Dans sa Lettre aux professeurs et aux personnels de l’éducation nationale[1], M. Mélenchon oppose à l’école actuelle où les « inégalités entre élèves et établissements » se sont aggravées sous les quinquennats de MM. Sarkozy, Hollande et Macron, et à « l’école-entreprise » du projet macronien, « une école de l’égalité et de l’émancipation ».
Ce sera « une école où il fait bon apprendre », « une école qui relève les grands défis de demain », « une école qui redonne du sens à vos métiers ». « Je garantirai votre liberté pédagogique », assure le candidat, qui s’engage à mettre fin à la précarité, à recruter des enseignants « pour atteindre un nombre moyen de 19 élèves par classe », et à « augmenter les salaires de 30% ».
Qu’apprendra-t-on à l’Ecole ? M. Mélenchon souligne son attachement aux « programmes scolaires » qui, comme les « statuts des personnels », donnent « encore à notre service public d’éducation son caractère national ». Il y aura donc, comme hier et aujourd’hui, des programmes nationaux.
Quel en sera le contenu ? La lettre est muette sur ce point, ce qui est déjà un signe : la question ne mérite pas d’être évoquée dans cette lettre aux professeurs et aux personnels. Il faut donc aller chercher dans le programme du candidat, L’Avenir en commun, des indications sur ce sujet capital. Le chapitre 65 est intitulé « reconstruire une école globale pour l’égalité et l’émancipation »[2].
Si l’on s’en tient aux savoirs enseignés, on y voit apparaître deux éléments :
- « Intégrer l’enjeu écologique dans les programmes de la maternelle au lycée et introduire de nouveaux enseignements pratiques
- Renforcer l’éducation à l’égalité, contre le sexisme et les discriminations, dans les programmes scolaires ».
Ces deux propositions introduisent certes une rupture avec l’héritage de MM. Sarkozy, Hollande et Macron : il n’y a plus d’un côté les programmes scolaires faisant l’objet d’un horaire obligatoire d’enseignements y compris pratiques, ce qui n’est pas sans rappeler les enseignements pratiques interdisciplinaires de la réforme du collège de 2016, condamnée par M. Mélenchon), et de l’autre les « éducations à », qui sont autant de priorités à insérer comme on le peut dans les enseignements existants et dans des réalisations et parcours hors heures d’enseignement. En quelque sorte, on ajoutera aux programmes scolaires existant, comme cela a été fait dès 2016 dans les programmes scolaires du collège pour l’éducation aux médias et à l’information, une « éducation à l’égalité, contre le sexisme et les discriminations » qui recoupera sans doute une part du programme de l’enseignement moral et civique.
Mais cela fait, somme toute, peu d’indications sur la vision portée par le candidat sur les savoirs à enseigner. On se reporte donc au livret thématique éducation[3] pour en savoir plus.
Au chapitre « transmettre les savoirs », on trouve ce que l’on cherche.
- « Rompre avec la logique de la réforme du collège de 2016 : replacer les disciplines au cœur des apprentissages en rétablissant des horaires suffisants et fléchés, y compris pour des dédoublements, pour chacune d’entre elles ; prévoir les moyens pour proposer partout des options (seconde langue vivante en 6e, langues anciennes, etc.) sans mettre en concurrence les disciplines
- Abroger la réforme du lycée général ; repenser son organisation afin de ne plus contraindre les élèves à renoncer à des enseignements disciplinaires indispensables à leur formation intellectuelle et à leur poursuite d’études ; renouer avec une organisation fondée sur le groupe classe, avec une équipe pédagogique composée d’un·e seul·e enseignant·e par discipline et un emploi du temps cohérent
- Renforcer les enseignements généraux dans la voie professionnelle
- Garantir la variété des langues vivantes enseignées et leur apprentissage dès le CP
- Assurer un soutien scolaire gratuit par le service public d’éducation ; renforcer les dispositifs de rattrapage scolaire en créant 100 000 emplois jeunes, placés sous la responsabilité des enseignant·es, afin de mener des actions éducatives de rattrapage pour la génération d’élèves dont la scolarité a été perturbée par la crise sanitaire ».
Les savoirs ce sont donc « les disciplines », « les enseignements disciplinaires », sans aucun doute les disciplines déjà là, héritées du siècle dernier, qui monopolisent l’essentiel du temps scolaire. La formule gagnante c’est bien « une classe, une discipline, un professeur », soit la forme la plus traditionnelle de notre enseignement. A aucun moment en effet, n’est mise en question la manière dont les savoirs disciplinaires, que l’on choisit d’enseigner à tous, ou que l’on n’enseigne pas (comme le droit ou la médecine, par exemple), ou seulement à certains (comme la philosophie), par leur sélection, leur organisation, leurs choix, jouent un rôle discriminant majeur dans l’accès de tou.te.s les futur.e.s citoyennes et citoyens à la culture de notre temps. Il est dommage de ne pas ouvrir le débat sur les savoirs et leurs mises en œuvre pédagogique et didactique capables de susciter l’intérêt et l’engagement des élèves à court et à long terme comme sur les organisations disciplinaires et interdisciplinaires des enseignements. Pourtant la réflexion sur le sujet est publique et le CICUR a inerpellé les candidat.e.s à ce sujet au début du mois[4].
Ces propositions s’inscrivent de fait dans une vision idéalisée de l’École sanctuaire détenteur d’une culture scolaire indifférente aux défis d'un monde de plus en plus complexe, à l’exception notable des enjeux écologiques et de lutte contre le sexisme et les discriminations. On pourrait presque être tenté de paraphraser Paul Valéry : « pour les savoirs enseignés à l’Ecole, nous entrons dans l’avenir en commun à reculons ».
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[1] https://melenchon2022.fr/programme/reponses-aux-associations/lettre-aux-professeurs/
[2] https://www.laec.fr/section/65/reconstruire-une-ecole-globale-pour-legalite-et-lemancipation