Un article publié en février dernier par le magazine M du journal Le Monde [1] donne à réfléchir sur le slogan de la « tolérance zéro » comme réponse appropriée aux violences en milieu scolaire.
Au Texas, comme dans d’autres états américains, « des milliers de policiers en uniforme patrouillent en permanence dans les écoles. Armés, équipés de bombes lacrymogènes et de chiens, ils sont chargés de faire régner la loi et l'ordre dans les établissements scolaires. Ils ont le pouvoir de verbaliser les élèves, de les faire renvoyer ou de les faire comparaître devant le juge. Tenue estimée " inappropriée ", bagarre dans la cour, insultes dans les couloirs, chahut dans le bus de ramassage scolaire... Au Texas principalement, mais aussi dans d'autres Etats comme la Californie ou New York, les élèves turbulents n'atterrissent pas dans le bureau du proviseur. Chaque jour, ils sont des centaines à passer devant les tribunaux. En 2010, au Texas, plus de 300 000 contraventions ont été distribuées à des mineurs pour des infractions commises à l'école. Plus de 1 000, atteignant parfois les 500 dollars, ont été infligées à des enfants du primaire durant les six dernières années, indique The Guardian. »
Pour autant la sécurité des élèves est-elle assurée ? On en doute à lire les faits rapportés dans l’article. « Traumatisée par les violences en milieu scolaire et les tueries telles que Columbine (en 1999, dans un lycée du Colorado, deux élèves ont tué douze de leurs camarades), l'Amérique n'a cessé de renforcer ses dispositifs sécuritaires. Le pays a " criminalisé les comportements puérils ", a déclaré au quotidien britannique une avocate chargée de défendre une jeune fille de 12 ans. Son crime ? Elle s'était vaporisée de parfum en classe. Contrainte de quitter le collège, elle a été assignée à comparaître. Et qu'importe si elle est atteinte de troubles mentaux. Les cas comme celui-ci se multiplient. Une élève ne ramasse pas les miettes qu'elle a laissé tomber sur le sol de la cantine ? Le policier lui casse le bras. Un garçon de 12 ans, souffrant d'hyperactivité, fait une crise de colère et renverse son pupitre ? Accusé de comportement menaçant, il est envoyé dans une prison pour mineurs. Un jeune de 16 ans qui avait refusé de présenter son badge d'identification a été " tasérisé " puis accusé de rébellion.» L’article débute par l’information-choc : la mort d’un élève de 15 ans, élève de 4e à Brownsville (Texas), le 4 janvier 2012, tué dans l’enceinte de son établissement scolaire par deux policiers, qui ont fait feu sur lui alors qu’il brandissait un pistolet à air comprimé.
On ne se contentera pas de parler à propos de ces exemples de « bavures ». Il s’agit de bien autre chose, en effet. D’aberration éducative. Les policiers patrouillant dans l’école, c’est l’école assimilée à l’espace public, à la rue. Dans le chapitre Enclore de son livre Le moment fraternité, Régis Debray rappelle que « là où la clôture s’efface –ligne, seuil ou dénivelé-, le sacré disparaît ». Et il note : « Remise à niveau, l’école a perdu son statut de « lieu à part » où s’apprend, à l’écart des familles, la citoyenneté républicaine ». Il n’est pas sûr que le rempart souverain contre la violence au sein des écoles soit constitué par les portiques de sécurité préconisés par une candidate à l’élection présidentielle.
Mais comment reconstruire la sacralité symbolique de l’institution scolaire dans une société marquée par ce que Marcel Gauchet[2] appelle la détraditionalisation, où «une série d’évidences implicites sur lesquelles reposait l’entreprise éducative se sont défaites »? La réponse ne va pas de soi, et elle suppose que l’on joue sur de multiples paramètres, non exclusivement scolaires. Mais on n’y parviendra sans doute pas en pensant qu’il suffirait de faire investir l’école par des policiers. Il convient en revanche que les gardiens de la paix assurent la sécurité des citoyens et de leurs enfants dans la rue et aux abords des établissements, pour que l’école puisse se faire.
Encore faudrait-il garantir auprès des élèves une médiation humaine, enseignante et éducative, exigeante et hospitalière, respectueuse des règles et du droit, soucieuse en permanence de faire le lien entre les apprentissages académiques et entre ces apprentissages et la vie de l’école et de la cité, pour réunir des conditions favorables à la restauration du désir d’apprendre, de créer, de débattre ensemble.
En ces temps de choix politiques, et de politique éducative notamment, comment ne pas méditer ce qu’en 1946 la commission ministérielle d’étude présidée par Paul Langevin et Henri Wallon proposait comme réforme de l’enseignement au ministre de l’éducation nationale en matière d’éducation morale et civique[3] ? « L’éducation morale et civique que l’école doit donner ne saurait se borner à l’étude d’un programme en un temps fixé par l’horaire (…) C’est la vie scolaire tout entière qui offre les moyens d’élever l’enfant (…) « L’école, dit Paul Langevin, est une véritable entreprise de culture dont l’individu ne profite pleinement que s’il est entraîné et soutenu par le milieu scolaire. L’école fait faire à l’enfant l’apprentissage de la vie sociale, et, singulièrement, de la vie démocratique… Ainsi se dégage la notion du groupe scolaire à structure démocratique auquel l’enfant participe comme futur citoyen et ou peuvent se former en lui, non par les cours et les discours, mais par la vie et l’expérience, les vertus civiques fondamentales : le sens de la responsabilité, discipline consentie, sacrifice à l’intérêt général, activités concertées et où on utilisera les diverses expériences de « self government » dans la vie scolaire ».
N’y a-t-il pas là pas une perspective authentiquement éducative, autrement plus ambitieuse et que le slogan réducteur de « tolérance zéro » ?
[1] http://www.lemonde.fr/m/article/2012/02/24/au-texas-les-policiers-patrouillent-a-la-recre_1647501_1575563.html
[2] Gauchet, Marcel, Des savoirs privés de sens ? in Conditions de l’éducation, Stock, 2008
[3] Le Rapport Langevin Wallon, Mille et une nuits, 2003, p. 70-71