"Les enfants d'Asperger" d'Edith Sheffer : banalité de la mort / packing et piqûres

Des témoignages sur les traitements au Spiegelgrund : packing et piqûres. Une victime stigmatisée dans les procédures judiciaires après la fin du nazisme.

Les enfants d'Asperger © Edith Sheffer Les enfants d'Asperger © Edith Sheffer
Dans sa préface au livre d'Edith Sheffer,  Josef Schovanec attire l'attention sur un aspect du livre :

  • "Peu auront, en revanche, remarqué que la vénusté de la plume d'Édith Sheffer mettait en lumière un sujet ignoré : celui de la conscience du vécu de la mort chez les personnes dites handicapées, autistes en l'espèce. Des infinies bibliothèques, temples du savoir, combien d'autres ouvrages exposent le ressenti face à la mort qui rôde, à tour de rôle emporte dans le silence, généralement bien avant l'heure, tant de figures excellentes, de visages secrets du parvulissime peuple autiste." (p.14)

Extraits :

Le packing

Friedrich Zawrel Friedrich Zawrel
À quatorze ans, Friedrich Zawrel reçut des punitions plus extrêmes encore pour son caractère récalcitrant. Après que Zawrel eut refusé d'avaler les cachets qu'on lui donnait le soir et qu'il eut abordé un aide-soignant pour s'enfuir, le personnel le soumit à une méthode utilisée à l'hôpital psychiatrique appelée le « traitement d'enveloppement ».

  • « Un brancard, deux draps secs, deux draps mouillés, se mettre nu comme un ver, puis les draps sont enroulés comme avec une momie, partout... - seule la tête est laissée libre et puis t'es attaché partout avec des ceintures, allongé dans la cellule, ils m'ont installé par terre, et je n'ai fait que regarder le ciel, enfin le plafond. Je ne pouvais pas me tourner vers la gauche, je ne pouvais pas me tourner vers la droite, je le pouvais ni étirer mes jambes ni les plier. Il faut voir combien de temps on peut rester dans un lit sans se tourner, hein. Et j'ai déjà dit souvent, j'ai encore..., j'avais arrêté de prier pendant un temps parce que je pensais que personne ne m'aidait de toute façon, mais alors j'ai recommencé et j'ai même demandé pardon pour ne pas l'avoir fait pendant si longtemps parce que je pensais qu'on m'aiderait, mais on ne n'a pas aidé. Et quand ils m'ont laissé sortir, les draps n'étaient pas secs parce que j'étais allongé dans ma propre urine. Et c'était particulièrement atroce quand ça commençait à gratter à cause de ça et que tu ne pouvais pas gratter, et il fallait le supporter jusqu'à ce que ça disparaisse tout seul, c'était... c'était bestial ce qu'ils faisaient."

p.245

Interview de Friedrich Zawrel

Les piqûres

Karl Jakubec Karl Jakubec
Sans leur docilité [infirmières] et celle du reste du personnel, les meurtres d'enfants n'auraient pas été possibles. Comme le suggère l'expérience de mort imminente de Karl Jakubec dans le pavillon 15, le sort des enfants était scellé par ur interminable flot d'employés impassibles :

  • « Ils nous faisaient toujours une piqûre, hein, ou quand on était un peu trop agités ci, comme un enfant quoi, un peu actifs certains jours, ou disons qu'on criait un peu plus ou autre, ou de douleur ou autre, alors ils arrivaient tout simplement avec des piqûres sédatives, ce qu'ils injectaient n'avait pas vraiment d'importance ce qui comptait c'est qu'ils injectaient quelque chose, ce qui comptait c'est qu'il y avait à nouveau le silence pendant un moment. Et ensuite on se sentait très mal, et y en a qui en sont morts aussi. [...] Cela n'avait même plus d'importance pour nous, parce qu'on était devenu si flegmatiques qu'en n'en avait plus rien à faire de ce qu'ils faisaient. Donc quard ils venaient, la première fois on était effrayés, on avait peur..., Jésus, ils reviennent déjà, et qu'est-ce que ça va être maintenant, mais avec le temps, on devient si flegmatique qu'on se dit qu'on ne peut rien y faire, il faut juste l'accepter. »

Pages 254-255

La vidéo.

