Grande étude sur le chevauchement entre l'autisme et la diversité de genre

L’identité de genre a tendance à varier davantage parmi les personnes autistes que dans la population globale

spectrumnews.org Traduction par Sarah de "Largest study to date confirms overlap between autism and gender diversity"

La plus vaste étude à ce jour confirme le recoupement entre l’autisme et la divergence de genre
par Laura Dattaro / 14 septembre 2020

Blue day © Luna TMG Blue day © Luna TMG
Il est trois à six fois plus courant que les personnes qui ne s’identifient pas au sexe qui leur a été assigné à la naissance soient autistes que ce n’est le cas pour les personnes cisgenres, d’après la plus vaste étude qui ait jusqu’à maintenant étudié cette relation (1). Il est également plus fréquent chez les personnes de genre variant de présenter des traits autistiques et de penser qu’elles sont autistes sans avoir de diagnostic.

Les chercheurs ont souvent recours à ce terme de « variance de genre » comme un terme générique pour décrire les personnes dont les identités de genre – telles que transgenre, non binaire, ou queer – sont différentes du sexe assigné à la naissance. Le terme de cisgenres, ou cis, désigne les personnes dont l’identité de genre et le sexe assigné sont conformes.

Ces résultats proviennent d’une analyse de cinq bases de données non reliées, qui comprennent toutes des informations sur l’autisme, la santé mentale et le genre.

« Tous ces résultats à travers des bases de données différentes ont tendance à raconter la même histoire », indique l’enquêteur de l’étude Varun Warrier, chercheur associé à l’Université de Cambridge au Royaume-Uni.

Il est plus fréquent chez les personnes autistes que chez les personnes neurotypiques d’être de genre variant, comme plusieurs études le montrent, et les personnes de genre variant ont de plus grandes probabilités d’être autistes que les personnes cisgenres. (2, 3)

Mais la plupart des études précédentes ont exploré la relation entre les personnes qui recherchaient un suivi médical lié au genre – souvent pour la dysphorie de genre, une condition dans laquelle le « désaccord » entre l’identité de genre et le genre assigné à la naissance cause un état de détresse significatif. Cette cohorte ne représente pas l’étendue complète des personnes de genre variant, explique Aron Janssen, professeur associé de psychiatrie et sciences du comportement à l’Université du Nord-Ouest, à Chicago, Illinois, qui ne participait pas à l’étude.

« Situer cette question en dehors du contexte clinique pour la comprendre est d’une importance cruciale », affirme Janssen. « Une étude plus naturaliste avec un nombre aussi important de participants en-dehors d’un contexte clinique va vraiment dans le sens de ce recoupement. »

Genre et autisme

Les cinq bases de données comprennent à elles toutes 641 860 personnes, principalement des adultes ; 30 892 d’entre elles sont autistes et 3 777 se reconnaissent de genre variant. L’essentiel des données – d’environ 514 000 personnes – proviennent d’une enquête en ligne menée au sein d’une émission documentaire de la télévision britannique en 2017 sur l’autisme. (Simon Baron-Cohen, professeur en psychopathologie du développement à l’Université de Cambridge, ainsi que le chercheur principal de cette nouvelle étude, ont rassemblé cet ensemble de données.)

 Diagnostic de l'autisme selon l'identité sexuelle

Pour les cinq ensembles de données, les diagnostics d'autisme sont plus fréquents chez les personnes de genre différent que chez leurs pairs cisgenres.

Diagnostic de l'autisme selon l'identité sexuelle © Spectrum News Diagnostic de l'autisme selon l'identité sexuelle © Spectrum News

Les chercheurs ont calculé les taux de diagnostics d'autisme pour cinq ensembles de données, soit un total de 641 840 personnes. La taille des ensembles de données est très variable et reflète différentes méthodes de recrutement.
Graphique : Jaclyn Jeffrey-Wilensky Source : Warrier et al. Obtenir les données - Adaptation de Spectrum
Le graphique reproduit ici est le plus grand ensemble. Pour les autres, voir le graphique original dans Spectrum.

Trois de ces autres ensembles de données avaient également utilisé des questionnaires en ligne. Le cinquième provenait d’une étude de population effectuée principalement à partir de prestataires de soins de santé primaires, et comportait en option une enquête en ligne sur les caractéristiques liées à l’autisme. Toutes les études comportaient une question sur le diagnostic d’autisme et demandaient des informations supplémentaires, telles l’âge des participants au moment du diagnostic. L’une d’elles demandait une copie des dossiers médicaux pour confirmer le diagnostic.

Les études proposaient également plusieurs options concernant le sexe et le genre : l’une incluait les termes « non binaires » et « autres », par exemple, et une autre employait des variantes d’expressions telles que « A la naissance j’ai été enregistré.e comme de sexe féminin, mais je suis de sexe masculin. »

Environ 30 000, ou 5%, des personnes cisgenre de cette étude sont autistes, d’après les résultats des chercheurs, alors que 895, soit 24%, des personnes de genre variant le sont.

