Olivia Recasens, le Point final?

La directrice adjointe de la rédaction du Point a-t-elle été virée parce qu’elle est la compagne d’un journaliste enquêtant sur Bolloré ? Ce nouveau limogeage misogyne serait un signe de plus des méthodes hallucinantes qui gagnent la presse parisienne.

Mais que se passe-t-il donc dans les rédactions des hebdos parisiens ? Pourquoi des femmes de talent y sont-elles mises à la porte sans ménagements, renvoyées du jour au lendemain sans fleurs ni couronnes, habillées pour l’hiver de méchantes rumeurs destinées à démolir leur réputation et à les briser ? Après Aude Lancelin à L’Obs, au tour d’Olivia Recasens au Point. Après seize ans de maison, dont six comme directrice adjointe de la rédaction, Olivia Recasens vient d’être licenciée sans préavis ni indemnités pour « faute grave », comme l’a raconté ici-même Laurent Mauduit. Tragique : notre consœur est frappée de l’infamie d’une prétendue « déloyauté » dont l’accuse le directeur du journal, Étienne Gernelle. Cette décision aussi brutale qu’inattendue la bouleverse, et avec elle la rédaction de l’hebdomadaire de François Pinault, habituée à une confraternité plus policée.

Comme l’ex-directrice adjointe de la rédaction de l’Obs, Olivia Recasens semble victime d’une cabale aux contours inquiétants. Comme Aude Lancelin (compagne du philosophe Frédéric Lordon), on lui reproche sans l’avouer le travail de son conjoint, Christophe Labbé, un ancien enquêteur du Point ayant rejoint Le Canard Enchaîné il y a quelques mois. Et comme pour Aude Lancelin, on retrouve derrière ce licenciement l’ombre des grands patrons qui ont mis la main sur la presse et les médias ces dix dernières années, assurant vouloir assurer sa prospérité mais organisant en fait sa misère, intellectuelle, éditoriale et morale.

C’est une incroyable misogynie que met à jour les douloureux déboires d’Olivia Recasens, après ceux d’Aude Lancelin. Depuis quand est-on responsable des opinions, actes et écrits de son conjoint quand on est journaliste ? Est-ce le retour en force du concept de sexe dit faible, de la femme fragile, influençable, incapable de penser et d’agir en dehors de son « homme » ? A-t-on jamais reproché à un directeur ou un directeur adjoint de journal de sexe masculin les activités de sa compagne ou de son épouse ? Je pourrais ainsi parler de X, ancien directeur d’un grand quotidien, dont la femme allait à la messe tous les matins. Cela faisait parfois ricaner dans les couloirs du journal, mais personne n’a jamais accusé cet homme d’être sous influence bigote. C’est absurde, évidemment. Et pourtant, c’est exactement ce qui arrive à Olivia Recasens. L’époque a beau être régressive, il semble invraisemblable qu’on doive ainsi s’interroger sur le comportement de directeurs de grands hebdomadaires parisiens, évidemment libéraux, évidemment indignés qu’on puisse les accuser de misogynie alors qu’ils envoient à la casse sociale des femmes, journalistes, qu’ils avaient eux-mêmes choisies, promues, encouragées. À ce jour, Aude Lancelin n’a pas retrouvé de travail, et Olivia Recasens, qui a pris un avocat et engagé une procédure au Tribunal des prud’hommes, s’angoisse non sans raison pour son avenir professionnel dans une presse dévastée.  

Que reproche la direction du Point à Olivia Recasens, présentée par plusieurs de ses camarades comme une journaliste rigoureuse, sérieuse, loyale ? D’être l’auteure d’une note où elle porterait des jugements sur certains de ses confrères, et qui aurait été retrouvée sur une photocopieuse du journal. Cependant, aucun indice matériel, aucune signature évidemment, ne permet d’attribuer cette note à Olivia Recasens, qui nie l’avoir écrite. La note est en réalité un tissu de banalités connu des journalistes de l’hebdo. La plupart d’entre eux – si ce n’était pas stupide – auraient pu écrire ce qui se résume à des propos de bistro d’après-bouclage, y compris d’ailleurs pour fabriquer une preuve à charge contre Olivia Recasens. Et puis, comment sérieusement imaginer une seule seconde que cette journaliste, spécialiste entre autres des services secrets, ait pu laisser traîner une méchante note, l’air de rien, histoire que la direction puisse la virer ? Absurde, toujours, d’autant que Étienne Gernelle, n’avait manifesté, en aucune circonstance et d’aucune manière, jusqu’à la mi-décembre, l’intention de se séparer d’Olivia Recasens.