La retranscription est erronée : elle concerne Alfred Grasser.

Vous trouverez ces témoignages intégraux (en anglais) sur le site :

the-war-against-inferiors

 

http://gedenkstaettesteinhof.at/en/interview

Le témoignage de Friedrich Zawrel

Traduction :

Les premiers jours ou les 14 premiers jours, j'ai eu trois, quatre, parfois cinq pilules, parfois une. Et je les prenais toujours, je les prenais toujours la nuit. Et je devenais toujours si fatigué, souvent je n'arrivais pas à me lever, si fatigué car j'ai dû prendre des médicaments. Et un jour, j'ai rassemblé tout mon courage et j'ai dit à l'infirmier : "Pourquoi dois-je prendre les pilules. Je ne suis pas malade." Vous voyez, et c'était le plus abominable. Quand j'étais jeune, j'ai eu tellement de rencontres négatives avec des adultes. Et il a dit : "Si tu ne veux pas, ne le prends pas." Vous savez, si abominablement laid, qu'une personne se comportait comme ça envers quelqu'un sans défense, que quelqu'un se comportait comme ça. Mais tout cela n'est entré dans mon cerveau que bien plus tard. "Alors ne le prends pas." Et quand il a fermé la porte, j'ai dit : "Fritzl, quel genre d'idiot tu es. Pourquoi ne l'as-tu pas déjà dit bien plus tôt ?" Je n'avais pas fini de penser cela, la porte s'est ouverte, deux aides-soignants sont entrés, j'étais sur le ventre, ils m'ont giflé, ils m'ont tordu les mains jusqu'à la tête, les jambes ont été tordues jusqu'à ma tête, le plus lourd était sur moi, et Dvorcak a ouvert ma bouche près des narines, a versé les comprimés avec l'eau dedans, je me suis presque asphyxié, j'étais presque suffoqué. Et aussi des gens qui n'ont fait que leur devoir. Et puis il m'a ridiculisé aussi. Je n'avais encore rien dit. "Oh, tu ne le prends pas." C'est ce que j'ai dit : "Oh oui, je le prends encore." Parce que j'avais peur... que l'afflux, l'immobilisation, comme on l'appelait à Spiegelgrund, ils le faisaient aussi avec les adultes. Et j'ai dit : "Eh bien, je le prends encore." Il dit : "Voilà comment ça marche. A partir d'aujourd'hui, vous demanderez à votre aide-soignant en position debout de vous prescrire votre médicament, pour que vous soyez bientôt en bonne santé." Savez-vous ce que c'est pour un enfant de 13 ans si vous devez vous tenir devant un tel infirmier et lui demander : "S'il vous plaît, Monsieur, donnez-moi mes médicaments pour que je sois en bonne santé bientôt."

Et ça a duré un moment, puis ils ont arrêté, puis ils ont fait un "traitement d'enveloppement", ce qui était aussi cruel.
(…)