Les personnes de genre variant présentent aussi, en moyenne, davantage de traits associés à l’autisme, comme les difficultés sensorielles, les capacités à reconnaître des schémas récurrents et des taux moins élevés d’empathie – autrement dit, comprendre de manière précise et réagir à l’état émotionnel d’une autre personne. Et elles sont quatre fois plus susceptibles d’avoir un trouble du spectre de l’autisme non diagnostiqué que les personnes cis, ce qui ressort d’un ensemble de données de 1 803 personnes pour lesquelles l’enquête comportait cette question.

Ces résultats ont été publiés dans Nature Communications en août.

Identité de genre et traits d'autisme

En moyenne, les personnes de genre différent ont obtenu des scores plus élevés sur les mesures des traits autistiques et plus faibles sur une mesure de l'empathie que leurs pairs cisgenres.

Identité de genre et traits d'autisme © Spectrum News Identité de genre et traits d'autisme © Spectrum News
Les chercheurs ont calculé des scores moyens sur quatre mesures des traits autistiques pour les personnes figurant dans le plus grand des cinq ensembles de données.

Graphique : Jaclyn Jeffrey-Wilensky Source : Warrier et al. Obtenir les données

Les chercheurs ont, en outre, étudié la relation entre l’identité de genre et six troubles de santé mentale, parmi lesquels la schizophrénie, la dépression et le trouble du déficit d’attention avec hyperactivité (TDAH). Plusieurs de ces troubles sont des comorbidités de l’autisme, et le caractère unique de l’association entre l’autisme et la variance de genre n’a pas été démontré au regard de ces troubles, énonce Warrier.

Les personnes de genre variant ont des taux plus élevés de ces six troubles que les personnes cisgenre, d’après cette nouvelle étude. Le lien était élevé pour l’autisme et la dépression.

Implications cliniques

Cette étude vient à l’appui de tendances déjà constatées dans des études de moindre envergure, constate Jeroen Dewinter, chercheur principal à l’Université de Tilburg aux Pays-Bas, qui ne participait pas à l’étude.

« Ils ont fait un travail formidable pour confirmer les résultats précédents dans une démarche vraiment approfondie », déclare Dewinter.

Elle démontre en outre la nécessité pour les cliniciens et les éducateurs de parler avec les personnes autistes au sujet de l’identité de genre de ces dernières, précise Dewinter, et de bien avoir en tête les impacts potentiels sur la santé mentale qui peuvent découler du ‘stress des minorités’ – autrement dit, les difficultés inhérentes au fait d’appartenir à un groupe marginalisé. Le fait d’être à la fois autiste et de genre variant peut accentuer ce stress (4).

« Les cliniciens et praticiens dans ces deux domaines – autisme et identité de genre – doivent garder à l’esprit cette association, et la mettre en équation pour trouver le meilleur moyen d’apporter un soutien à la santé mentale de la personne », recommande Baron-Cohen.

Près de 70% des adolescents autistes de genre variant déclarent avoir besoin de soins médicaux liés au genre, selon une petite étude de 2018, et 32% affirment que leur identité de genre s’est trouvée remise en cause du fait d’avoir reçu le diagnostic d’autisme (5).

« Il est absolument désolant de lire parfois, là où on a affaire à des personnes qui souffrent d’une grave dysphorie de genre et demandent une transition, que leur thérapeute leur répond ‘bon, il faut guérir d’abord votre autisme avant d’entamer une transition’, ce qui est faux sur tous les plans, » regrette Warrier. « Nous voulons vraiment que cette étude fasse la preuve sur la co-occurrence de ces deux choses, et ce n’est pas parce que les deux arrivent ensemble qu’il faut rejeter l’une ou l’autre. »

Ces résultats laissent également à penser que les chercheurs devraient porter leur attention sur la manière dont l’autisme se présente chez les personnes de genre variant, ajoute Warrier. Les chercheurs n’ont parfois pas vu l’autisme chez les filles cisgenre, parce qu’elles tendent à montrer des traits différents de ceux des garçons cisgenre, et cela se produit peut-être aussi chez les personnes de genre variant.

Les recherches futures devraient faire plus que simplement quantifier la relation entre l’autisme et le genre, conclut Janssen, et faire porter plutôt l’étude sur les priorités de recherche et les besoins cliniques des personnes autistes de genre variant, ainsi que sur les causes sous-jacentes de ce recoupement.

Références :

  • 1) Warrier V. et al. Nat. Commun. 11, 3959 (2020) PubMed
  • 2) Walsh R.J. et al. J. Autism Dev. Disord. 48, 4070-4078 (2018) PubMed
  • 3) Strang J.F. et al. J. Am. Acad. Child Adolesc. Psychiatry 57, 885-887 (2018) PubMed
  • 4) George R. and M.A. Stokes J. Autism Dev. Disord. 48, 2052-2063 (2018) PubMed
  • 5) Strang J.F. et al. J. Autism Dev Disord, 48, 4039-4055 (2018) PubMed

Dossier LGBTQI+ et autisme

Dossier reprenant les 9 articles sur ce thème : textes de Jim Sinclair, personnes autistes transgenres, enquête d'Asperansa.

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