A l’école de la République : « gommer les inégalités » ou les combattre ?

« Gommer les inégalités par le port d’une tenue vestimentaire uniforme», c’est ce que proposent vingt député.e.s, pour « tenir loin des tensions sociales » l’école. Examen d’un exposé des motifs... exemplaire.

Une proposition de loi « visant à renforcer les valeurs républicaines au sein de l’école »[1] enregistrée le 22 novembre, émanant de 20 député.e.s emmenés par M. Eric Pauget, élu Les Républicains dans les Alpes-Maritimes, retient l’attention dès son exposé des motifs, qui se termine ainsi :

«Enfin, notre école doit conserver ses capacités de transmission, d’intégration loin des tensions sociales et participer à l’édification d’une société plus juste et gommant les inégalités.

Ainsi, le port d’une tenue vestimentaire uniforme par les élèves des établissements du premier degré traduirait cette volonté et serait conforme à l’esprit de notre devise ».

L’objectif assigné à l’école serait donc de « participer à l’édification d’une société plus juste » : qui pourrait en disconvenir ? Mais le moyen d’y parvenir serait de « gommer les inégalités ».

Il y a là un véritable choix : ce qui compte n’est ni de réduire, ni de combattre les inégalités, mais de les « gommer ». Le terme étant polysémique, on peut le prendre en différents sens.

Gommer une couleur, c’est le moyen de la rendre adhésive. S’agirait-il de rendre adhésives les inégalités ? Gommer, c’est aussi frotter pour effacer un mot. S’agirait-il d’effacer le mot en conservant la chose sous l’uniforme ? Gommer, au sens figuré, s’applique aussi à la réalité : gommer un fait historique, un phénomène social, cela signifie qu’on l’occulte, alors qu’il existe bel et bien. Ainsi, en quelque sens qu’on prenne le terme, les député.e.s auteur.e.s de la proposition proposent, avec l’uniforme, de cacher les inégalités réelles, non de les combattre.

L’intérêt de cet exposé des motifs, c’est qu’il dévoile la justification profonde de la revendication d’un uniforme à l’école. Celle-ci était effectivement présente dans le programme défendu à l’élection présidentielle du printemps dernier par le candidat Les Républicains, M. François Fillon. Il prévoyait de « demander aux conseils d’administration de se prononcer sur l’obligation d’une tenue unique pour tous les élèves ». On remarquera au passage deux nuances sensibles : M. Fillon n’utilisait pas le terme d’uniforme et évoquait les conseils d’administration des collèges et des lycées, à qui il demandait de se prononcer, alors que la proposition de loi concerne les écoles -abusivement appelées dans le texte « établissements scolaires du premier degré »- et ne leur laisse que le choix de la tenue dans l’article 3 : Chaque établissement scolaire du premier degré définit une tenue vestimentaire, portée par l’ensemble des élèves au sein de l’établissement ».  « Le port d’un uniforme à l’école » constituait en revanche l’engagement 103 de la candidate du Front national, Mme Marine Le Pen.

Cette proposition de loi a un mérite : montrer que la promotion effective des valeurs de la République à l’école et dans la société n’a rien à voir avec le port de l’uniforme, qui change les apparences sans que rien ne change derrière elles. Ce n’est pas parce que l’école couvrirait d’un même uniforme ses élèves qu’elle ferait reculer l’impact des inégalités sociales et culturelles sur elles et eux. Elle en a en outre un second : rappeler l’instrumentation récurrente des valeurs de la République dans des discours politiques au service de la conservation d’un désordre social inégalitaire.

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[1] http://www.assemblee-nationale.fr/15/propositions/pion0408.asp

 

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