"Cure d'immersion", la même chose, bain de fer, eau glacée, en bas, en haut, en bas, en haut, en bas, en haut, en bas, en haut que vous pensez suffoquer maintenant. Je ne sais pas pourquoi ils l'ont fait, mais ils ont rempli leur devoir. Le Führer devait être heureux. Et bien, et une chose que je savais aussi, dès 14 heures, c'était calme comme dans une église du Pavillon 17. Il n'y avait plus d'examen médical, plus de traitement - c'était au bout de ma langue - plus de traitement médical, et plus rien ne se passait, c'était complètement calme. Et je savais exactement, quand quelqu'un était désigné pour être tué dans le Pavillon 17..., mais c'étaient surtout les petits enfants, moi, quand je vidais mon pot de chambre, je passais par leurs dortoirs, et je pouvais même les compter. Dans le coin, dans le lit, je sais, il y avait un petit enfant, que ce soit un garçon ou une fille, ce qu'on ne pouvait pas déterminer, mais avec les cheveux blonds, et deux jours plus tard, il y en avait un avec les cheveux noirs. Et il n'y avait pas de lit supplémentaire, ils étaient tous vides. C'est vrai, et ils ont toujours été emmenés à 14 heures au pavillon 15, qu'ils aient tué ailleurs aussi, je ne sais pas, mais certainement pas au pavillon 17. Tous ont été amenés au Pavillon 15 à 14 h. Et maintenant, vous devez réfléchir à ce que c'était : A 14 heures, l'aide-soignant est venu et a dit : "Habille-toi." C'est à ce moment que j'ai commencé à trembler. J'ai à peine réussi à entrer dans mon pantalon, je me suis habillé, maintenant l'espoir est né : Il ira peut-être ailleurs. A gauche ou à droite, parce qu'il aurait eu deux tours, ou bien en direction du sanatorium pulmonaire, il aurait pu aller aussi. Mais nous sommes descendus, et quand il a pris le chemin du Pavillon 15, et que nous avons passé les deux derniers couloirs latéraux, je savais que nous allions au Pavillon 15. Mais une chose que je sais, c'est qu'il y a des expériences qu'on ne peut pas raconter. C'est tellement horrible, et on ne trouve pas de [mots], on aimerait exprimer ce qu'on a vraiment ressenti, mais on peut chercher, chercher, chercher, chercher autant qu'on veut, mais on ne trouve pas. Puis nous sommes entrés dans le Pavillon 15, ils m'ont enfermé dans une cellule, et l'infirmier a dit : "Déshabille-toi." Maintenant, je me déshabille, sauf pour les sous-vêtements. Si j'étais sous la douche, je ne pourrais pas être plus mouillé, vu la façon dont je transpirais alors. Puis je me suis déshabillé complètement nu, puis j'ai eu des frissons quand il a dit : "Et les sous-vêtements aussi." Vous savez, et de toute façon ma vie était un peu en désordre, je n'aurais pas perdu grand-chose du tout, on ne pouvait pas dire ça, mais qu'ils ne permettent même pas..., que sais-je, le dernier..., ils avaient refusé à ma mère la permission de venir, que même maintenant ils ne disent rien : "Eh bien, rends-lui visite encore une fois." Ou quelque chose d'autre, pas même qu'ils l'ont fait, que tant de gens n'étaient même pas un être humain à ce point. Je suis resté nu dans la cellule, la porte s'est ouverte et le Dr Illing était à la porte : "Dehors !" Alors je suis sorti, il est entré avec moi par une porte latérale, la salle était pleine d'étudiantes infirmières. Et aucune de ces filles n'avait plus de 18 ans, peut-être. Et comment ils... J'ai dû monter sur un podium, et je me suis assis là-haut, et peut-être à un mètre de distance, la première rangée de filles était assise. J'avais 14 ans à l'époque. Je ne fais que.... Et puis je Lui ai redemandé, pensai-je : "Peut-être qu'il entendra." J'ai dit : "Finissons-en parce que la vie que Tu m'as donnée, je ne peux plus la supporter." Et même pas qu'Il ait accompli, oui. Depuis, il y a peut-être un dieu, je ne sais pas, mais je ne lui demanderai plus jamais rien, même s'il me torture. Mais apparemment, il ne veut pas de moi, et le diable non plus, parce que sinon je n'endurerais pas toutes ces maladies.

L'endroit où ne travaillait pas Hans Asperger © Extrait Edith Sheffer : "Les enfants d'Asperger" L'endroit où ne travaillait pas Hans Asperger © Extrait Edith Sheffer : "Les enfants d'Asperger"

