« professeurs de la discipline de documentation » : avancée ou trompe-l’œil ?


 

Faut-il considérer comme un changement positif le fait que les professeurs -documentalistes soient désignés comme « professeurs de la discipline de documentation », dans le projet de décret portant sur le statut des enseignants soumis le 27 mars prochain au CTPN ?

Selon ce projet, en effet,

« III- Par dérogation aux dispositions des I et II du présent article, les professeurs de la discipline de documentation et les professeurs exerçant dans cette discipline sont tenus d’assurer un service d’information et documentation, d’un maximum de trente-six heures hebdomadaires, dont six heures consacrées aux relations avec l'extérieur qu'implique l’exercice de cette discipline.

Ce service peut comprendre, avec accord de l’intéressé, des heures d’enseignement. Chaque heure d’enseignement est décomptée pour la valeur de deux heures pour l’application du maximum de service prévu à l’alinéa précédent. »  

C’est la première fois que, dans un projet de texte officiel, il est fait référence aux « professeurs de la discipline de documentation » et non pas aux « professeurs-documentalistes ». Le SE-UNSA, par exemple, souligne comme une avancée le fait que « la qualité de « professeurs de la discipline de documentation » est inscrite noir sur blanc »[1].

C’est justement sur cette appréciation qu’il convient de réfléchir.

On ne peut que se féliciter, en effet, que les professeurs-documentalistes soient traités avec une parfaite équité comme tous les titulaires d’un CAPES. Trop longtemps, ils ont été des professeurs certifiés ne pouvant bénéficier, par exemple, comme leurs collègues d’heures supplémentaires, quel que soit leur engagement dans les projets de leur établissement.

Mais faut-il pour autant considérer comme une avancée qu’on institue une « discipline de documentation »?

1/ On a eu quelquefois l’occasion de voir des professeurs-documentalistes enseigner à des élèves les principes de la cotation : cela ne plaide pas pour un enseignement de la documentation. Les savoirs professionnels relèvent pleinement de la formation à donner à de futurs documentalistes ou bibliothécaires, mais peuvent difficilement participer de la culture générale qu’il convient  de faire acquérir aux collégiens.

Tout le monde en revanche est d’accord sur le fait qu’il est indispensable de faire acquérir une culture de l’information et des médias, qui ne saurait être être l’apanage d’une discipline, tant cette culture se nourrit des apports de multiples disciplines. Elle devrait se traduire par un enseignement auquel contribueraient des professeurs de diverses disciplines, avec le professeur-documentaliste dont la formation universitaire et le concours de recrutement sont notamment fondés sur les sciences de l’information et de la communication.

2/ Faire du professeur-documentaliste un professeur de documentation, professeur de discipline comme les autres, n’est-ce pas nier la spécificité forte de ce métier qui ne repose pas exclusivement sur l’enseignement ( et a fortiori, celui d’une discipline de documentation) mais repose sur une double responsabilité : celle de créer un univers informationnel, documentaire, de lecture pertinent pour les élèves et les personnels qui les encadrent ? Univers à la fois physique sous la forme du centre de documentation et d’information et numérique sous la forme d’une mise à disposition de ressources en ligne accessibles par divers réseaux.

3/ Alors que la démarche de refondation suppose une refondation pédagogique, il semble ici que soit à l’ordre du jour la restauration du modèle exclusif du maître d’une discipline, alors que justement le professeur-documentaliste, dans la réalité de son travail, est le prototype d’un modèle nouveau de professeur, dont l’expertise en matière d’information et de ressources est essentielle à l’ensemble de l’établissement et dont la valeur ajoutée pédagogique tient au fait que, justement, il n’est pas porteur d’une discipline corsetée dans un programme, mais porteur d’une posture pédagogique, adossée à une solide culture de l’information et des médias, propice à l’accompagnement, au développement de l’autonomie et de l’initiative des élèves. Cette liberté pédagogique lui permet de travailler en collaboration avec les professeurs de discipline, de créer les ponts qui manquent si souvent dans les apprentissages segmentés proposés aux élèves.

