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Billet de blog 16 nov. 2017

Les tendances suicidaires difficiles à identifier chez certaines personnes autistes

Après l'article d'Amélie Tsaag Varlen "Mortalité précoce des personnes autistes" et les résultats d'enquête sur le suicide : "Risques de suicide chez les personnes autistes", traduction d'un article de SpectrumNews. Une proportion importante des personnes autistes qui envisagent de se suicider ne répondraient pas aux critères de la dépression.

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Luna TMG

Après l'article d'Amélie Tsaag Varlen "Mortalité précoce des personnes autistes" et les résultats d'enquête sur le suicide : "Risques de suicide chez les personnes autistes", traduction par PY d'un article de SpectrumNews. En annexe, les conseils d'un blog d'Autisme Speaks et une recherche sur la prévention de la récidive au CHRU de Brest.

Suicidal tendencies hard to spot in some people with autism

par Katherine Gotham, le 28 septembre 2017

L'an dernier, j'ai rencontré un jeune homme autiste qui a participé à une étude dans mon laboratoire. Il ne répondait pas aux critères de dépression, personne dans mon équipe n'aurait pu deviner, compte tenu de nos interactions avec lui, qu'il pensait mettre fin à ses jours. Mais dans le cadre de notre protocole de recherche, nous lui avons demandé directement s'il pensait au suicide. Ce n’est qu’alors que nous avons appris qu'il avait tenté de mettre fin à sa vie.

Plus tard dans l’entretien, il nous a dit que s'il n'atteignait pas un certain objectif de carrière hautement irréaliste, dans un laps de temps donné, il avait l'intention de se suicider. Il l'a répété souvent, parfois directement, parfois presque défensivement, comme s'il nous mettait au défi de le dissuader.

Après avoir passé une journée avec lui, je décrirais cet homme comme étant en colère, frustré et déprimé. Mais rien de tout cela n'a été apparent au cours de ses premières heures avec nous. Je doute que cela aurait été évident au cours d'un bref entretien de routine sur le suicide.

Ces expériences et d'autres m'ont amené à conclure que pour dépister efficacement le suicide chez les personnes autistes, nous devons apprendre à poser des questions qui mènent à de vraies réponses.

Les statistiques sur le suicide chez les personnes atteintes d'autisme sont stupéfiantes : jusqu'à la moitié des adultes affectés ont songé à mettre fin à leurs jours, un taux deux à trois fois plus élevé que dans la population générale1.

Les adultes nouvellement diagnostiqués sont particulièrement à risque, après des décennies passées à se sentir atypiques sans savoir pourquoi2. Les taux de tentatives de suicide et de décès sont également élevés chez les individus dans le spectre34.

Dans la population générale, on pense souvent que le suicide va de pair avec la dépression. Bien que la dépression apparaisse comme le principal précurseur du suicide chez les personnes autistes, il est de plus en plus évident qu'une proportion importante des personnes qui envisagent de se suicider ne répondraient pas aux critères de la dépression567.

Reconnaissance de formes

Les facteurs de risque de suicide dans la population générale recouvrent les vulnérabilités sociodémographiques et cognitives, comme le désespoir ou l'impulsivité, les facteurs de stress environnementaux, comme les problèmes financiers ou juridiques, les problèmes de santé mentale - plus particulièrement la dépression, le trouble bipolaire, la schizophrénie et la toxicomanie.

L'homme qui a visité notre clinique était jeune, célibataire, au chômage et handicapé (si vous considérez l'autisme comme un handicap). Toutes ces caractéristiques sont des facteurs de risque de suicide dans la population générale. Ils décrivent également une grande proportion d'adultes autistes.

Notre participant n'était pas déprimé, maniaque ou psychotique. De plus, il avait des objectifs de vie clairs dont il aimait discuter.

Il était difficile pour nous de mesurer son degré de désespoir parce qu'il vacillait dans sa pensée en noir et blanc : il parlait parfois avec la certitude qu'il atteindrait son objectif de carrière et résoudrait tous ses problèmes perçus ; à d'autres moments, il doutait de cette issue et semblait découragé par la vie.

Des données anecdotiques suggèrent que certaines personnes atteintes d'autisme abordent le suicide de façon pratique, voire sans passion - comme un plan raisonnable lorsque rien n’a pu les aider à s'intégrer dans ce monde. D'autres sont aux prises avec une pensée rigide et un mauvais contrôle des impulsions, ce qui les rend vulnérables aux tendances suicidaires dans des situations difficiles ou de mauvaise humeur. Ces deux profils sont à des pôles opposés en termes de planification et d'emportement et pourtant ce jeune homme semblait s'intégrer dans les deux cas. Nous n'avons tout de même pas pu repérer son risque élevé de suicide avant un long entretien de santé mentale.

