Jean-Pierre Veran
formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université
Abonné·e de Mediapart

623 Billets

1 Éditions

Billet de blog 27 oct. 2015

Diriger l’école à partir de données : quels principes de gouvernance ?

Jean-Pierre Veran
formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

En 2011, Romuald Normand publiait Gouverner la réussite scolaire, une arithmétique politique des inégalités[1] où il questionnait l’autonomie relative des politiques éducatives et leur dépendance à l’égard d’autorités multinationales.

En 2012, au Québec, Jean Archambault et France Dumais publiaient Des données pour diriger, utiliser ou produire des données pour diriger[2], proposant « un cadre de référence pour les directions d’école en milieu défavorisé». En complément de la vision du gouvernement international de l’Ecole présentée par Romuald Normand, les travaux d’Archambault et Dumais portent sur l’échelle de l’établissement scolaire.

On s’attachera dans ce billet à souligner l’intérêt des principes de gouvernance éducative dégagés par cette étude.

On retiendra d’abord l’approche SMART pour fixer des objectifs, chacune des lettres de cet élégant acronyme correspondant à un critère à respecter dans la formulation d’un objectif.

« Ainsi,

 la lettre S rappelle de formuler un objectif spécifique (à un cycle, à une discipline, etc.);

la lettre M requiert que l’objectif soit mesurable;

la lettre A indique qu’il doit être atteignable;

la lettre R, qu’il soit réaliste;

la lettre T, qu’il s’inscrive dans le temps, selon une fréquence et une échéance précises».

On retiendra également la méthode des 4 C, suggérée par Clark en 2009[3], pour permettre aux utilisateurs d’avoir confiance en leurs données, « la lettre C correspondant aux quatre qualificatifs suivants :

- complètes (en nombre suffisant, qui considèrent le contexte);

- constantes (ou fidèles; même si les sources sont différentes, les données restent les mêmes ; les données sont rapportées de la même façon, etc.);

- comparables (les données peuvent se comparer à des normes, à des données d’autres écoles, etc.); et

- (non) cachées (les données ne cachent pas d’information vitale) ». 

La nécessaire distinction entre corrélations et relations causales est très opportunément rappelée. « La façon de mettre ces résultats en relation se nomme une corrélation. Et une corrélation, d’un point de vue statistique, ne fait qu’indiquer cette relation et le sens qu’elle prend : positive ou négative, plus ou moins forte. Elle n’indique en aucun cas si l’une des données est la cause de l’autre. Cela demanderait des traitements méthodologiques et statistiques que l’on retrouve très rarement dans les écoles.

Pourtant, on fait souvent l’erreur de croire qu’un facteur cause l’autre. Cela pourrait être le cas, mais la corrélation ne permet pas de le savoir. Et même si c’était le cas, on ne saurait pas dans quel sens la causalité agit. Ainsi, est-ce que l’enseignement magistral fait mieux réussir les élèves ou est-ce plutôt qu’avec des élèves qui réussissent mieux, on utilise davantage l’enseignement magistral ? Est-ce que les élèves réussissent parce qu’ils font leurs devoirs ou si les élèves qui réussissent font davantage leurs devoirs ?

Simplement parce que deux choses sont en corrélation ne veut pas dire qu’une chose cause l’autre. La pauvreté est en corrélation avec plusieurs variables différentes (incluant la réussite de l’élève) mais elle n’est pas la cause de la faible performance de tous les élèves pauvres. (Kowalski et al., 2007, p. 130)[4]».

Les considérations éthiques du chapitre 5 posent d’abord qu’ «Il serait effectivement inapproprié d’utiliser ou de produire des données pour soutenir des préjugés, des opinions et des croyances personnelles négatives sur les milieux défavorisés telles que :

Les élèves qui vivent dans la pauvreté ne peuvent pas apprendre aussi efficacement que les autres[5].

[...] Les parents s’occupent mal de leurs enfants[6].

Pour vérifier si les décisions éducatives que l’on prend sont conformes à l’éthique, Blanchard et Peale[7] suggèrent de répondre à un test simple en trois parties :

1. La décision est-elle légale ?

2. La décision est-elle équilibrée? (Autrement dit, est-elle équitable à court et à long terme ? Est-ce que toutes les personnes concernées y sont gagnantes ?)

3. Comment vais-je me sentir après avoir pris cette décision ?».

Disponible en ligne, ce guide d’accompagnement vaut aussi par les nombreux exemples qu’il donne de mise en œuvre concrète des principes qu’il énonce et de la méthodologie qu’il propose. Bien entendu, cette ressource est utile à tous les établissements d’éducation prioritaire REP+. Mais on ne doute pas que la direction de tout établissement qui travaille sur le projet d’établissement et le contrat d’objectifs tripartite avec l’autorité académique et la collectivité territoriale de rattachement, y trouve des éléments précieux pour utiliser et produire des données «au service de l’amélioration de l’apprentissage des élèves et d’un meilleur enseignement, dans un esprit de réussite scolaire et de justice sociale».


