L’école française : une fabrique des inégalités ?

De Condorcet à Ferdinand Buisson, ce n’est pas d’aujourd’hui que la question de l’égalité est posée l’école. Le nouveau rapport du CNESCO sur les inégalités migratoires et sociales à l’école montre, après le rapport Grande pauvreté et réussite scolaire de mai 2015, que la situation s’est aggravée au cours des années 2000.

En ce mois de septembre 2016, France-Stratégie interroge : « Quelle finalité pour quelle école ?[1] ». Et le CNESCO apporte une contribution décisive à l'examen de cette question en répondant à une interrogation sans détour : « Comment l’école amplifie-t-elle les inégalités sociales et migratoires ?[2] ».

Que retiendra-t-on de cette étude réalisée par 22 équipes de chercheurs français et étrangers de disciplines diverses ?

D’abord, que les inégalités sociales d’origine familiale que l’école a mission de compenser, sont accentuées tout au long de la scolarité par des inégalités de traitement, de résultats, d’orientation qui se traduisent, à la sortie de l’école, par des inégalités d’insertion professionnelle.

Ensuite, que les politiques dites de discrimination positive (l’éducation prioritaire) produisent en fait de la discrimination négative : on retiendra par exemple que, sur 4 heures d’enseignement du français en classe de 3e, un élève en éducation prioritaire recevrait effectivement 2 h 30 d’enseignement, contre 2 h 45 hors éducation prioritaire et 3 h dans le privé. Il n’est donc pas surprenant que les inégalités se creusent entre les élèves et que la France soit le pays de l’OCDE où, entre 2003 et 2012, les résultats des élèves défavorisés ont le plus baissé.

Enfin et peut-être surtout, que, depuis la fin des années 70 du siècle dernier, on a accumulé au collège les dispositifs ségrégatifs fermés et les dispositifs de suivi individualisé en dehors des heures de classe, sans vraiment toucher au cœur des enseignements ni accorder aux enseignants la formation dont ils ont besoin. On traite à la marge ce qui devrait être au cœur de l’action pédagogique et éducatrice de l’école.

Le rapport du CNESCO est d’autant plus intéressant qu’il indique, à propos de chaque objet d’étude ce qui a été fait ailleurs, de Singapour à la Finlande, en passant par la Pologne, l’Allemagne, la Suisse ou le Massachussetts.

Le CNESCO propose d’ériger l’égalité des acquis en principe de la scolarité obligatoire, l’égalité des chances pouvant jouer seulement au delà de la scolarité obligatoire. Il s’agit en effet dans cette étape fondamentale de la formation,  de répondre aux besoins de tous les élèves, tels que le socle commun de connaissances, de compétences et de culture les a récemment définis.

De ses préconisations, on retiendra la nécessité d’un débat national sur la justice à l’école, une nouvelle gouvernance misant sur l’expertise des acteurs de terrain, sur la transparence des résultats (évaluations nationales, académiques et locales, utilisation des fonds sociaux), la prévention plutôt que la remédiation, la prise en compte du climat scolaire et des conditions de vie de tous les enfants.

On se souvient de la réception réservée au livre de Béatrice Mabilon-Bonfils et François Durpaire, Fatima, moins bien notée que Marianne[3], ouvrage auquel fut reproché parfois un « simplisme sociologique[4] ». L’étude scientifique du CNESCO démontre clairement la réalité des inégalités scolaires d’origine sociale et migratoire. L’écart des performances entre les élèves issus de l’immigration et les autres s’est creusé dans les années 2000, sans que l’élévation du niveau d’éducation et de catégorie socio-professionnelle  de leurs parents ne joue aussi favorablement que pour les natifs[5], en raison d’une accélération de la ségrégation d’origine migratoire dans les collèges accueillant des élèves en retard.

Le rapport du CNESCO permet donc d’éclairer la réponse à apporter à la question posée par France Stratégie : la finalité de l’école devrait être enfin d’assurer l’égalité des acquis, ou la réussite pour tous, lors de la scolarité obligatoire, pour que l’égalité des chances puisse ne plus être le trompe l’œil qu’elle est actuellement. Elle pourrait ainsi répondre ainsi aux trois finalités, distinguées par France Stratégie, de transmission d’une culture commune, d’accomplissement de la personnalité et de préparation au monde professionnel.
Ce rapport du CNESCO vient, après le rapport de Jean-Paul Delahaye, publié en mai 2015, Grande pauvreté et réussite scolaire[6], confirmer que la vraie question scolaire est celle d’un choix politique et social : « 
l’éducation nationale, pour reprendre les propos de Condorcet ne saurait être « une espèce de loterie nationale[7] » pour les enfants du peuple[8] ». Ferdinand Buisson le constatait encore en 1911 : « Il y a toujours une question scolaire, mais ce n’est pas de savoir qui de l’Eglise ou de l’Etat dirigera l’école : la chose est jugée. C’est de savoir si notre démocratie réussira à faire, par l’éducation, la France de demain plus forte, plus grande, plus juste, plus humaine que ne fut celle d’hier. Ce n’est plus une question politique, c’est la première des questions sociales [9]».


[1] http://www.strategie.gouv.fr/publications/finalite-ecole

[2] http://www.cnesco.fr/inegalites-sociales/

[3] Durpaire, F, Mabilon-Bonfils, B, Fatima moins bien notée que Marianne, Paris 2016, 978-2-8159-1361-4

[4] http://www.marianne.net/luttedesclasses/ecole-islamophobe-simplisme-sociologique-100239502.html

[5] Felouzis et al., Inégalités scolaires et politiques d’éducation,Cnesco, 2016

http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2016/09/felouzis_solo1.pdf

& Monseur et Baye, Quels apports des données PISA pour l’analyse des inégalités scolaires ? Cnesco, 2016

http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2016/09/monseur1.pdf

[6]http://www.education.gouv.fr/cid88768/grande-pauvrete-et-reussite-scolaire-le-choix-de-la-solidarite-pour-la-reussite-de-tous.html

[7] Condorcet, premier mémoire sur l’instruction publique, dans Cinq mémoires pour l’instruction publique, GarnierFlammarion, 1994, p. 69.

[8] Jean-Paul Delahaye, Grande pauvreté et réussite scolaire, mai 2015, page 164

[9] Ferdinand Buisson, La foi laïque. Extraits de discours et d’écrits, Paris, Hachette, 1911, p. 261.

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