Vivre-ensemble, idéal méritocratique : vers quelle école M. Macron marche-t-il ?

Pour donner consistance au vivre-ensemble et à la méritocratie, que propose Emmanuel Macron pour l’école ?

« L’école fonde le vivre-ensemble et incarne l’idéal méritocratique » : ainsi commence le dernier paragraphe de la lettre d’Emmanuel Macron aux enseignants, datée du 19 avril[1].

Le choix de la formule éclaire sans aucun doute la vision que M. Macron a de l’école. Une vision volontairement consensuelle, puisque le vivre-ensemble et l’idéal méritocratique font partie des éléments de langage assez largement partagés à propos de l’école de la République. Mais correspondent-ils à une réalité ou à un idéal ou encore à une fiction commode ? Et quelle démarche Emmanuel Macron propose-t-il pour s’en rapprocher ?

Le « vivre-ensemble » ? Il suffit d’observer la composition sociologique du public des établissements scolaires publics et privés sous contrat pour en percevoir les limites dans l’école réelle. On en est bien plutôt dans le « vivre dans l’entre soi », avec  d’un côté des établissements chics et de l’autre des établissements chocs. Au début de ce mois, la publication de La géographie de l’Ecole[2]  en a apporté une nouvelle fois la preuve avec l’indicateur de ségrégation sociale entre établissements. « Quand cet indicateur est élevé, cela signifie que les écarts sociaux entre établissements sont très importants et qu’au sein de chaque établissement, les écarts sociaux sont faibles ; quand l’indicateur est faible, cela indique que les écarts sociaux entre établissements sont moins importants et que le niveau social moyen de chaque établissement est proche de celui de l’académie. On dira alors qu’il y a une plus grande mixité sociale au sein de l’établissement ». Pour l’ensemble des collèges publics et privés sous contrat, « au niveau national, l’indicateur de ségrégation est de 22 %. Cet indicateur varie entre 5 % à Mayotte et 30 % à Versailles. Huit académies ont une valeur supérieure à 20 %, avec cinq au-dessus de 25 % : Versailles, la Guyane, Créteil, Paris et Aix- Marseille ». L’édition 2016 de L’Etat de l’Ecole note pour sa part que « les collégiens des REP+ sont très massivement d’origine sociale défavorisée : près de trois quarts d’entre eux ont des parents ouvriers ou inactifs, contre 59,8 % en REP et 37,9 % dans les établissements hors EP (France métropolitaine et DOM). Leur retard scolaire est plus fréquent : 18,3 % des élèves en REP+ sont « en retard » à l’entrée en sixième contre 14,9 % en REP et 9,6 % ailleurs »[3].Ces constats ne relèvent pas seulement d’un déterminisme teritorial, mais aussi d’une volonté de séparatisme social, analysée notamment par Eric Maurin,  qui a décrit, dans Le ghetto français[4], les stratégies familiales des élites pour s’inscrire dans des ghettos de riches, les milieux populaires se retrouvant dans des ghettos de relégation.

L’ "idéal méritocratique" ? Ici, c’est l’indice de position sociale moyen, qui mesure la proximité du milieu familial de l’enfant au système scolaire, qui est révélateur. « Cet indice peut se substituer à la profession des parents pour mieux expliquer les parcours et la réussite scolaire de leurs enfants. Pour l’échantillon de 2015, l’indice a été calculé pour chaque élève évalué. Cinq groupes ont ensuite été constitués, des élèves les plus défavorisés aux élèves les plus favorisés. L’analyse des scores moyens selon ces cinq groupes montre que les scores les plus élevés sont observés dans les groupes constitués des élèves les plus favorisés. Les résultats restent donc fortement liés à l’origine sociale, concernant les constats effectués depuis de nombreuses années notamment dans les évaluations Cedre, PISA et sur les panels d’élèves » indique L’Etat de l’Ecole 2016[5]. Sauf à considérer que le mérite est corrélé à la position sociale, on voit bien que l’idéal méritocratique est bien loin d’être réalisé dans l’école réelle.

