Diriger un labo de chez soi pendant une épidémie

Gaia Novarino, professeure autrichienne, décrit les modalités de confinement de son laboratoire.

spectrumnews.org Traduction par Sarah de "How to run a lab from home during a pandemic"de Gaia Novarino  /  31 Mars 2020

 © Illustration by Julia Yellow © Illustration by Julia Yellow
Début mars, mes collègues et moi avons appris que notre institut de recherche, à Klosterneuburg en Autriche, allait bientôt fermer ses portes pour aider à ralentir la propagation du coronavirus. Nous avons aussitôt réprimé un début de panique et accepté la fermeture imminente comme une décision de santé publique appropriée, à la lumière de cette pandémie.

Malgré tout, j’ai rapidement reçu des mails de membres du labo, inquiets pour leurs expérimentations en cours ou à venir. Les mails des administrateurs et de la faculté étaient empreints d’une tonalité de vigilance accrue, se demandant comment affronter cette situation entièrement nouvelle.

Nous avons relancé la chaîne Slack (plateforme collaborative) du labo, et entamé des activités de réflexion que nous pouvions faire de chez nous. Pendant plusieurs jours, cela a été la course pour réorganiser et sécuriser de nombreuses expérimentations, pour pouvoir les reprendre à une date ultérieure. Au moment où nous nous sommes retrouvés confinés chez nous pour une durée indéterminée, nous étions parvenus à demander à un nombre réduit seulement de membres du labo d’assurer les programmes les plus urgents du labo.

La transition physique que nous devions effectuer pour télétravailler et diriger notre labo à distance n’en était qu’à ses débuts. Pour y parvenir, il nous fallait trouver comment fonctionner en tant qu’individus et en tant que groupe, dans ces circonstances entièrement nouvelles. Je me suis mise à réfléchir sérieusement à ce que les membres de mon labo et moi pouvions faire pour soutenir notre communauté, tout en continuant également à faire ce que nous savons le mieux faire – de la recherche.

Tandis qu’un grand nombre d’opérations dans le monde s’étaient arrêtées net, nous avons évolué et avons effectué des changements, qui ont permis de faire avancer notre pratique de la recherche.

Réunions virtuelles

A 18 h 30, le Jour 1 du confinement, j’ai inauguré la mesure la plus importante : un apéritif du labo sur Zoom. A partir de ce jour, j’ai envoyé une invitation quotidienne à mon groupe pour participer à ce rituel volontaire de 30 minutes. La seule règle de ce regroupement est d’apporter une boisson.

L’heure fixe de cette réunion était au départ prévue pour lutter contre l’isolement social, surtout pour ceux qui vivent seuls ou se sont installés depuis peu en Autriche. Mais cela s’est avéré appréciable pour nous tous.

Nos discussions tournent souvent autour de nos émotions et nos expériences liées avec notre situation de quarantaine, qui ne sont pas toujours si agréables. Mais nous avons aussi remarqué des avantages inattendus.

Par exemple, nous nous sommes rendu compte que d’être coincés à la maison nous permettait d’avoir plus de temps pour cuisiner des plats sains, pratiquer du yoga ou rester en contact avec les autres, du moins par téléphone ou par internet.

Pendant les discussions d’apéritif du labo, nous nous sommes mis d’accord sur quelques mesures supplémentaires. Lors des réunions virtuelles du labo, nous présentons maintenant des exposés à l’ancienne, avec des illustrations en temps réel, plutôt que des diaporamas PowerPoint. Nous sommes majoritairement un labo expérimental, si bien que les séminaires sur l’avancement des travaux sont à court de nouvelles données. Certains membres du labo ont basculé sur des analyses algorithmiques pour développer de nouveaux projets.

Concentration sur l’écriture

Comme Eve Marder l’a formulé dans un article de fond dans eLife, « une écriture claire est la clé de la réussite ». C’est pourquoi, n’ayant pas de travaux expérimentaux en cours au labo, nous projetons de consacrer du temps à travailler notre expression écrite, qui est particulièrement utile dans notre labo, où dominent les personnes qui ne sont pas anglophones de naissance. Nous travaillons par deux, une personne écrivant un court texte chaque jour, corrigé par son binôme. Nous avons prévu de tenir des séances de rétroaction en ligne.

Certains membres du labo ont des données à analyser ou des articles à écrire ; ceux qui ne projettent pas de se concentrer sur la réorganisation des protocoles et des bases de données du labo. D’autres traduisent et résument la recherche récente sur le Covid-19, pour des médecins débordés en Italie, qui ont besoin de mises à jour quotidiennes.

Les écoles et garderies étant fermées, les membres du labo qui ont des enfants, dont je fais partie, ont de nouveaux défis supplémentaires. Maintenant que nos enfants sont confinés à la maison, ils ont besoin de notre soutien pour faire leur travail de classe et pour remplacer la perte soudaine de leurs contacts sociaux. Je prends conscience du fait que mes journées sont moins structurées autour du travail, avec plus d’alternance entre le travail, les enfants, la cuisine et le ménage. Il nous faut, par conséquent, être plus souples, pour aider davantage les familles qui ont des enfants. L’Institut de Sciences et Technologies, par exemple, a mis en œuvre des expérimentations en ligne qui peuvent être réalisées chez soi. Ces activités peuvent être à la fois amusantes et instructives – et apporter plus de contact et de moments de qualité avec les membres de sa famille, en ces périodes de stress important.

Finalement, notre but n’est pas seulement de protéger les membres de notre labo, et de faire de ce confinement un usage productif. Nous espérons aussi que notre labo en sortira plus fort, une fois que le confinement sera levé.

Tandis que nous essayons de garder impliqués les membres et stagiaires de notre labo, et de les soutenir de différentes manières, un des aspects fondamentaux de notre réaction à cette urgence, est de continuer à faire de la recherche. La recherche n’est pas seulement une partie de l’équation. La recherche est la solution.

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Gaia Novarino est professeure assistante de neurosciences à l’Institut de Sciences et Technologies de Klosterneuburg, en Autriche.

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