Rendez-vous lycéen et collégien : «esprit critique, es-tu là ?»

« Esprit critique, es-tu là ? » C’est avec humour que collégiens et lycéens ont posé, lors de leur rendez-vous de Montpellier, une question de fond à laquelle ils ont apporté, avec ceux qui les accompagnent, à l’école et hors l’école, quelques réponses toniques.

Les élus collégiens et lycéens ne manquent pas d’humour. Dans l’académie de Montpellier, ils ont choisi, comme thème de leur rendez-vous, jeudi 25 janvier, une question qui détourne, au nom de l’esprit critique, une interrogation symbole des croyances du paranormal.

Mais, par delà le jeu de mot, cette question n’est pas vaine, malgré les apparences. Il semble aller de soi que notre instruction publique, portée par l’esprit des Lumières, se confonde avec l’apprentissage de la rationalité et du libre examen, la formation du jugement, en distinguant très nettement ce qui relève de la croyance et ce qui relève des faits scientifiquement démontrées, dans les sciences dites dures comme dans les sciences humaines. Mais, comme le rappelait Danielle Le Prado-Madaule, lors d’une table ronde, il ne faut pas négliger les pratiques de classe.  Choisit-on de mettre les élèves en situation de se poser des questions, de confronter des documents, des sources d’information, d’évaluer leur fiabilité, les amène-t-on à réfléchir sur l’histoire des savoirs si riche d’enseignements sur le rôle de l’esprit critique pour remettre en cause de prétendues vérités établies ? Ou privilégie-t-on au quotidien un modèle où le maître délivre des connaissances que les élèves sont censés faire leurs ?

D’autre part, l’esprit critique ne se forge-t-il que par le jugement, ou ne se forge-t-il pas aussi par la sensibilité, comme le soulignait Laurent Kuhr ? C’est dire le rôle aussi de la rencontre et de la pratique artistique dans l’émergence de l’esprit critique.

Cet esprit critique ne se confond pas avec « l’esprit qui toujours nie » évoqué par Goethe, esprit qui peut conduire à douter de tout, tout le temps, et prioritairement du vrai. Cet hypercriticisme est le terreau du négationnisme et du complotisme qui contestent systématiquement des faits solidement établis en accordant en revanche l’immunité à des autorités d’emprise, exemptes de toute critique.

C’est un des paradoxes de notre société de la connaissance et de l’information de voir apparaître des régimes dits de « post-vérité », se fondant sur des « faits alternatifs » plutôt que sur des réalités constatées,  "faits alternatifs" dont le nouveau président des Etats-unis s’est fait le chantre.

Pour tous les jeunes scolarisés, la formation à l’esprit critique, dans ce contexte, est encore plus impérieuse et plus complexe à réaliser.

La voie choisie lors du rendez-vous de Montpellier indique un chemin : il s’agit non pas d’endoctriner, mais de faire cheminer dans le monde complexe de l’information et de la fausse information, en développant leurs capacités de curiosité, de prudence, de lucidité, de travail coopératif et leur autonomie, en favorisant leur engagement  dans le temps dans tous les apprentissages scolaires ou non, formels et informels. Les cours, certes, grâce à des pratiques de classe actives, mais aussi les clubs de débat, les médias d’élèves, la création artistique. Hier, les collégiens et lycéens réunis à Montpellier ont pu, par exemple, dans le cadre d’ateliers, s’interroger sur les images d’information et le photojournalisme, pratiquer le théâtre forum ou créer un slam.

On le voit, l’éducation aux médias et à l’information peut prendre diverses formes, c’est même un impératif si l’on veut vraiment que l’article 4 de la loi de refondation de l’école prenne vie et sens : « Elle développe les connaissances, les compétences et la culture nécessaires à l'exercice de la citoyenneté dans la société contemporaine de l'information et de la communication. Elle favorise l'esprit d'initiative[1] ».

Il suffisait de voir les collégiens et lycéens réunis hier à Montpellier pour observer combien la perméabilité de certains jeunes à l’emprise des marques et des divers « joueurs de flûte du 21e siècle » n’est ni générale, ni fatale, ni insurmontable pour peu qu’à l’école et en dehors d’elle, la culture de l’esprit critique soit considérée comme une priorité.


[1] https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000027677984&categorieLien=id

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