Jean-Pierre Veran (avatar)

Jean-Pierre Veran

formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université

Abonné·e de Mediapart

815 Billets

1 Éditions

Billet de blog 30 septembre 2022

Jean-Pierre Veran (avatar)

Jean-Pierre Veran

formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université

Abonné·e de Mediapart

« Faire ensemble notre école » : pas touche aux savoirs établis !

Une démarche volontaire pour favoriser la réussite, l’égalité et le bien-être à l’école : « notre école, faisons-la ensemble » semble cocher toutes les cases garantes du succès. Mais il faut y regarder d’un peu plus près pour en percevoir les limites.

Jean-Pierre Veran (avatar)

Jean-Pierre Veran

formateur, expert associé France Education International (CIEP), membre professionnel laboratoire BONHEURS, CY Cergy Paris Université

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le ministère lance, en ce mois d’octobre, l’opération « notre école, faisons-la ensemble[1] » qui est parée des meilleures intentions : à l’échelle de chaque école et établissement volontaire, associer l’ensemble des parties prenantes pour renforcer l’excellence, l’égalité et le bien-être à l’école. Pas d’obligation, pas de cadre unique imposé, pas de discussion tous azimuts sans suite concrète pour les élèves,  mais une démarche collective, volontaire, facultative, et progressive, associant tous les partenaires de l’école, « susceptible de déboucher sur un projet pédagogique susceptible de nourrir le projet d’école ou d’établissement, le cas échéant avec un soutien financier ».

Il est intéressant de considérer les « leviers proposés » pour  atteindre les objectifs de cette concertation.

Pour promouvoir la réussite de tous les élèves  : « savoirs fondamentaux, évaluations nationales, place des devoirs, personnalisation du suivi pédagogique, temps de l’enfant ou de l’adolescent, apprentissage des langues, liaison école/collège... »

Pour «réduire les inégalités  : « continuum entre les différents temps de l’enfant et activités proposées, mixité sociale et scolaire, ouverture culturelle, aide à l’orientation, égalité filles-garçons... »

Pour accroître le bien-être des élèves : « santé des élèves, climat scolaire, lutte contre les violences, transition écologique, inclusion de tous les élèves, relation avec les parents... »

On est alors frappé par quelques biais. Les « savoirs fondamentaux » sont présentés comme un levier de la réussite de tous, alors qu’ils opèrent d’entrée de jeu un tri dans les savoirs indispensables à cette réussite, de même que les « évaluations nationales », dont un rapport de l’IGESR[2] remis en juin 2020 a souligné, en sixième et en seconde, les difficultés de passation, leur mauvais calibrage, et « au lycée, l’exploitation pédagogique des évaluations rare dans la voie professionnelle et quasi inexistante dans la voie générale et technologique ». Le bien être des élèves ne saurait être l’occasion de remettre en question l’organisation des enseignements en lycée, notamment celle du baccalauréat et de Parcoursup, dont les effets ont été décrits en mai 2022 par une spécialiste du burn-out scolaire, Aline Vansoeterstede, selon qui « depuis deux ans, les lycéens vivent une incertitude extrêmement maltraitante[3] ».On observera enfin que l’objectif affiché est de « déboucher sur un projet pédagogique ». Le choix des mots au ministère n’est jamais un hasard. Lors de la fermeture des établissements scolaires par temps de confinement, le ministère avait promu la « continuité pédagogique » et non la « continuité éducative », laissant les personnels d’éducation hors champ inventer leur métier dans ce cadre inédit. Aujourd’hui, avec un nouveau ministre, on persiste à privilégier le projet pédagogique plutôt que le projet éducatif, comme si le ministère considérait que l’école est toujours plus une entreprise d’instruction que d’éducation.

Tout se passe donc comme si, en effet, on ne pouvait agir que dans le cadre existant de la politique actuelle des savoirs, et d’évaluation des apprentissages, alors que c’est cette même politique qui renforce à l’école les inégalités d’origine sociale et culturelle, en faisant passer la préoccupation de noter, classer et discriminer les élèves avant celle de permettre à chacune et chacun d’entre elles et eux « de développer toutes ses capacités, (...) de devenir un citoyen libre, éclairé, doté des mêmes droits et devoirs que ses concitoyens, et conscient d’une destinée partagée », comme l’affirme le ministre dans l’introduction du guide.

Il serait excessif de dénier tout intérêt à une concertation à l’échelle de chaque école, collège, lycée ou lycée professionnel : la démarche d’échange et de projet est toujours féconde. Mais il serait tout aussi excessif d’en attendre une réelle avancée de l’égalité à l’école, compte tenu des limites imposées à cette concertation.

_________________________________________________________

[1] https://eduscol.education.fr/document/42910/download?attachment

[2] https://www.education.gouv.fr/les-evaluations-nationales-du-second-degre-en-sixieme-et-seconde-305114

[3] https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/05/10/depuis-deux-ans-les-lyceens-vivent-une-incertitude-extremement-maltraitante_6125422_3224.html

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.