Eh bien, et j'ai dû me tenir debout là-haut, et maintenant cet Illing m'explique à l'aide d'un bâton, ce qui, dans mon apparence physique, indique que je suis génétiquement et sociologiquement inférieur. Les oreilles étaient trop grandes pour lui, la distance des bras trop grande, et il a tout montré du doigt. Et j'avais tellement honte, je me suis dit : "S'il vous plaît, finissez maintenant." Donc ça a pris facilement une demi-heure, puis il a dit : "Tournez-vous." Maintenant, je me suis retourné et il a fait remarquer d'autres indications sur mon dos. Et c'était son habitude : Avec le bâton, il m'a frappé au cul, si tu veux, et m'a dit : "Habille-toi !" Ça fait mal, ce coup de matraque. Mais quoi...., j'ai sauté de la table. Je voulais courir jusqu'à la porte, mais je me suis arrêté tout de suite. Je n'ai pas compris. Presque 30 filles riaient. Pour elles, c'était comme un spectacle de cirque. Pour elles, c'était... L'une ou l'autre d'entre elles est peut-être encore en vie aujourd'hui, c'est possible. J'aimerais vraiment savoir pourquoi elle riait à l'époque.

Puis l'infirmier est venu et a dit : "Le médecin-chef fait sa ronde, mais on ne doit pas s'adresser à lui." Eh bien, je veux dire, il n'y a rien de plus stupide, un médecin fait son tour, mais on ne peut pas lui parler. Tant de bêtises que je n'ai pas rencontrées de toute ma vie. Mais j'avais perdu une certaine peur de lui à cause de ce qui s'était passé dans la salle de cours. Et il s'approche de moi, et je lui dis : "Docteur, j'ai une requête à vous faire." Il a la tête rouge comme une tomate. Ses veines ont gonflé là-haut, puis il a dit : "Vous n'avez pas le droit de faire une demande. Tu n'as que le droit d'obéir et rien d'autre." C'est ce que je dis : "Oui, Docteur, c'est-ce que je vous demande. Pendant des mois, j'ai marché jusqu'ici et... dans cette cellule. Quel crime ai-je commis ? Libérez-moi au moins de ces vitres en verre de lait pour que je puisse regarder dehors et voir si c'est bleu ou gris, ou les oiseaux dans l'arbre qui se tiennent devant ma fenêtre, je les entends quand le vent souffle, mais je ne les vois pas. Qu'est-ce que j'ai fait pour qu'on me traite comme ça ?" Et il est devenu complètement calme et a écouté tout ça, et j'ai dit : "S'il vous plaît, Docteur, donnez la permission à ma mère de me rendre visite. Je ne l'ai pas vue depuis quelques années déjà", parce que cela inclut aussi Mödling et tout le reste, d'accord, elle ne pouvait pas toujours y venir non plus. "Je ne l'ai pas vue depuis si longtemps, la permission...", et ainsi de suite. Et qu'est-ce que je lui ai dit d'autre ? Je lui ai parlé du ciel, des livres..., "donnez-moi une occupation." Oui, et quand j'ai dit, "donnez-moi une occupation", j'ai aussi ajouté : "Parce que si ça continue comme ça pendant longtemps, je vais devenir fou dans cette cellule." Et c'était un Saxon, pas un Autrichien, cet Illing, de Leipzig, je crois. Et cette personne instruite n'avait pas honte d'imiter mon dialecte viennois. Tu sais, c'est si humiliant. Eh bien, je ne suis pas..., quasi fou, je vais le dire dans ma langue parce que je ne peux pas le dire comme il le faisait alors : "Tu ne seras pas fou, parce que tu l'es déjà. Et maintenant, à genoux." Et puis il est redevenu bruyant. J'ai donc dû m'agenouiller devant cette personne d'éducation académique, et avec deux gifles insensées au visage, il a terminé sa visite. Tout celà qui s'est passé sous la croix gammée.

Et puis, j'étais déjà à moitié étourdi de toute façon, en tant qu'adulte, je n'aurais probablement pas eu le courage, parce que j'aurais peut-être pensé clairement, mais à ce moment je n'ai pas pensé clairement, parce que sinon je n'aurais jamais dit : "Quand les Russes viendront, personne ne sera pendu, mais vous oui." Il a défoncé la porte, ils ont convoqué ma mère, d'où j'aurais pu obtenir ça et ainsi de suite. Et maintenant je me suis dit..., oui, eh bien il est venu, je ne connais pas le nom du médecin, elle est venue et a regardé tout ça, et parce que j'étais complètement battu, j'avais mal au visage par ces deux gifles, et puis j'ai reçu une injection, après quoi j'ai dû vomir, et le personnel est seulement devenu un peu plus cruel. L'infirmière Sikora a renversé ma nourriture sur le sol et m'a dit : "Lèche-la." Et seulement parce que j'avais dit : "Quand les Russes viendront..."