Dans notre domaine de recherche, nous avons appris la détresse émotionnelle chez les personnes autistes par des études qui s'inscrivent dans de nombreux thèmes : qualité de vie, régulation des émotions, dépression, anxiété, accès aux services et plus encore. La communication entre ces recherches est une première étape cruciale pour apprendre à reconnaître les personnes atteintes d'autisme avec un risque élevé de suicide.

Plusieurs initiatives de recherche clinique ont mené à ce type de conversation multidisciplinaire. Sarah Cassidy et Jacqueline Rodgers, respectivement des universités de Coventry et de Newcastle, au Royaume-Uni, ont joué un rôle déterminant dans l'organisation d'un sommet international sur le suicide dans l'autisme, qui s’est tenu en mai ; la même équipe a fondé un groupe d'intérêt spécial sur le suicide au cours des réunions annuelles de l’International Society for Autism Research de 2016 et 2017.

Ces rencontres se fixent des objectifs précis : élaborer des outils d'évaluation du risque de suicide, identifier les facteurs de risque et les facteurs de protection, identifier des stratégies d'intervention et de prévention du suicide.

Commencez par demander

Aucun outil de dépistage n'est parfait. Les tests de dépistage du suicide conçus pour la population générale ont tendance à être trop prudents, ce qui donne lieu à un taux élevé de faux positifs - c'est-à-dire que certaines personnes qui obtiennent un résultat positif ne représentent pas une menace pour leur propre vie.

Il est possible que les outils existants soient encore moins précis chez les personnes autistes, mais nous n'avons pas le luxe d’en attendre de meilleurs. Nous pouvons prendre dès maintenant des mesures pour évaluer les personnes atteintes d'autisme qui pourraient être à risque.

Lorsqu'une personne autiste mentionne des pensées suicidaires ou des tendances suicidaires, verbalement ou au moyen d'un questionnaire, nous devrions toujours lui demander calmement, sans excuse et sans réaction si elle pense à se blesser ou à se tuer. Nous devons veiller à ne pas présumer tacitement, à ne pas porter de jugement ou à ne pas tergiverser. En d'autres termes, ne dites pas : « Vous n'avez probablement jamais pensé au suicide, n'est-ce pas? Je dois juste demander ça. »

Au minimum, nous devrions évaluer la fréquence et l'intensité de ces pensées suicidaires, la présence d'un plan d'action, l'accès à des moyens létaux et l'historique des tentatives. Il faut également noter toute consommation de substances, changement de médicaments ou effets secondaires, tout facteur de risque lié à l'autisme, comme l'impulsivité, les pensées répétitives sur le suicide, le harcèlement ou l'isolement social. Et nous devrions lui demander de quels soutiens elle dispose, quelles sont ses raisons de vivre.

Si nous sommes encore modérément préoccupés par le suicide après cette évaluation, nous devrions solliciter directement le soutien de la famille (avec son consentement, dans le cas des adultes). Nous devrions travailler avec elle pour créer un plan de sécurité auquel elle peut se référer lorsqu'elle est plus susceptible de penser ou d'agir sur des pensées suicidaires. Les plans de sécurité énumèrent généralement des stratégies d'adaptation et les coordonnées des membres de la famille et des amis, comme des services de santé mentale.

Un article de blog de Sallie Bernard, membre du conseil d'administration d’Autism Speaks, intitulé 8 Critical Measures to Counter Suicide, est une lecture rapide et potentiellement salvatrice. Une autre ressource est un guide du Suicide Prevention Resource Center qui décrit les éléments de dépistage du suicide dans la population générale.

Nous pouvons faire l’hypothèse raisonnable que, pour chaque personne qui envisage de mettre fin à sa vie, il y en a encore plus de gens aux prises avec la colère, la déception, le désespoir et d'autres signes précurseurs de l'idéation suicidaire. Tant que nous n'aurons pas établi les outils pour dépister le suicide et les problèmes de santé émotionnelle dans cette population, utilisons notre formation et notre bon sens pour repérer et soutenir les personnes à risque dans la communauté de l'autisme.

Katherine Gotham est professeur assistante de psychiatrie à l’université Vanderbilt de Nashville, Tennessee.

