Numérique à l'école : comment dépasser le pronostic "salle de classe contre ordinateur : vainqueur la salle de classe" ?

Une grande ambition pour le numérique : comment dépasser le pronostic de Larry Cuban  - salle de classe contre ordinateur : vainqueur la salle de classe ?[1]

S’il y a bien, en apparence, un thème éducatif, mis en débat dans le cadre de la réflexion sur la refondation de l'Ecole, qui dépasse les clivages partisans, c’est celui d'"une grande ambition pour le numérique", adjectif substantivé qui caractérise désormais à lui tout seul une nouvelle ère de l’histoire de la communication humaine. Quels que soient les gouvernements et les majorités, par delà les alternances, le cap a été maintenu. Et c’est bien là que le bât blesse, puisque cette continuité politique aboutit au fait que 21% seulement des enseignants utilisent au moins une fois par semaine les technologies numériques avec leurs élèves et qu’on dispose en moyenne de 5,5 ordinateurs de moins de 5 ans pour 100 écolier[2].

 Un premier raccourci à éviter serait de déduire de la seule insuffisance d’équipement (20 écoliers pour un ordinateur, soit, grossièrement, un ordinateur par classe), une pratique pédagogique limitée. On pourrait être d’autant plus enclin à recourir à cette déduction que  la quasi unanimité des enseignants (97%) estiment  que les outils numériques permettent d’améliorer la qualité de leur enseignement[2].

 Il est indispensable de compléter l’analyse avec d’autres facteurs d’explication.

Pour commencer,  on pourra  mettre en avant la place du livre, du manuel et du travail manuscrit si fortement liée à notre histoire scolaire. L’outil technologique livre de scolaire a évolué, intégrant dans sa composition les acquis des pages écrans, sans aucun risque de bogue. Il faut également donner toute sa place à la question de la validation de l’information, réputée établie pour les manuels scolaires,  alors que la grande masse des ressources numériques, utilisées couramment par les élèves, ne bénéficient pas de cette validation a priori : on connaît les jugements sans appels produits naguère sur Wikipedia, par exemple. Si l’on ajoute à cela le concept de salle informatique, salle unique dédiée aux équipements numériques, on comprendra la difficulté des enseignants, en imaginant ce que serait leur travail s’il y avait dans un établissement, une seule salle avec des manuels, une seule salle avec de quoi écrire pour les élèves.

On pourra ensuite questionner l’organisation  même de la promotion des technologies numériques à l’école.  Ont été constituées des équipes, des missions TICE, des formations TICE qui ont pu proposer des contenus à teneur technologique indiscutable, mais à contenu scientifique, didactique et pédagogique moins élaboré.  L’approche techniciste a longtemps pris le pas sur l’approche éducative. Progressivement, les formations à contenus numériques devraient tendre à ne plus constituer un bloc séparé mais on devrait trouver dans chaque formation à caractère disciplinaire, pluridisciplinaire ou transversal, l’intégration allant de soi des outils et des ressources numériques. On n’en est pas encore tout à fait là. Il suffit d’observer comment la formation initiale des personnels enseignants et d’éducation réserve un créneau au numérique sans que celui-ci irrigue l’ensemble des enseignements.

Mais des pratiques nouvelles émergent.
Les formations sont de moins en moins exclusivement réalisées au travers de stages où l’on regroupe des personnels pour leur parler du thème de la formation. Elles se constituent de parcours de formation hybrides, avec des échanges, des productions réalisés dans des espaces de travail collaboratifs numériques, qui donnent aux temps de regroupement physique une valeur ajoutée incontestable. Des dispositifs d’autoformation à distance complètent les stages offerts.

Du côté de l’organisation des établissements scolaires, l’âge de la salle informatique est révolu. Des équipements mobiles (classes mobiles) et des équipements standard (tableau numérique interactif) se banalisent. Les environnements numériques de travail se généralisent. Les équipes d’établissement sont incitées à faire évoluer les centres de documentation et d’information en centres de connaissances et de culture favorisant l’accès accompagné et en autonomie aux outils numériques pour l’ensemble des élèves. Les parcours proposés aux élèves (parcours artistique et culturel, parcours de découverte des métiers et des formations, parcours de formation à la culture de l’information, parcours civique), désormais garants d’une démarche concertée d’individualisation de la formation, intègrent nécessairement le numérique comme support de travail, de production, d’évaluation.

 Dès lors, on imagine aisément  les transformations très profondes que les outils et médias numériques pourraient apporter à l’action éducative. Sans doute pourraient-ils permettre de  personnaliser davantage les parcours, de développer les échanges et la coopération à distance, de transformer les heures de l’enseignant avec un groupe d’élèves en heures où l’on ferait le point sur ce que l’on a compris, ce que l’on est en train de produire. Une séance de travail entre professeur(s) et élèves ne prendrait plus nécessairement la forme canonique d’une heure de cours. L'organisation du temps de travail des élèves et de ceux qui les encadrent en seraient considérablement modifiée. Et c’est sans doute là que réside cette force de résistance qui, malgré les plans de développement du numérique à l’école, fait qu’au bout du compte, la classe sort victorieuse de la rencontre avec l’ordinateur.

On pourrait imaginer, si la place des médias numériques demeurait trop marginale à l’école, qu’un marché alternatif et concurrent d’e-école s’ouvre à côté du service public d’éducation, à partir d’une offre composite résultant de ressources éditoriales et pédagogiques privées construites en y intégrant les productions issues de communautés de pratiques. Et, dans cette hypothèse, l’école républicaine aurait certes maintenu son modèle de formation traditionnel mais surtout renoncé à jouer, dans le domaine de la culture numérique, son rôle de promotion de l’égalité entre tous les futurs citoyens.

 Le cœur de la question réside sans doute dans la capacité à établir collectivement une démarche éducative et pédagogique, dans chaque école ou établissement, qui intègre les outils et médias numériques comme support de travail et de production, objet d’étude, en considérant qu’il ne s’agit pas de faire en plus du numérique, mais de se servir  et d’apprendre à se servir de ces différents supports pour tous les apprentissages.

Ces évolutions ne sont possibles et généralisables qu’à plusieurs conditions.

La première, que les métiers de l’enseignement, l’organisation du temps et des espaces scolaires soit repensés pour favoriser vraiment de nouveaux modes d’apprentissage et de formation. La seconde, que  les acteurs de l’éducation nationale et responsables éducatifs des collectivités (communes, agglomérations, départements, région) s’accordent sur des objectifs et des engagements communs. Mais on aborde ici d’autres thématiques du débat sur la refondation, notamment celui de la gouvernance éducative…

 

 


[1] CUBAN, Larry, Stanford University, 1998

[2]  Ces données figurent en exergue sur la page consacrée à cette question sur le site du ministère http://www.refondonslecole.gouv.fr/sujet/une-grande-ambition-pour-le-numerique/. Le dernier pourcentage peut simplement signifier que les enseignants ont pour la plupart recours aux supports numériques pour préparer leur travail sans pour autant les utiliser régulièrement en classe.

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