Centres de connaissances et de culture : quelle dimension politique ?

 

Les réactions suscitées sur une liste professionnelle des professeurs-documentalistes par mon récent billet sur l’expérimentation proposée d’évolution des centres de documentation et d’information (CDI) en centres de connaissances et de culture[1] me conduisent à revenir sur la dimension politique de cette orientation.

La loi d’orientation pour l’avenir de l’école du 23 avril 2005 stipule dans son article 2 qu’«outre la transmission des connaissances, la nation fixe comme mission première à l’école de faire partager aux élèves les valeurs de la République». Elle réaffirme ainsi on ne peut plus clairement :

-       la place essentielle des savoirs dans la formation scolaire

-       la dimension politique de la mission de l’école ; le code de l’éducation rappelle, dans son article L 111.1, que « dans l’exercice de leurs missions, les personnels mettent en œuvre ces valeurs ».

Ces deux dimensions sont dès le départ intimement liées, dans le projet républicain pour l’école,  comme en témoignent les propositions de Condorcet en 1791-92.

On ne peut débattre utilement des centres de connaissance et de culture en faisant abstraction de ce contexte historique et politique.

On le sait aussi, notre enseignement secondaire a du mal à tenir les deux bouts de cette chaîne. L’accouchement en deux temps du socle commun de connaissances et de compétences, entre 2005 et 2006, en témoigne.

La loi d’orientation de 2005 prévoit en effet, dans son article 9, cinq composantes au socle commun : « Ce socle comprend : 
la maîtrise de la langue française ;  la maîtrise des principaux éléments de mathématiques ; 
une culture humaniste et scientifique permettant le libre exercice de la citoyenneté ; 
la pratique d’au moins une langue vivante étrangère ;  la maîtrise des techniques usuelles de l’information et de la communication ». Le décret du 11 juillet 2008 lui en donne 7, ainsi présentées : « Cinq d'entre elles font l'objet, à un titre ou à un autre, des actuels programmes d'enseignement : la maîtrise de la langue française, la pratique d'une langue vivante étrangère, les compétences de base en mathématiques et la culture scientifique et technologique, la maîtrise des techniques usuelles de l'information et de la communication, la culture humaniste. Deux autres domaines ne font pas encore l'objet d'une attention suffisante au sein de l'institution scolaire : il s'agit, d'une part, des compétences sociales et civiques et, d'autre part, de l'autonomie et de l'initiative des élèves. »

En quoi les centres de connaissance et de culture constituent-ils un moyen de créer, dans les établissements scolaires, un cadre de travail plus propice à la réalisation de cette ambition ? Sans doute parce qu’ils sont porteurs d’une double exigence.

Une exigence par rapport aux connaissances et à la culture : les 3C sont des lieux d’accès aux connaissances et à la culture dans un espace placé sous la responsabilité d’un expert de la culture de l’information, le professeur –documentaliste, travaillant en équipe avec des experts de tous les champs des savoirs pour concevoir et mettre en oeuvre pour tous les élèves un parcours de formation à la culture de l’information[2]. Chaque professeur dispose pour lui-même et les élèves qu’il encadre d’un espace de ressources et de travail favorable aux apprentissages disciplinaires  de sa spécialité.

Une exigence par rapport aux compétences sociales et civiques, à l’autonomie et l’initiative des élèves. Le centre de connaissances et de culture est un espace propice pour faire société : entre élèves, travaillant en groupes variés, entre élèves et personnels enseignants et de vie scolaire intervenant à leurs côtés, un espace propice à l’élaboration, la conduite et la valorisation de projets de classe, disciplinaires, interdisciplinaires, éducatifs, promouvant les valeurs de la République.

Les centres de connaissances et de culture manifestent la volonté des communautés éducatives qui s’engagent dans cette démarche d’évolution de renforcer chez les élèves le goût d’apprendre et d’entreprendre, de se cultiver, de s’informer et de débattre. 

Transformer les heures passées en permanence à attendre que le temps passe en heures où l’on pourra accéder à des ressources variées, imprimées et numériques, bénéficier du conseil ou de l’accompagnement d’un assistant d’éducation ou d’un professeur : cela n’est pas retrancher si peu que ce soit au rôle pédagogique du professeur-documentaliste, c’est en revanche permettre aux personnels d’assistance éducative de donner à leur mission toute sa dimension.

Accorder aux ressources numériques toute la place qui leur revient ne signifie pas réduire la place de l’imprimé, mais contribuer concrètement à l’égalité d’accès à ces ressources et à l’égale maîtrise par tous de la culture qui permet leur usage critique et responsable. Cette culture n’est pas l’exclusivité d’un seul domaine scientifique. Elle s’appuie sur des savoirs relevant  des sciences de l’information, de la documentation et de la communication, et sur des savoirs relevant des sciences de l’éducation, comme des différentes disciplines scolaires. C’est pour cette raison que la contribution du professeur-documentaliste est essentielle, dans le cadre d’une approche pluridisciplinaire favorisée par les contenus des programmes d’enseignement.

Parce que la culture de l’information est une culture pivot essentielle à l’ensemble des apprentissages, parce qu’elle comporte la maîtrise de connaissances, la mise en œuvre de capacités et l’adoption de comportements référés à des valeurs, à une éthique de l’information, elle constitue une formidable entrée pour décloisonner, fédérer, intégrer des apprentissages trop souvent segmentés et aléatoires dans le parcours de formation du collégien et du lycéen.

Les centres de connaissances et de culture manifestent la volonté de réduire la séparation entre instruire et éduquer, de donner dans l’institution du citoyen toute leur place aux humanités, aux Lumières, comme à l’appropriation concrète et à la mise ne œuvre des valeurs républicaines. Telle est leur véritable dimension politique.

 

 


[1] http://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-veran/220412/centres-de-connaissances-et-de-culture-quel-modele-politiaque-d-ed

[2] http://eduscol.education.fr/cid53581/reperes-pour-mise-amp-oelig-uvre-parcours-formation-culture-information.html

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