Jean Vinçot
Association Asperansa
Abonné·e de Mediapart

1560 Billets

0 Édition

Billet de blog 29 août 2018

Jean Vinçot
Association Asperansa
Abonné·e de Mediapart

Landerneau, le « Syndicat » : du corporatisme/fascisme au féminisme

Evolution sur 100 ans d'un organisme, créé pour consolider l'ordre social, et passant du corporatisme (fascisme) dans les années 30/40 à un plan d'égalité professionnelle en 80/90, au travers d'une commission en mai 68 puis d'une prise de conscience. Un livre de Jean-Pierre Sénéchal décrit la période 1934-1938.

Jean Vinçot
Association Asperansa
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Titre certainement racoleur. Mais à Landerneau (29), on sait que « le Syndicat », c'est l'Office Central des associations agricoles du Finistère et des Côtes-du-Nord [Côtes d'Armor aujourd'hui], dirigé pendant plus d'un demi-siècle par le comte Hervé Budes de Guébriant, vice-président de la Corporation Paysanne sous Vichy (le président était Pétain). Il regroupait, sous la houlette de l'aristocratie rurale, la paysannerie (propriétaires fonciers, paysans et commis mêlés). L'objectif était d'utiliser le progrès technique sans remettre en cause les rapports sociaux à la campagne.

Finistère du Front Populaire - Jean-Paul Senechal

Un livre de Jean-Pierre Sénéchal vient de décrire la période 34-38 dans le Finistère, celle du Front Populaire, pendant laquelle se sont affrontés les partis du Front Populaire et la droite. Dans la droite, à la campagne, il y avait notamment les dorgéristes (« fascistes verts »), les agrariens (« corporatistes paysans ») et l’Église catholique. Ceux-ci entretenaient des rapports plus ou moins forts. A distinguer du socialisme qui s'est implantée avec le jeune François Tanguy-Prigent dans le Trégor (nord-Est).

L’Église catholique préférait développer des mouvements d'action catholique, comme la JOC et la JAC, et cherchait à ce que la CFTC s'implante. Elle ne poussait pas les commis agricoles à adhérer aux sections d'ouvriers de l'Office Central, mais elle restait prudente dans son expression (y compris dans la correspondance privée avec les dirigeants de l'Office Central).

A l'Office Central, la CFTC n'a pas pu s'implanter dans ces années-là. L'idéologie agrarienne de De Guébriant ne le souhaitait pas : il ne devait pas y avoir d'organisation séparée des salariés par rapport aux patrons - ni d'ailleurs des fermiers par rapport aux aristocrates qui dirigeaient l'Office. La doctrine sociale catholique, si elle était hostile à la lutte des classes bien évidemment (nul n'est parfait), reconnaissait pourtant l'existence d'intérêts distincts et la nécessité d'organismes séparés pour les défendre. Avec ses sections d'ouvriers agricoles, l'Office Central a coupé l'herbe sous le pied à la CGT, mais aussi à la CFTC. Et à la Maison Carrée, siège du Syndicat, construite en 1937, il valait mieux aller au SPF.

L'Office Central de Landerneau © Ville de Landerneau - 2013

Le SPF (syndicat professionnel français) – créé par le PSF fasciste * - s'est établi de 1936 à 1938 à l'Office Central. Il a commencé une négociation de convention collective. Mais le comte De Guébriant l'a renvoyé dans sa niche en novembre 1938 : la période du Front Populaire était terminée suite aux décrets-lois Daladier. C'est le comte qui a octroyé un Règlement Intérieur décidé unilatéralement.

La Maison Carrée, siège du Syndicat

En 1944, la CFTC s'est enfin créée à l'Office Central. Avec des jeunes de la JOC, mais aussi des anciens du SPF. Il faudra un an aux JOCistes pour se débarrasser des ex-fascistes et obtenir la signature d’une convention collective.

Revenons à la CFTC en 1937. Lors de son premier congrès finistérien, elle revendique que le niveau de salaire du père lui permet de faire vivre sa famille, pour que sa femme n'ait pas le besoin de travailler.

Cela figure dans sa résolution, mais aussi dans le compte-rendu de la demoiselle landernéenne qui y a assisté.

