Les Républicains et l’Ecole: des priorités révélatrices

Les « propositions pour l’Ecole et les jeunes » adoptées ce mois-ci par Les Républicains sont l’affirmation d’une orientation éducative propice au rapprochement avec d’autres forces politiques dans la perspective présidentielle de 2022. Souhaitons que le débat national sur l’Ecole sorte résolument de ces profondes ornières.

La convention nationale du parti Les Républicains a adopté le 14 avril 23 propositions prioritaires pour l’Ecole et les jeunes[1]. On peut se réjouir que des parlementaires d’une grande famille politique ait consacré « plus de trois heures » (sic) à échanger avec des spécialistes de l’Ecole comme Jean-Pierre Obin et Jean-Robert Pitte pour répondre à « deux questions majeures : comment rebâtir l’école républicaine et mieux préparer les jeunes au monde du travail ? ».

Nous nous focaliserons ici sur les dix premières propositions « relatives à la reconstruction de l’école républicaine ».

On observera d’abord qu’il n’est fait nulle part mention du socle commun, pourtant institué lorsque François Fillon était ministre de l’éducation nationale et Jacques Chirac président de la République en 2005.

On notera ensuite que la première proposition, adoptée à 87% par les participants à la convention,  consiste à « enseigner les fondamentaux avec les méthodes certifiées par le ministre de l’Education nationale ». On pensait Les Républicains attachés aux libertés et au « moins d’Etat ». Erreur : ils ne veulent pas de liberté pédagogique et l’usage exclusif de méthodes certifiées par le Ministère. Le gouvernement bureaucratique de la pédagogie serait donc une priorité pour les années qui viennent. Quant aux fondamentaux, qui ne sont nulle part définis, ils transparaissent dans les propositions suivantes.

Il s’agit de « faire de l’apprentissage du français une grande cause nationale, notamment en instaurant un examen de français à l’entrée en 6e, non pour un redoublement mais pour une remise à niveau pendant l’année de 6e », de « concevoir les programmes d’Histoire avec pour finalité la narration d’un récit national et la transmission d’un héritage commun » et d’« ajouter une épreuve d’anglais au brevet des collèges ».

Les fondamentaux, seraient donc la langue française, l’anglais et l’histoire, conçue comme « narration  d’un récit national ». On note que la rétro-innovation est au rendez-vous : on en revient à « un examen de français à l’entrée en 6e » : on ne parle pas d’évaluation mais d’examen, sans doute pour raviver le souvenir de l’école d’antan et de son examen d’entrée en 6e, aboli de facto en même temps qu’on prolongeait la scolarité obligatoire jusqu’à 16 ans en 1959, sous la présidence de Charles de Gaulle. Les Républicains ne vont toutefois pas aussi loin en 2021 que l’un des leurs en 2010, M. Copé, qui proposait purement et simplement le rétablissement de cet examen. Quant au « récit national », c’est un marqueur de cette famille politique. MM. Sarkozy et Fillon s’en sont réclamés lors de la primaire de la droite en vue de l’élection présidentielle de 2017[2] : « Le récit national, c’est une Histoire faite d’hommes et de femmes, de symboles, de lieux, de monuments, d’événements qui trouvent un sens et une signification dans l’édification progressive de la civilisation singulière de la France » (Fillon[3]), «  Quelle que soit la nationalité de vos parents, jeunes Français, au moment où vous devenez français, vos ancêtres, ce sont les Gaulois et c’est Vercingétorix » (Sarkozy[4]).

Les propositions suivantes  n’ont rien d’étonnant : elles concernent la sécurité et la laïcité. La préoccupation sécuritaire tient en deux propositions, adoptées à plus de 96% : « Renforcer la sécurité dans les écoles en permettant l’intervention des membres de la réserve civile de la police nationale aux abords et au sein des établissements sur demande du proviseur » et « faire de la lutte contre le harcèlement scolaire une priorité de la politique éducative en menant de véritables campagnes de sensibilisation et en créant des professeurs référents dans les établissements scolaires ». On observera que l’Ecole n’a pas attendu Les Républicains pour faire de la lutte contre le harcèlement une priorité nationale, et que l’intervention de la police sur demande du proviseur aux abords comme à l’intérieur de l’établissement est déjà une pratique légale. La nouveauté consiste ici en la mobilisation de la réserve civile, créée en 2003 et composante de la Garde nationale créée en 2016.