Le mardi 13 décembre, le directeur du journal la félicite d’ailleurs publiquement d’avoir coordonné le grand dossier du numéro de fin d’année, consacré… aux barbouzeries. Au pot organisé en fin de journée sur le plateau de l’édition, Gernelle ouvre joyeusement les bouteilles et s’exclame « super numéro » ! Et puis mercredi 14 décembre, Le Canard Enchainé publie un article de Christophe Labbé, le compagnon donc d’Olivia Recasens, sur le « directeur de conscience » de Bolloré, l’abbé Grimaud. Très amusant, l’article détaille le réseau d’influence que ce prêtre traditionnaliste a tissé à l’intérieur même du groupe Bolloré. Or, il est de notoriété publique au Point qu’avant de quitter le journal, Christophe Labbé avait eu des mots avec Sébastien Le Fol, un autre adjoint d’Étienne Gernelle, à propos, comme par hasard, d’une enquête sur Bolloré. Au Point,  les bonnes relations des deux hommes avec Yannick Bolloré, l’un des fils de l’industriel sont un secret de Polichinelle[1] . Dès le lendemain, 15 décembre, la journaliste est convoquée à deux reprises dans un bistro par Étienne Gernelle, qui l’accuse d’être l’auteure de cette « note » non signée, lui tient des propos d’une extrême violence et lui demande d’accepter une rétrogradation ou de démissionner du journal. Après deux entretiens préalables, Olivia Recasens est licenciée pour faute grave, le 20 janvier dernier. On s’en doute, elle est aujourd’hui, raconte un de ses confrères, anéantie d’avoir été foutue à la porte sans en connaître la véritable raison, victime d’une « faute » qu’un autre a peut être commise pour l’accabler. Ses proches s’inquiètent pour la santé de cette consœur pourtant solide, réputée pour la constance de son caractère et la rigueur de son travail. Les journalistes du Point craignent un « climat de terreur », que les syndicats SNJ et SNJ-CGT qualifient de « délétère », dénonçant « la propagation de rumeurs malveillantes (contre Olivia Recasens) au sein du journal comme à l’extérieur ».

Plutôt que de déloyauté à l’égard d’un journal qu’elle a au contraire très loyalement servi, il faut plutôt s’inquiéter de la déloyauté de patrons de rédaction à l’égard d’un journalisme de profondeur, d’enquête et de terrain. « Il y a beaucoup plus de sujets qu’avant qui sont écartés d’emblée, même pas refusés, juste écartés », m’explique ainsi une consœur du Point. Un système fait d’actionnaires aussi avides que menaçants et de journalistes managers aussi lâches qu’incompétents est en train de porter le coup de grâce à une partie de la presse parisienne. Mais c’est peut être le but recherché. Sur ce sujet, on aimerait bien entendre les comités d’indépendance et les sociétés de rédacteurs, garants de la liberté éditoriale et de l’éthique d’un journalisme indépendant des pouvoirs politiques et économiques. Or, hormis à Médiapart, un grand silence de la profession accompagne le licenciement d’Olivia Recasens pour une « faute grave » à laquelle personne ne croit. C’est plus « grave » qu’une prétendue « faute », et cela a quelque chose de très très inquiétant.

Jean STERN

Ancien de Libération et de La Tribune, Jean Stern a écrit en 2012 Les Patrons de la presse nationale, Tous mauvais à La Fabrique. Rédacteur en chef de La Chronique d’Amnesty International, il écrit ici à titre personnel.


[1] Dans son mail de réponse à Laurent Mauduit, le directeur du Point ironise sur « la proximité » qu’il entretient avec « des centaines » de personnes. Heureusement que ses relations de « journaliste » ne provoque pas des licenciements à chaque occasion…

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