Cela va rester dans les marqueurs de la CFTC, puis de la CFDT, pendant quelques dizaines d'années.

salle de mécanopraphie de l'Office Central

Ainsi, en 1953, la CFTC négocie une convention collective à l'Office Central : la précédente a été remplacée unilatéralement par un Règlement Intérieur en 1950. Celui-ci prévoyait que les femmes mariées ne pouvaient être embauchées. Le DRH, officier retraité, voulait aussi introduire une clause sur la rupture automatique du contrat de travail de la femme mariée un an après son mariage. C'est ce qui se passait traditionnellement, mais une femme mariée "étrangère" (à la région) n'a pas voulu quitter son emploi. Les représentants du personnel ne voulaient pas avaliser cette clause dans la convention collective, en la renvoyant au règlement intérieur (façon plus ou moins habile pour ne pas se positionner : le travail d'une femme mariée est admis par force parce que la situation économique ne permet pas de donner un salaire suffisant au chef de famille). Habilement, un délégué syndical CFTC consulte l'inspecteur du travail : celui-ci répond que seul le mari peut décider du travail de la femme, et que l'employeur n'a pas de pouvoir en ce domaine ! Le DRH renonce à inscrire une disposition dans le règlement intérieur.

Mais, dans les années suivantes, la direction devra régulièrement se justifier auprès des délégués du personnel de l'embauche de femmes par le fait qu'il n'y a pas de candidats hommes pour ces emplois (notamment dactylos).

Logo Office Central

Il valait mieux que les femmes candidates à un emploi ne signalent pas qu'elles allaient se marier (penser à enlever la bague de fiançailles avant l'entretien d'embauche)**. Cela a duré jusqu'en 1980 à peu près à la Mutualité Sociale Agricole (issue de l'Office Central) où je travaillais.

En même temps, la CFDT a développé une action féministe, animée notamment par Jeannette Laot (née à Landerneau), membre de la commission exécutive et du MLAC (Mouvement pour la Liberté de l'Avortement et de la Contraception).

Elle présente son livre « Stratégie pour les femmes » à la salle municipale de Landerneau. Une commission femmes sera créée ensuite à l'Union Locale. Cela ne se passe pas toujours bien, notamment quand une déléguée syndicale informe qu'une négociation dans son entreprise a permis d'obtenir une heure de réduction quotidienne de temps de travail pour les femmes enceintes, et que cet accord a pu rentrer en application. Le permanent s'exclame alors : « Ah les salopes ! Elles en ont profité ! ».

Lors d'un comité d'entreprise, je lis un compte-rendu de réunion. La directrice (par intérim à ce moment) n'est pas étonnée … sauf quand j'indique que ce compte-rendu date de mai 1968.

En plus de 20 ans, rien n'avait donc changé sur les rapports entre hommes et femmes dans l'entreprise.

En mai 1968, lors de l'occupation de l'entreprise pendant 8 jours, il y a eu deux commissions : l'une sur les rapports entre cadres et employés, l'autre sur les rapports hommes-femmes.

Si on se base sur la littérature historique concernant mai 1968, c'est exceptionnel qu'il y ait eu une commission sur ce dernier thème.

L'absence d'évolution significative en 20 ans sera un des arguments pour obtenir en 1991 un des rares accords (une vingtaine) de la loi Roudy, avec un plan d'égalité professionnelle, accord prévoyant un quota de promotions dans l'encadrement et les promotions.

Pour préparer cet accord, une prof de l'université de Rennes II, Annie Junter-Loiseau,  vient faire un audit : elle racontera avoir été sidérée en visitant le service d'assurance-maladie, le principal service de l'organisme. Dans chaque bureau, il y avait un homme, le chef, sur une estrade (je ne suis pas sûr qu'elle existait encore), entouré d'une vingtaine de femmes exécutantes !

Il a fallu que les pratiques habituelles de l'entreprise rentrent en violente contradiction avec "l'air du temps" pour qu'elles  soient mises en cause de façon volontariste, avec modification des méthodes de recrutement, de formation et de promotion,.

A la MSA, il y avait une contradiction flagrante entre les dirigeants (Conseil d'administration présidée par une femme, ma mère au départ) et l'encadrement masculin, qui dirigeait une masse de femmes. Cette contradiction était tellement énorme, bien que fondée sur les traditions de l'Office Central, qu'elle a pu être remise en cause ouvertement.

* Landerneau a été un point fort des Croix-de-Feu, du PSF ou du PPF (Doriot) avec la famille Leclerc bien connue.Entre hauts faits d'arme, la manifestation pour empêcher la pièce de théâtre "La terre des Prêtres", tirée du livre de Yves le Febvre

** En 1968, la cour de cassation va estimer que le contrat de travail des assistantes sociales de la MSA ne peut imposer le célibat. Les hôtesses d'Air France vont s'appuyer dessus pour remettre en cause leur statut qui interdisait le mariage, ce qui sera confirmé par le Conseil d'Etat en 1970.