Quant à la priorité laïcité, elle tient en trois propositions : « mettre fin sans délai aux fonctions d’une personne qui, travaillant dans un établissement scolaire, serait en voie de radicalisation ou adhérerait manifestement à des thèses antirépublicaines (plébiscitée à plus de 98%) ; interdire le voile des accompagnants scolaires (approuvée à plus de 93%) ; assurer le respect de la laïcité dans les lieux d’enseignements de l’université (plébiscitée à plus de 98%)». Les deux dernières propositions montrent l’unanimité du mouvement politique sur une conception de laïcité de rupture avec la loi de 1905, qui imposerait l’obligation de neutralité religieuse de l’Etat aux étudiant(e)s comme aux parent(e)s accompagnant une sortie scolaire.

La dixième proposition mérite qu’on s’y arrête : il s’agit de « donner davantage d’autonomie aux chefs d’établissement », proposition qui a recueilli 85% des suffrages. La loi garantit depuis 1985 l’autonomie des établissements scolaires, dont le conseil d’administration présidé par le chef d’établissement est l’assemblée délibérante. Donner plus d’autonomie au chef d’établissement reviendrait-il à l’exonérer d’un vote du conseil d’administration ou de sa commission permanente ou  de la consultation nécessaire du conseil pédagogique pour prendre une décision ? Sous prétexte de donner plus d’« agilité » à des chefs d’établissement écrasés par de multiples commandes hiérarchiques, chercherait-on à réduire la vie démocratique au sein des établissements scolaires ?

Alors, rien de neuf sous le soleil des Républicains ? Si l’on retient de cet examen la mise aux oubliettes du socle commun au profit de « fondamentaux » nulle part clairement définis, la réactivation d’un examen à l’entrée en 6e, on constate déjà que les Républicains se délestent de d’une part de l’héritage éducatif de la famille dont ils sont issus. Si l’on y ajoute la relance du roman national et la rupture avec la conception de la laïcité selon la loi de 1905, le renforcement de l’autonomie du chef d’établissement, c’est à dire de son pouvoir de décision par rapport aux instances délibératives ou consultatives de l’établissement, on peut dire que c’est une approche droitière décomplexée qui marque également une inflexion propice au rapprochement avec d’autres forces politiques. La priorité donnée aux fameux « fondamentaux » figurait en 2017 dans le programme de Marine Le Pen, avec 50% du temps d’enseignement en primaire consacré au français, dans le respect de normes pédagogiques, comme la méthode syllabique d’apprentissage de la lecture. Il en va de même de la suppression du droit pour les étudiantes ou accompagnatrices de porter un voile à l’université ou lors de sorties scolaires, du renforcement de l’autorité à l’Ecole, et de la fonction "assimilatrice" d'un récit national transformé en roman.

Si l’on peut formuler un vœu à la suite de cette lecture, c’est espérer que le débat éducatif à l’occasion de la prochaine élection présidentielle sorte de ces sentiers rebattus, comme je l’ai souhaité dans une tribune  publiée le mois dernier par Le Monde[5].

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[1] https://republicains.fr/actualites/2021/04/14/convention-ecole-jeunes/

[2] Ils ne furent pas les seuls, M. Mélenchon, pour sa part, affirmait le 27/9/2016 à Boulogne-sur-mer « A partir du moment où l’on est français, on adopte le récit national ».

[3] Discours du 28/8/2016 à Sablé-sur-Sarthe

[4] Discours du 19/9/2016 à Franconville

[5] https://www.lemonde.fr/education/article/2021/03/09/debats-sur-l-ecole-pour-sortir-des-lieux-communs-il-ne-faut-pas-s-en-tenir-aux-seuls-programmes-scolaires_6072417_1473685.html

 

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