[1] Peter Lang/ENS Lyon, 2011

[2] https://www.webdepot.umontreal.ca/Usagers/archaj/MonDepotPublic/Diriger/Outils/Archambault%20et%20Dumais,%202012,%20DesDonneesPourDiriger.pdf

[3] Clark, R. (2009). The Principal as Data-Driven Leader, The Leading Student Achievement

Series. Ontario Principals’ Council et Corwin Press (Eds.), 147 p.

[4] Kowalski, T. J., Lasley II, T. J., & Mahoney, J. W. (2008). Data-Driven Decisions and Best

Practices for School Improvement, Pearson Education, 274 p

[5] Clark, 2009, p. 88, voir note 3

[6] Archambault, J., et Harnois, L. (2009). Diriger une école en milieu urbain défavorisé, in

Éthique publique, printemps, 11 (1), p. 86-93.

[7] 1988, cités dans Kowalski et al., 2008, voir note 4

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus
Journal — Nouvelle-Calédonie: débats autour du colonialisme français

À la Une de Mediapart

Journal — France
Des militants à l’assaut de l’oppression « validiste »
Ils et elles se battent contre les clichés sur le handicap, pour la fermeture des institutions spécialisées et pour démontrer que, loin de la charité et du médical, le handicap est une question politique. Rencontre avec ces nouvelles militantes et militants, très actifs sur les réseaux sociaux.
par Caroline Boudet
Journal — France
Une peine de prison aménageable est requise contre François Fillon
Cinq ans de prison dont quatre avec sursis, la partie ferme étant « aménagée sous le régime de la détention à domicile », ainsi que 375 000 euros d’amende et dix ans d’inéligibilité ont été requis lundi 29 novembre contre François Fillon à la cour d’appel de Paris.
par Michel Deléan
Journal — France
Au tribunal, la FFF est accusée de discriminer des femmes
Neuf femmes accusent la Fédération française de football de les avoir licenciées en raison de leur sexe ou de leur orientation sexuelle. Mediapart a recueilli de nombreux témoignages mettant en cause le management de la FFF. Son président Noël Le Graët jure qu’il « n’y a pas d’atmosphère sexiste à la FFF ».
par Lénaïg Bredoux, Ilyes Ramdani et Antton Rouget
Journal — France
« La droite républicaine a oublié qu’elle pouvait porter des combats sociaux »
« À l’air libre » reçoit Aurélien Pradié, député du Lot et secrétaire général du parti Les Républicains, pour parler de la primaire. Un scrutin où les candidats et l’unique candidate rivalisent de propositions pour marquer leur territoire entre Emmanuel Macron et l’extrême droite.
par à l’air libre

La sélection du Club

Billet de blog
Escale - Le cinéma direct, un cinéma militant qui veut abolir les frontières
Briser le quatrième mur, celui entre cinéaste et spectateur·rices, est un acte libérateur, car il permet de se réapproprier un espace, une expérience et permet d'initier l'action. C'est tout le propos de notre escale « Éloge du partage » qui nous invite en 7 films à apprendre à regarder différemment.
par Tënk
Billet de blog
Penser la gauche : l'ubérisation des militant·e·s
Les mouvements politiques portent l’ambition de réenchanter la politique. Pour les premier·e·s concerné·e·s, les militant·e·s, l’affaire est moins évidente. S’ils/elles fournissent une main d’oeuvre indispensable au travail de terrain, la désorganisation organisée par les cadres politiques tendent à une véritable ubérisation de leurs pratiques.
par Nicolas Séné
Billet de blog
Faire militance ou faire communauté ?
Plus j'évolue dans le milieu du militantisme virtuel et de terrain, plus il en ressort une chose : l’impression d’impuissance, l’épuisement face à un éternel retour. Il survient une crise, on la dénonce à coups de critiques et d’indignation sur les réseaux, parfois on se mobilise, on tente tant bien que mal d’aider de manière concrète.
par Douce DIBONDO
Billet de blog
Militer pour survivre
Quand Metoo à commencé j’étais déjà féministe, parce qu’on m’a expliqué en grandissant que les gens étaient tous égaux, et que le sexisme c’était pas gentil. Ce qu’on ne m’avait pas expliqué c’est à quel point le sexisme est partout, en nous, autour de nous. Comment il forge la moindre de nos pensées. Comment toute la société est régie par des rapports de forces, des privilèges, des oppressions, des classes sociales.
par blaise.c