Voir : Jean-Paul Senechal : Finistère du Front Populaire

Suzanne Berger : Les paysans contre la politique

Critiques : Henri Mendras, Marc Nouaille

Robert O  PAXTON, Le temps des Chemises vertes. Révoltes paysannes et fascisme rural, I929-1939

Bensoussan David, Combats pour une Bretagne catholique et rurale. Les droites bretonnes dans l’entre-deux-guerres

J'ai connu cette période : le premier animateur de l'Action Catholique dans les années 30 est Vincent Favé. Evêque auxiliaire de Quimper dans les années 50/60, il a procédé à ma confirmation. J'ai travaillé pour la première fois au "Syndicat" en 1971 (branche MSA). Et participé, nolens volens, à l'enterrement de ses dernières créations, la Caisse de Secours (mutuelle) et en fin de compte la Protection Familiale (retraite) en 2007. Les quelques archives du SPF m'ont été transmises par Nicolas Bodénez, jeune JOCiste en 1944 lors de la création du syndicat CFTC de l'Office Central. Ma grand-mère me racontait avoir participé à une manifestation dorgériste "restituée" pour qu'elle soit filmée pour les actualités cinématographiques américaines. Ma mère était dirigeante de la MSA dans les années 60-90 (dans le Finistère et l'échelon national)..

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Corruption
Pourquoi les politiques échappent (presque toujours) à l’incarcération
Plusieurs facteurs expliquent la relative mansuétude dont bénéficient les politiques aux prises avec la justice, qui ne sont que très rarement incarcérés, malgré les fortes peines de prison encourues dans les affaires de corruption.
par Michel Deléan
Journal
Affaire Sarkozy-Bismuth : les enjeux d’un second procès à hauts risques
Nicolas Sarkozy, l’avocat Thierry Herzog et l’ex-magistrat Gilbert Azibert seront rejugés à partir de lundi devant la cour d’appel de Paris dans l’affaire de corruption dite « Paul Bismuth », et risquent la prison.
par Michel Deléan
Journal — Santé
Dans les Cévennes, les femmes promises à la misère obstétricale
Le 20 décembre, la maternité de Ganges suspendra son activité jusqu’à nouvel ordre, faute de médecins en nombre suffisant. Une centaine de femmes enceintes, dont certaines résident à plus de deux heures de la prochaine maternité, se retrouvent sur le carreau.
par Prisca Borrel
Journal
Viols, tortures et disparitions forcées : en Iran, dans le labyrinthe de la répression
Pour les familles, l’incarcération ou la disparition d’un proche signifie souvent le début d’une longue recherche pour savoir qui le détient et son lieu de détention. Le célèbre rappeur Toomaj, dont on était sans nouvelles, risque d’être condamné à mort.
par Jean-Pierre Perrin

La sélection du Club

Billet de blog
L’aquaculture, une promesse à ne surtout pas tenir
« D’ici 2050, il nous faudra augmenter la production mondiale de nourriture de 70% ». Sur son site web, le géant de l’élevage de saumons SalMar nous met en garde : il y a de plus en plus de bouches à nourrir sur la planète, et la production agricole « terrestre » a atteint ses limites. L'aquaculture représente-elle le seul avenir possible pour notre système alimentaire ?
par eliottwithonel
Billet de blog
Et pan ! sur la baguette française qui entre à l’Unesco
L’Unesco s’est-elle faite berner par la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française ? Les nutritionnistes tombent du ciel. Et le pape de la recherche sur le pain, l’Américain Steven Kaplan s’étouffe à l’annonce de ce classement qu’il juge comme une « effroyable régression ». (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
Pesticides et gras du bide
Gros ventre, panse,  brioche,  abdos Kro, bide... Autant de douceurs littéraires nous permettant de décrire l'excès de graisse visible au niveau de notre ventre ! Si sa présence peut être due à une sédentarité excessive, une forme d'obésité ou encore à une mauvaise alimentation, peut-être que les pesticides n'y sont pas non plus étrangers... Que nous dit un article récent à ce sujet ?
par Le Vagalâme
Billet de blog
La vie en rose, des fjords norvégiens au bocage breton
Le 10 décembre prochain aura lieu une journée de mobilisation contre l’installation d’une usine de production de saumons à Plouisy dans les Côtes d’Armor. L'industrie du saumon, produit très consommé en France, est très critiquée, au point que certains tentent de la réinventer totalement. Retour sur cette industrie controversée, et l'implantation de ce projet à plus de 25 kilomètres de la mer.
par theochimin