4/ Qu’auraient à gagner les professeurs-documentalistes et les élèves à être soumis à un programme d’enseignement de la documentation, avec le risque de scolarisation des apprentissages informationnels ? Sans doute, en terme de parcours de carrière, cette discipline pourrait sans doute, comme toute autre, être couronnée par une agrégation de documentation. Là encore, si l’équité exige que les professeurs-documentalistes puissent bénéficier d’un parcours de carrière équivalent à celui de leurs collègues de disciplines, on peut regretter que ce soit avec des modalités établies au 19e siècle que l’on pense refonder l’école du 21e siècle !

5/ Bien entendu, on n’oublie pas la revendication maintes fois formulée d’une inspection spécifique. Là encore, l’égalité de traitement semblerait l’exiger. Les professeurs de documentation agrégés pourraient présenter un concours de recrutement d’inspecteurs de documentation. Pour avoir pendant dix ans eu la responsabilité d’être l’inspecteur des professeurs-documentalistes, des conseillers principaux d’éducation et des personnels de direction des académies où j’ai été nommé, j’ai le sentiment que ma capacité à travailler avec les uns et avec les autres, dans les établissement comme à l’échelle académique, à promouvoir aussi leur travail commun comme celui des professeurs-documentalistes et de leurs collègues enseignants avec mes collègues inspecteurs de discipline, a été plus forte qu’elle ne l’aurait été si j’avais été exclusivement « inspecteur de documentation ».

6/ On ne soulèvera pas un point pourtant capital : si les « professeurs de documentation » enseignent 15 à 18 heures par semaine, ils auront accompli la totalité de leur service (une heure d’enseignement compte pour deux heures de service) et devront renoncer à leur mission de responsable d’un centre de ressources physiques et numériques. Il faudrait donc doubler le nombre de professeurs de documentation… Option peu probable hier, aujourd’hui et demain.

 

Ainsi, si on peut se féliciter de tout ce qui permet aux professeurs-documentalistes de bénéficier d’un traitement équitable par rapport aux autres professeurs certifiés, on peut redouter que l’entrée par la « discipline de documentation » ne soit pas vraiment porteuse d’avenir. On ne peut que regretter que n’ait pas été entendu le point de vue exprimé par le SGEN-CFDT[2] : « Privilégier l'angle disciplinaire nous semble une erreur et aller à l'encontre des intérêts de la profession et des élèves.
Cette approche contribue à un émiettement des savoirs dont seule une partie des élèves peut s'accommoder ». 


[1] http://www.se-unsa.org/UserFiles/File/publications/divers/2014/documentalistes/documentalistes_qe.pdf

[2] http://www.cfdt.fr/portail/sgen/lieu-de-travail/lycees-generaux-et-technologiques/documentalistes-pourquoi-le-sgen-cfdt-ne-signera-pas-prod_190984 « avec le CDI, l'enseignant documentaliste a un rôle central dans la vie pédagogique de l'établissement. Il n'a rien à gagner à se voir réduit  à un enseignement de discipline. Dans les établissements, souvent sous l'impulsion de l'enseignant documentaliste, des projets, des dispositifs d'apprentissage sont élaborés en équipe qui permettent de mobiliser les élèves et donnent "sens et saveurs" aux savoirs.
Pour les mêmes acquisitions (communication orale, écrite, discernement, méthodes, culture...), les démarches peuvent être très diverses : il ne faut pas priver la profession de cette richesse. 

Il serait tout à fait regrettable d'infliger aux enseignants documentalistes et aux élèves le carcan d'un programme disciplinaire annuel alors que des initiatives pensées et réfléchies au plus près des besoins des élèves et des ressources du territoire, peuvent efficacement permettre les acquisitions d' un référentiel national. »

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.