Il importe alors de voir, comment par rapport à cet idéal de vivre-ensemble et de méritocratie, se situe le programme de M. Macron.

Saluons d’abord  qu’il ne promet pas une nouvelle réforme, dont il observe qu’ « à chaque alternance on demande aux professeurs, aux élèves et à leurs parents de s’adapter à de nouvelles réformes, parfois davantage guidées par des préoccupations politiques, que par des ambitions pédagogiques ».

Partant du constat que « l’école ne joue plus son rôle d’ascenseur social pour tous », et qu’ « une école qui se porte mal, ce sont des injustices et des inégalités que l’on reproduit » M. Macron propose plusieurs orientations visant à corriger cette réalité préoccupante.

« Un projet ambitieux pour l’accompagnement des enseignants, dès leur entrée dans le métier et dans l’ensemble de leur carrière » d’abord. Cela se traduirait notamment par un effort de formation initiale et continue (3 jours par an pour chaque enseignant) et une plus juste rémunération.

« Faire de la lutte contre les déterminismes qui entravent l’ascension sociale une priorité » ensuite. Limitation à 12 élèves par classe de CP et de CE1 dans les établissements de l’éducation prioritaire, où aucun enseignant ayant moins de trois ans d’expérience ne sera affecté hors choix motivé. Prime annuelle de 3000 €  nets pour les enseignants de REP+. Vont dans le même sens le renforcement de l’inclusion des enfants porteurs de handicap et l’élargissement du projet éducatif au projet culturel par le développement de l’accès de tous à la pratique artistique.

On notera donc une volonté de corriger le caractère injuste de l’école et un message répété de confiance aux enseignants.

Mais qu’en est-il des « ambitions pédagogiques » du candidat ? Emmanuel Macron affirme qu’ « enseigner est un métier qui s’apprend et qui doit prendre appui sur la recherche ». Mais on notera aussi sa volonté de définir ce métier exclusivement par la transmission des savoirs comme si veiller à l’apprentissage des élèves importait moins. Or, le rapport de Jean-Paul Delahaye, Grande pauvreté et réussite scolaire[6], a montré que la lutte contre les inégalités dépend aussi de l’approche pédagogique. Toutes les pédagogies ne se valent pas dans ce domaine, tous les modes d’évaluation et d’orientation non plus. Tant qu’on considérera, par exemple,  l’enseignement professionnel (dont M. Macron ne dit rien dans sa lettre aux enseignants) comme un enseignement pour les enfants des autres qui ne peuvent prétendre à l’enseignement général, on perpétuera les déterminismes sociaux au sein de l’école. Quant à la  la sérénité des enseignements, peut-elle être assurée pour l'essentiel à travers le respect de l’interdiction de l’usage des téléphones portables à l’école et au collège ? 

Si l’on peut donc se réjouir que le candidat annonce  aux enseignants « nous vous donnerons aussi les moyens d’expérimenter, d’inventer et d’imaginer l’école de demain », on observe que c’est d’eux et d’eux seuls que dépendra l’ambition pédagogique de cette école de demain. On peut s’en réjouir, mais on peut regretter que la question pédagogique ne soit abordée qu’à travers la figure du professeur d’hier pour imaginer l’école de demain.


[1] https://en-marche.fr/article/lettre-ouverte-emmanuel-macron-education

[2] http://www.education.gouv.fr/cid57105/geographie-de-l-ecole-douzieme-edition-2017.html

[3] http://cache.media.education.gouv.fr/file/etat26/11/8/depp-etat-ecole-2016-education-prioritaire_675118.pdf

[4] Maurin, Eric, Le ghetto français, enquête sur le séparatisme social, Seuil, La République des idées, 2004.

[5] http://cache.media.education.gouv.fr/file/etat26/10/6/depp-etat-ecole-2016-cedre-competences-langagieres-litteratie-fin-college_675106.pdf

[6] http://observatoire-reussite-educative.fr/ressources/outils/rapports, etudes/2015/rapport-grande-pauvrete-et-reussite-scolaire

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