Et puis une infirmière est venue, je ne connaissais que son prénom. Elle s'appelait Rosa. Parce que les infirmières du service sont adressées jusqu'à aujourd'hui par leurs noms de famille. Aussi dans les hôpitaux. Mais pas les autres infirmières : Infirmière Herta, infirmière Maria, ou Dieu sait quoi, infirmière Helga, et là aussi c'était comme ça. Et elle est venue et a dit : "Maintenant, on va aux toilettes. Tes vêtements sont là." Ce qui veut dire, les vêtements privés que j'avais. "Tes vêtements sont là." Et : "Habille-toi vite. La porte du pavillon est ouverte. La police devrait te chercher, mais ils sont assis avec les infirmières au bureau à boire du café." J'ai même pensé au "shot on the run".
Dortoir des enfants au Spiegelgrund (1940) © Edith Sheffer : "Les enfants d'Asperger" Dortoir des enfants au Spiegelgrund (1940) © Edith Sheffer : "Les enfants d'Asperger"

(...)  Ils m'ont également refusé le permis de conduire à cause de cette condamnation antérieure sous Hitler. J'ai dit, je n'ai rien fait à la République d'Autriche. Et le fonctionnaire du commissariat de Juchgasse a dit : "Mais n'oublie jamais : Nous parlons la même langue." Comment je suis censé comprendre ça, je ne sais pas, pour ça il me manque le cerveau. Et puis je me suis marié. Et seulement cinq ans plus tard, nous avons divorcé et ma vie s'est enchaînée. Et où cela s'est-il terminé ? Au tribunal criminel, c'est ça.

Je n'ai frappé aucune vieille dame, je n'ai commis aucun crime sexuel, je n'ai fraudé personne. Supermarchés, supermarchés, ça a toujours été ma cible. Je n'étais pas seul. Il y en avait plusieurs autres. Et j'ai été condamné trois fois pour vol.

Un greffier a dit : "Zawrel, tu dois aller voir un psychiatre." C'est ce que je dis : "Qui est-ce que j'ai ?" Il a dit : "Dr. Heinrich Groß." Et après 33 ou 34 ans, je me suis assis de nouveau face à lui, comme vous êtes ici maintenant. Et ma première pensée a été - parce qu'il l'a toujours été : bottes hautes, pantalon Bridges, et Dieu sait ce que, eh bien, le manteau du médecin qu'il portait déjà, mais toujours un citoyen du Reich si attaché, d'accord. Et maintenant il était assis là, et ma première pensée a été : Heinrich, tu as grossi.