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1 Segers M. and J. Rawana Autism Res. 7, 507-521 (2014) PubMed https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/24798640

2 Cassidy S. et al. Lancet Psychiatry 1, 142-147 (2014) PubMed https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/26360578

3 Cassidy S. and J. Rodgers Lancet Psychiatry 4, e11 (2017) PubMed https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/28551299

4 Hirvikoski T. et al. Br. J. Psychiatry 208, 232-238 (2016) PubMed https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/26541693

5 Cassidy S. and J. Rodgers Lancet Psychiatry 4, e11 (2017) PubMed https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/28551299

6 Horowitz L.M. et al. J. Autism Dev. Disord. Epub ahead of print (2017) PubMed https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/28624965

7 Mayes S.D. et al. Res. in Autism Spect. Disord. 7, 109-119 (2013) Abstract http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1750946712000931

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Huit mesures pour contrer le suicide

Cet article est rédigé par Sallie Bernard, membre du conseil d'administration d’Autism Speaks et membre du comité des services à la famille. Ces conseils sont extraits de son article The Other Public Health Crisis publié par le magazine The Autism File. L'article traite de l’augmentation des taux de suicide chez les personnes atteintes d'autisme et met l'accent sur la façon dont la sensibilisation et l'action peuvent sauver une vie.

Soyez attentifs

Ne minimisez jamais, ne banalisez jamais les mots ou les actions indiquant des pensées suicidaires. Les ignorer ne les fera pas partir. De plus, surveillez tout changement de comportement et soyez conscient que de tels changements peuvent survenir à la suite d'un traumatisme crânien, y compris une commotion cérébrale. Soyez encore plus vigilant si votre enfant subit une blessure sportive ou autre, même une légère commotion cérébrale.

Parlez-en

Soyez ouvert et franc avec vos enfants autistes et les enfants typiques lorsque vous parlez de pensées suicidaires et de sentiments de dépression et d'anxiété. N'ayez pas peur de demander l'aide d'un professionnel de la santé, d'un pasteur, d'un éducateur, d'un thérapeute, etc.

Prévenir le harcèlement

Surveillez l'école ou le lieu de travail de votre enfant, communiquez avec les enseignants ou les employeurs pour vous assurer que tout cas de harcèlement est reconnu et éliminé.

Réduire l'isolement social

Établir des relations sociales, accéder à des activités communautaires et donner la priorité aux compétences sociales et au mentorat par les pairs.

Promouvoir des modes de vie sains

Une bonne alimentation, l'exercice quotidien, un sommeil régulier et la pratique de la pleine conscience sont des facteurs importants dans la régulation de l'humeur et des comportements. Mettez en œuvre des programmes d'autonomisation et de conscience de soi qui permettent à votre enfant de mieux gérer les facteurs de stress de la vie. Un travail significatif et cohérent sert également de tampon. Soyez également à l'affût des signes d'abus d'alcool et de drogues et préparez-vous à demander l'aide d'un professionnel au besoin.

Surveiller les effets secondaires des médicaments

Certains médicaments utilisés pour des problèmes de comportement ou d'humeur peuvent augmenter l'idéation suicidaire. Maintenir un dialogue étroit avec le médecin prescripteur en cas de symptômes inquiétants.

Limiter l’accès à des moyens létaux

Si vous avez des inquiétudes ou entrez dans une situation de crise, gardez les armes à feu et les objets tranchants sous clef. Connaissez tout poison - y compris les médicaments - devant être protégé dans votre maison. Verrouillez les fenêtres du haut et enclenchez les serrures pour enfants sur les portières des voitures. Retirez ou empêchez l'accès aux cordes et cordages.

Agir rapidement

Si vous reconnaissez des tendances suicidaires chez une personne avec ou sans diagnostic de TSA, communiquez immédiatement avec un professionnel. Surveillez votre enfant de près et constamment jusqu'à ce qu'il soit vu par un professionnel.

Le blog "Autism Speaks" présente les opinions des membres de la communauté de l'autisme. Chaque article représente le point de vue de l'auteur et ne reflète pas nécessairement les opinions ou le point de vue d'Autism Speaks.

8 Critical Measures to Counter Suicide

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SIAM (Suicide intervention assisted by messages): the development of a post-acute crisis text messaging outreach for suicide prevention Sofian Berrouiguet

Siam signifie Suicide Intervention Assisted by Messages, un clin d’œil à la grand-rue de Brest. C’est un dispositif de veille par SMS pour la prévention de la récidive suicidaire. L’idée est simple : proposer au patient suicidant, en plus de son suivi, des SMS pour maintenir le contact. Le SMS est très démocratique, tout le monde y a accès. Ce contact direct entre personnel soignant et patient existe déjà avec un système de messages électroniques, mais le niveau de personnalisation est faible. On s’est donc dit que l’on pourrait élargir ce support à un ou plusieurs proches du patient pour des messages plus affectifs. Eux aussi souffrent de la tentative de suicide du patient : les intégrer au suivi des soins en tant qu’aidants permet également de les soutenir.

(extrait interview du Dr Berrouiguet dans la revue du CHRU Brest)

Tentatives de suicide. Les SMS testés contre les récidives 

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