Ecole et cultures : une question de préfixes ?

 

Dans le numéro 398 de mars-avril 2015 du Français dans le monde[1], le président de la fédération internationale des professeurs de français, Jean-Pierre Cuq, intitule son billet Multiculturel, interculturel, transculturel. En  s’appuyant sur l’étymologie de ces trois préfixes, il note que pluri et son comparatif multi  servent à désigner « une simple coexistence ou juxtaposition de cultures qui peuvent s’ignorer l’une l’autre, vivre l’une sans l’autre ». Il observe que inter désigne « un lien entre entités de même nature (...) Adopter une position interculturelle et la transmettre dans son enseignement est donc prioritaire : c’est l’enseignement du respect fondamental de l’autre et de ses convictions ». Trans, enfin, a « le sens de passage à travers. Or ce qui passe à travers chaque culture laisse peu à peu une trace dans chacune (…) ce sont ces valeurs qui nous dépassent et qui dépassent celles que chacune de nos cultures nous donne à croire indépassables».

Ce rappel étymologique n’est pas inutile au moment où, à nouveau, la question laïque, dans le débat français, semble poser une nouvelle fois la question de l’autre. Les prises de position antagoniques sur la question des menus alternatifs au porc dans les restaurants scolaires en fournit un exemple d’actualité[2].

Dans un ouvrage récent, Béatrice Mabilon-Bonfils et Geneviève Zoïa[3] apportent des éclairages intéressants pour le débat.

Il n’est pas inutile de rappeler la parenté entre la forme scolaire française et la forme catholique : la clôture par rapport au monde, la circularité du temps, l’absence durable de mixité, la vocation universaliste (katholikos signifie général, universel), la sacralité (a-t-on assez dit que l’école est un sanctuaire, et que les savoirs  y sont sacralisés). On rappellera à cet égard la prescription de l’Article 101 du  décret du 17 mars 1808 relatif à l’organisation de l’université impériale[4].

« A l'avenir, et après l'organisation complète de l'Université, les proviseurs et les censeurs des lycées, les principaux et régents des collèges, ainsi que les maîtres d'études de ces écoles, seront astreints au célibat et à la vie commune.

Les professeurs des lycées pourront être mariés, et dans ce cas ils logeront hors du lycée. Les professeurs célibataires pourront y loger, et profiter de la vie commune». Notre école républicaine est bien héritière aussi des collèges d’ancien régime, de leurs normes d’organisation[5]. Et la République a calqué le calendrier scolaire sur l’année liturgique catholique.

Par conséquent,  il est légitime de questionner l’universalisme de notre école, dont les auteures de La laïcité au risque de l’Autre inclinent à penser que c’est, savoureux oxymoron, un universalisme particulariste, ou, tautologie cocasse, un universalisme catholique.

Il faut sans doute garder présente à l’esprit cette constatation quand on pense à la grande mobilisation de l’Ecole pour les valeurs de la République décrétée en janvier : le parcours citoyen qui doit être proposé aux élèves repose notamment sur l’enseignement moral et civique. Voulons-nous faire entrer les élèves dans une approche multiculturelle et hiérarchisante des cultures, universalisant la  culture particulière de la France à la fin du 19e siècle, réputée indépassable, ou dans une approche inter et transculturelle adaptée à la France du 21e siècle?

Il est bon, pour mesurer l’écart entre ces deux France, de revenir à Jules Ferry et à un de ses conseils donnés aux instituteurs dans la célèbre lettre du 17 novembre 1883[6] à propos de l’éducation morale et civique : « Demandez-vous si un père de famille, je dis un seul, présent à votre classe et vous écoutant, pourrait de bonne foi refuser son assentiment à ce qu’il vous entendrait dire. Si oui, abstenez-vous de le dire ; sinon, parlez hardiment.» Si, dans une société fondée sur un héritage judéo-chrétien, « cette bonne et antique morale que nous avons reçue de nos pères » peut rassembler tous les pères de famille catholiques, protestants, juifs ou agnostiques,  aujourd’hui, l’application du critère donné par Jules Ferry – le désaccord d’un seul père ou d’une seule mère ou d’un seul frère ou d’une seule sœur conduisant le maître à s’abstenir de parler – ne va plus de soi. Cela permet de mesurer les évolutions intervenues dans notre société, sa composition, ses cultures, et de se convaincre que ce n’est pas dans on ne sait quel retour à « l’école des anciens francs[7]» que réside la salut. La grande mobilisation de l’Ecole autour des valeurs de la République ne saurait s’y réduire sans courir à l’échec.

 


[1] http://www.fdm.org

[2] http://www.mediapart.fr/journal/france/220315/cantines-sarkozy-tente-un-hold-sur-un-non-sujet

[3] Mabilon-Bonfils, Béatrice & Zoïa, Geneviève, la laïcité au risque de l’Autre, L’Aube, 2014

[4] http://fr.wikisource.org/wiki/D%C3%A9cret_portant_organisation_de_l%E2%80%99Universit%C3%A9

[5] Le Ratio studiorum les a formalisées pour les collèges jésuites en1599.

[6] http://espe.univ-lyon1.fr/medias/fichier/ferry-texte_1409639982500-pdf

[7] On emprunte cette formule au recteur Daniel Bloch

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.