Et il a parlé. Et j'avais promis à ma mère que je ne parlerais plus jamais de Spiegelgrund. Parce que j'avais deux petites sœurs et qu'elles ne savaient rien de la période hitlérienne. Et que rien n'est écrit dans le journal, et qu'elles peuvent aller à l'école en paix. Parce que les journaux apportent les noms tout de suite à la première page s'ils le doivent. Et j'ai dit : "Non maman, je ne parlerai plus du Spiegelgrund." Et il parle : "A quoi pensais-tu ?" Et je me suis dit : Ecoute, il n'a toujours pas changé. Il est exactement le même qu'à l'époque. Je l'ai laissé parler. Et maintenant, j'ai pensé que tu en avais fini avec lui, peut-être qu'il te comprendrait. J'ai dit : "Croyez-moi, docteur, je connais des gens qui ont commis des crimes cent mille fois pires que les miens. Ce sont des citoyens respectés, qui occupent des postes élevés, qui ont reçu des récompenses de la République", parce qu'il a reçu le prix Körner et celui de la science et de l'art, parce qu'il n'avait cessé de fouiller dans le cerveau où il avait signé l'acte de décès. Et : "Ils ont commis mille fois plus de crimes, mais aucun procureur n'est venu. Mais avec moi ?! Police, procureur, juge, psychiatre, qui d'autre va venir ?" - "Eh bien, tu ne peux pas croire que tu peux faire ce que tu veux." C'est ce que je dis : "Je le sais, mais les autres à l'époque le savaient aussi. Ils savaient aussi qu'ils ne pouvaient pas faire ça, mais ils l'ont fait quand même." Alors ça a fait des allers-retours, et puis c'est arrivé comme un orage. Il a dit : "Avez-vous déjà été en traitement psychiatrique avant ?" Et je lui ai dit : "Docteur, pour un universitaire, vous avez une mauvaise mémoire." C'est ce qu'il a dit : "De quoi suis-je censé me souvenir ?" Maintenant, il était encore d'un tempérament assez court. Et j'ai dit : "J'espère que vous n'avez pas... Dr Jekelius, Dr Krenek, Dr Illing, Mme Hübsch, Mme Türk, Mme Jockl, et je les ai tous énumérés, que vous ne les avez pas déjà oubliés. C'est peut-être possible. Mais es-tu capable de dormir paisiblement, tu n'as pas entendu les petits enfants pleurer sur le balcon dehors, tu ne l'as jamais entendu ?!! Ceux qui ont été assassinés..." Il s'est rétracté très vite. Il est devenu blanc comme le plafond. Puis il s'est penché en avant, il avait l'air d'avoir vieilli de 50 ans. "Tu étais là-haut ?" C'est ce que je dis : "D'où crois-tu que je te connais ?!" - "Tu n'en as jamais parlé ?" C'est ce que j'ai dit : "Non, et je ne voulais pas en parler aujourd'hui non plus. J'ai rompu une promesse faite à ma mère, et ce n'est pas si simple." - "Eh bien, alors..." Et puis il s'est vraiment transformé, comment dirais-je, sordide. "Eh bien, ça change tout. Oui, c'est un tout nouveau...", comment dites-vous, "il faut tourner toute cette affaire." Et en tout cas, pour faire court, il m'a promis toute l'aide d'experts qu'il pouvait m'apporter. Et Bettelheim était mon avocat à l'époque, et je lui ai dit ceci. A cela, il répondit : "Dans ce cas, tu n'auras plus besoin de moi, si Groß te prend dans ses mains." Et j'ai dit : Dr Bettelheim, s'il vous plaît, restez, je ne lui fais pas confiance, ce qu'il dit." Et 14 jours plus tard, le juge m'a donné l'avis d'expert que Heinrich Groß avait écrit. J'ai commencé à lire, je pensais que ça ne pouvait pas être l'opinion des experts sur moi. C'est impossible. J'ai lu, puis je l'ai fermé, oui, Friedrich Zawrel était écrit dessus. Il a écrit une opinion d'expert dans laquelle j'étais mille fois pire que tous ces opérateurs de chambres à gaz à Auschwitz, et que sais-je, que suis-je censé dire ? Et maintenant je me suis dit, tu ne peux pas tolérer ça et.... Oui, et cette opinion d'expert, il ose l'écrire en 1975. Le Dr Illing avait été condamné à mort en 1946, il a été exécuté en novembre 46 au tribunal criminel. Et en l'an mille neuf cent soixante-quinze, un expert nommé par la République d'Autriche cite l'avis d'expert d'un meurtre de masse condamné. Parce qu'il a été condamné pour 200 assassinats et pour avoir tourmenté des enfants. Et l'opinion des experts commence : "L'individu examiné vient d'un parent génétiquement inférieur." La même phrase qu'Illing avait écrite, et je me suis dit : "Maintenant, je ne tolérerai plus ça." Et j'ai écrit tout cela au docteur Christian Broda[ministre de la Justice], et Christian Broda ne m'a pas répondu.

