«Enseignements» et «vie scolaire» : une vision fracturée de l’Ecole

Les choix de présentation de l’Ecole française sur le site education.gouv.fr sont la parfaite illustration d’une conception binaire, hiérarchisée et juxtapositive des enseignements et de la vie scolaire, dont le dépassement était déjà souhaité à la Libération.

Si, pour un observateur étranger, la distinction bien française des enseignements et de la vie scolaire paraît difficile à comprendre, il suffit de se reporter au site education .gouv.fr du ministère de l’éducation nationale, de la jeunesse et des sports pour saisir facilement de quoi il retourne.

Sur la barre horizontale de menu, sont proposées les entrées Ministère, Système éducatif, Enseignements, Vie scolaire, Métiers et ressources humaines, Bulletin officiel.

Les textes de présentation des "enseignements" et de la "vie scolaire" sont déjà porteurs de sens : du côté des enseignements, figurent notamment les programmes de l’école, du collège et du lycée, l’Europe et l’international, les actions éducatives et les examens et diplômes. Du côté de la vie scolaire, les informations pratiques sur le fonctionnement de l’Ecole (de l’inscription aux modalités d’orientation en passant par les bourses et aides financières). Pour résumer, d’un côté les savoirs, et de larges horizons avec comme objectifs les examens et les diplômes, de l’autre le pratico-pratique. La hiérarchisation est nette, et on ne doute pas que soit confortée ainsi dans le public la désinvolture méprisante avec laquelle on continue de parler des personnels de vie scolaire comme de "pions", puisque, on l’aura remarqué, les actions éducatives sont du côté des enseignements et non de la vie scolaire.

Quand on examine les entrées respectives proposées dans les rubriques  "enseignements" et  "vie scolaire", le paysage se précise encore.

L'ordre de présentation dans la rubrique des "enseignements" est éloquent : programmes scolaires, examens et diplômes d’abord, Europe et international ensuite, les actions éducatives fermant la marche. Seuls des esprits chagrins s’étonneront de ne pas voir mentionné à ce niveau le socle commun de connaissances de compétences et de culture dans lequel les programmes du cycle 1 au cycle 4 doivent trouver leur source. Il faut entrer dans la rubrique programmes pour trouver, après lesdits programmes, le socle commun de connaissances de compétences et de culture. La hiérarchie de présentation est révélatrice de la place secondaire -et non première parce qu’unificatrice- du socle commun dans cette présentation.

Dans la rubrique "vie scolaire", apparaissent dans l’ordre fonctionnement de l’Ecole, bien-être des élèves, orientation, parents d’élèves, aides scolaires. Là aussi, ces classements ne manquent pas de sens. Que le bien-être des élèves concerne la vie scolaire, cela va de soi. Mais ne pas le placer dans les enseignements, c’est en quelque sorte éviter de se demander si les modalités d'évaluation, de préparation et de passation des examens et l’obtention des diplômes sont compatibles avec ce bien-être. Celui-ci s’arrête-t-il à la porte de la classe ou de la salle d’examen ? Que les parents concernent et soient concernés par la vie scolaire, cela va également de soi. Mais les placer dans ce domaine, c’est éviter aussi qu’ils aient quelque légitimité que ce soit à parler des programmes, des examens et des diplômes, qui demeurent le domaine réservé des purs pédagogues sans doute. Que l’orientation soit placée dans le champ de la vie scolaire ne manque pas non plus de sel. N’est-ce pas en conseil de classe, ou les enseignants sont majoritaires, que s’élaborent des propositions voire des décisions d’orientation, le dialogue avec l’élève et la famille étant d’abord assuré par le professeur principal ? La fonction de professeur principal serait-elle subalterne pour un enseignant ? Que les aides scolaires soient enfin placées dans cette catégorie interroge à nouveau. Parmi les aides figure en effet l’accompagnement des élèves, temps d’étude et dispositifs d’aide aux élèves, qui devraient au premier chef concerner les enseignants, mais qui sont, semble-t-il, dévolus à la vie scolaire.

En quelque sorte, les choix d’organisation du site education.gouv.fr sont en cohérence avec une idéologie scolaire dont les limites ont été montrées depuis longtemps. Logique de hiérarchisation et de juxtaposition et non pas de cohérence et d’interpénétration, de coopération entre enseignements et vie scolaire. Sans vouloir être cruel, on rappellera que le vademecum de continuité pédagogique[1] de mars 2020 cite 127 fois les professeurs mais à aucun moment les personnels de vie scolaire (conseillers principaux d’éducation, assistants d’éducation), ni la vie collégienne ni la vie lycéenne. Tout s’est donc passé, lorsqu’on a fermé les établissements scolaires, comme si ce qu’il fallait préserver à tout prix et exclusivement, c’étaient les enseignements, la vie scolaire passant par pertes et profits.

Les choix d’organisation du site education.gouv.fr sont au moins en parfaite cohérence avec une vision binaire de l’éducation, fort éloignée de ce qu’appelaient de leurs vœux Langevin et Wallon, à la Libération, en insistant sur « la notion du groupe scolaire à structure démocratique auquel l’enfant participe comme futur citoyen et où peuvent se former en lui, non par les cours et les discours, mais par la vie et l’expérience, les vertus civiques fondamentales[2] ».

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[1] https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/2020-03/coronavirus-covid-19-vademecum-continuit-p-dagogique-66201.pdf

[2] Paul Langevin, Henri Wallon, La réforme de l’enseignement, dit Rapport Langevin-Wallon, 1946, chapitre « Education morale et civique Formation de l’homme et du citoyen ».

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