Marie-Laure Viaud, Les écoles Montessori dans le monde, la diversité interne d’un réseau en expansion

[12] Jean-Emile Charlier, Sarah Croché, Oana Marina Panalt, Fragmentation de l’offre éducative et projets de réforme de l’enseignement religieux au Sénégal, la difficile conciliation des modernités occidentale et islamique

[13] Martin Santos, La diversification du système éducatif péruvien, vers une articulation asymétrique des offres éducatives ?

[14] Khan Academy https://fr.khanacademy.org/

[15] Najat Vallaud-Belkacem, « Le mammouth émissaire », Libération, 15/01/2017

http://www.liberation.fr/debats/2017/01/15/le-mammouth-emissaire_1541581

 

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