Et je lui ai écrit ça, et je ne voulais pas de publicité. Et autre chose, je lui ai aussi écrit, je sais que j'ai commis des actes criminels, pour lesquels j'ai été puni. Ce n'est pas contre cela. Ce n'est qu'à l'encontre de cela, si une telle expertise peut être utilisée, dans laquelle un meurtrier qui a assassiné 200 personnes a un rôle, si elle peut être légalement valable dans la chère République d'Autriche. Et il ne m'a pas répondu. Mais j'avais envoyé tout cela par courrier recommandé, et j'ai toutes ces confirmations postales, et elles sont toutes dans le film, et je les ai gardées partiellement . Et il ne m'a pas répondu. Je lui ai écrit une seconde fois, il ne m'a pas répondu. J'ai écrit au Dr Müller, je ne peux pas penser à son prénom pour le moment, il était à la Cour suprême, c'est-à-dire, procureur en chef, je lui ai écrit, aucune réponse.

Et puis un jour, j'ai été transféré à la prison de Stein. Et puis peu de temps après, le Dr Schiller arrive au nom du tribunal correctionnel de Vienne, on peut lire ceci au sujet d'une nouvelle évaluation psychiatrique : "J'ai aussi la consigne de me référer à l'affaire Groß". Qu'est-ce que cela a à voir avec ma psychiatrie, il n'a qu'à vérifier si je suis fou ou en bonne santé, mais pas ce que j'ai avec Groß, ça ne le regarde pas, c'est vrai. Il a écrit une opinion encore pire que Groß.

Mais le Dr Otto Schiller est déjà décédé. Et même le ministère public[a critiqué] cette opinion d'expert.... Quoi qu'il en soit, le ministère public a dit à peu près ceci : Ils ne veulent pas encore réprimander, mais à l'avenir de telles choses ne doivent pas être répétées, une telle chose ne peut pas faire partie de l'opinion d'un expert. Et ils mentionnent aussi la page, et où tout s'est passé. Et il a écrit une opinion d'expert que j'étais psychiquement très anormal, psychiquement très anormal. Je suis un récidiviste, et je ne pourrai jamais m'adapter socialement, et ce qu'il a écrit d'autre. Et la dernière phrase était : "Il est donc dans une mauvaise situation psychologique, mais il n'y a pas de voie viable pour lui. Il doit être constamment protégé pour la protection de la société, il doit être constamment protégé et gardé, car il y a toujours le danger de récidive." Et il était aussi en faveur d'une institutionnalisation permanente après la peine. Et aujourd'hui, je voudrais leur demander à tous les deux s'ils n'ont pas vu le chemin que j'ai pris. Parce qu'en 1981, le Dr Kaiser de Linz a écrit une opinion d'expert, le Dr Kaiser a rédigé un rapport, et il l'a mis d'une manière telle que la presse a écrit : "Où est le procureur de la République ? Il doit s'agir d'un cas d'abus de position", et ainsi de suite. Et qu'il n'était pas possible que j'ai tant changé en si peu de temps, en prison. Alors il a dit que tout ce qu'ils avaient écrit avant était faux. Et c'était en 1981, en septembre, j'ai été libéré. Nous sommes donc bientôt en septembre, et cela fera 30 ans que je ne suis pas entré dans une salle d'audience, que je ne suis pas entré dans un poste de police, que j'ai été chauffeur-livreur dans la même entreprise pendant 15 ans, jusqu'à ce que je fasse une crise cardiaque, puis on m'a déclaré inapte au travail. Et ici, vous voyez comment un psychiatre peut piétiner une vie humaine sans rien comprendre.

Procès d'un Mengele autrichien. Symbole de l'absence de dénazification, le Dr Gross devrait être enfin jugé. Par Pierre DAUM 21 mars 2000 - Libération

"Un dossier solide monté contre Gross finit par le conduire devant le tribunal en 2000, mais on le jugea inapte en raison d'une démence à un stade avancé - un état de santé que beaucoup d'observateurs contestèrent. Gross mourut en 2005 à quatre-vingt-dix ans." [p.294 - Edith Sheffer]

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.