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Billet de blog 31 mai 2022

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L’après-Blanquer et les cris d’orfraie qu’il suscite

« Pour l’Ecole, ne rien céder » : l’objurgation adressée dans Marianne au nouveau ministre de l’éducation nationale et de la jeunesse par l’ex présidente du conseil national des programmes trahit une vision réductrice de la politique éducative et instrumentée de la laïcité.

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Parmi les mises en garde adressées au nouveau ministre de l’éducation nationale et de la jeunesse, celle de Mme Souâd Ayada, publié par Marianne le 25 mai[1], mérite qu’on s’y arrête.

Tout commence par un lapsus nécessairement révélateur qui attribue à l’auteure de cette tribune la direction de l’institut français d’islamophobie, et non d’islamologie. Bravo, Marianne !

Mais le texte de la tribune n’est pas moins révélateur des impasses et des impensés d’une certaine conception de l’école portée pendant cinq ans par M. Blanquer. La ci-devant directrice du conseil national des programmes pendant plus de quatre ans de l’ère Blanquer appelle à « ne rien céder ».

Sur quoi ne faut-il rien céder ? Sur le sens de l’école républicaine, pas moins. Ce sens, en quoi consiste-t-il ? Tout est dit dès la fin de son introduction: « un enseignement ordonné du français et des mathématiques qui mette à distance les tenants de l’idéologisation de la langue et du constructivisme critique en mathématiques, pour défendre la légitimité des notions de transmission et d’autorité et rendre ainsi caduques les doctrines pédagogiques qui la nient, pour éviter que les contenus des enseignements du lycée ne prétendent initier les élèves à des objets mis à la mode par la recherche contemporaine en sciences sociales ».

Un enseignement ordonné, vous dis-je, qui ne cède rien aux apports de la recherche contemporaine en sciences sociales ni aux sciences de l’éducation. Un enseignement fondé sur la légitimité des notions de transmission et d’autorité, qui ne s’embarrasse pas de la question des apprentissages concrets des élèves concrets ni de celle de l’autonomie progressive des jeunes en cours de formation.

Il ne faudrait pas que vienne à l’idée du nouveau ministre de détricoter les orientations fixées depuis 2017. Et surtout, il s'agit qu’il tienne la ligne de « défense farouche de la laïcité, de refus de voir une religion servir à des opérations de déstabilisation idéologique et de promotion d’un militantisme, fût-il intellectuel, d’hostilité à l’égard des tenants de la nouvelle culture de l’éveil ». On pourrait penser que l’école est justement le lieu de l’éveil, mais la culture de l’éveil, voilà l’ennemi. Car l’École et la République sont des forteresses assiégées : « pour l’École, ne rien céder sur sa mission d’instruction et la protéger contre tout ce qui, venant de la société, l’éloigne de sa mission ; pour la République, ne rien céder sur sa mission d’unification autour de ce qui est commun à tous les citoyens et la protéger contre tout ce qui, venant de la société, peut la décomposer ».

Les mots ne sont pas innocents : vive l’instruction, à bas l’éducation, la société est dangereuse pour l’École et la République, il faut donc que l’École soit un sanctuaire à l’abri de la société. Qu’elle soit, elle aussi, par les savoirs qu’elle enseigne aux uns et pas à d’autres et par les savoirs qu’elle choisit de ne pas enseigner, co-responsable de fractures qui divisent notre société en accentuant les inégalités sociales et culturelles au lieu de les réduire, là n’est pas la question.

On est ici à mille lieues des espoirs soulevés par l’École au moment de la Libération. « Demeuré en marge de la vie, l’enseignement n’a pas tiré profit du progrès scientifique (…) Il ne donne pas une place suffisante à l’explication objective et scientifique des faits économiques et sociaux, à la culture méthodique de l’esprit critique, à l’apprentissage actif de l’énergie, de la liberté, de la responsabilité » écrivaient Langevin et Wallon dans leur rapport  de 1946. C’étaient de dangereux tenants de la culture de l’éveil. Il en va de même de Jules Ferry qui, en 1881, prône non pas l’instruction, mais « un enseignement vraiment éducateur » au congrès des institutrices et instituteurs de France : « C’est autour du problème de la constitution d’un enseignement vraiment éducateur que tous les efforts du ministère de l’Instruction publique se sont portés […]. C’est cette préoccupation dominante qui explique un très grand nombre de mesures qui […] pourraient donner prétexte à des reproches d’excès dans les nouveaux programmes, d’accessoires exagérés […] : les leçons de choses, l’enseignement du dessin, les notions d’histoire naturelle, les musées scolaires, la gymnastique, le travail manuel, le chant, la musique chorale. Pourquoi tous ces accessoires ? Parce qu’ils sont à nos yeux la chose principale, parce que ces accessoires feront de l’école primaire une école d’éducation libérale. » « La chose principale », pour Ferry n’est pas de la priorité absolue donnée à l’enseignement ordonné du français et des mathématiques, ces enseignements prétendument fondamentaux résumés par le ci-devant ministre  dans la formule « lire, écrire, compter, respecter autrui ».

La tribune de Mme Ayada a le mérite de la clarté : elle soutient une conception d’École d’ancien régime, et ne peut imaginer qu’un nouveau ministre ose s’affranchir des obsessions réductrices de son prédécesseur.

Plutôt que de faire la chasse à la culture de l’éveil, ne vaudrait-il pas mieux s’interroger sur la culture scolaire nécessaire aux enfants d’aujourd’hui, sur les savoirs qu’ils devraient acquérir à l’école pour devenir des citoyens pleinement responsables au plan individuel et collectif, solidaires de l’humanité, conscients des enjeux planétaires,  et sachant, grâce à ce qu’ils ont acquis à l’école, faire face aux incertitudes du présent et de l’avenir ? C’est la voie défendue par le Collectif d’interpellation du curriculum[2], voie sans doute plus prometteuse que l’impasse où Mme Ayada souhaite enfermer l’Ecole de la République.

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[1] https://www.marianne.net/agora/tribunes-libres/pap-ndiaye-succede-a-jean-michel-blanquer-pour-lecole-ne-rien-ceder

[2] https://curriculum.hypotheses.org/

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