Des modèles animaux en recherche, et plus particulièrement dans l'autisme

L'affaire du manuel de 3ème des Editions Belin a mis en lumière la question de l'expérimentation animale dans la mise au point de médicaments. Le point de vue du Pr Yehezkel Ben-Ari, qui a mené des recherches de ce type, et d'un spécialiste de l'autisme, le Dr Eric Lemonnier, "co-découvreurs" de l'utilisation du bumétanide chez les personnes autistes.

Par Eric Lemonnier et Yehezkel Ben-Ari

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Y B-A : CEO Neurochlore, Président de IBEN

Eric Lemonnier Eric Lemonnier
E L : CHU Limoges

Il est fréquent, lorsque l’on fait référence à des modèles animaux utilisés en recherche, que les personnes autistes nous fassent remarquer qu’elles ne sont pas des animaux : une souris, un cochon, ou un primate… Elles vivent assez mal cette analogie que l’on peut faire entre les résultats de la recherche fondamentale menée via des modèles animaux, et leur situation de personne autiste.

Leurs particularités à l’égard du contexte, s’accompagnent d’une compréhension au 1er degré qui parfois alimente des interprétations où manquent les nuances (elles aussi tributaires du contexte). Dès lors ils peuvent exprimer un ressentiment assez vif.

Cependant, au-delà de ces aspects strictement cognitifs, il convient nous semble-t-il d’expliquer pour quelles raisons les modèles animaux sont intéressants et nécessaires dans la recherche. Il convient aussi de prendre la juste mesure de leur imperfection.

Du strict point de vue phylogénétique, c’est-à-dire de l’évolution des espèces, nous constatons aujourd’hui que depuis les premières formes de vie apparues sur terre – les micro-organismes les plus anciens – jusqu’à l’apparition de l’homme, il existe un continuum développemental, avec des adaptations successives aux conditions de vie. La génétique en atteste volontiers. Ainsi le séquençage génétique a montré que l’être humain actuel a 99,7% de gênes commun avec les néandertaliens, 98% avec le chimpanzé, 93% avec le macaque, 85% avec la souris, 80% avec la vache, le chien ou le chat, 70% avec l’oursin, 61% avec la mouche des fruits, 60% avec le poulet, 43% avec le ver de terre, 40% avec la banane, 35% avec la jonquille, 26% avec la levure, 25% avec la laitue ou le riz, et 18% avec le champignon de Paris. Tout ceci pour dire que la sélection des gènes et leur transmission se fait à la lumière des conditions développementales et environnementales, il s’agit d’une longue transmission très subtile, dont nous n’aborderons pas les mécanismes ici, mais qui éclairent cette évolution phylogénétique tout au long du développement de la vie sur terre. Cela laisse entendre qu’un certain nombre de mécanismes biologiques à l’œuvre dans l’espèce humaine le sont également dans les espèces animales.

D’autre part la recherche, pour reprendre une formule de Lamarck, est « l’art de la mesure », il s’agit de mesurer des phénomènes. Et lorsqu’il s’agit de mesurer des phénomènes biologiques, il est bien souvent impossible de les mesurer chez l’homme. Par exemple il n’est pas question d’ouvrir le cerveau des humains pour savoir comment la neurobiologie intime fonctionne. Il en va de même pour d’autres organes, tels que le foie, le pancréas ou les muscles.

 © Bansky © Bansky

Enfin, depuis la création de la pharmacologie moderne, avant de proposer un traitement qui puisse être intéressant pour soigner une maladie humaine, il convient de préciser exactement le ou les mécanismes biologiques sous-jacents sur lesquels on cherche à intervenir et de voir comment le traitement agit sur ces mécanismes. L’étape suivante consiste à voir, lorsqu’un traitement est proposé, quels en sont les effets éventuellement positifs, mais aussi et surtout négatifs que l’on peut également observer. Tout ceci rend absolument nécessaire et indispensable la recherche fondamentale sur des espèces animales, si l’on veut pouvoir continuer à avancer dans les traitements et dans la compréhension des mécanismes biologiques de l’espèce humaine.

Pour revenir à l’autisme, il s’agit de troubles qui concernent le fonctionnement du système nerveux central. Nous ne pourrions approcher ni le fonctionnement du cerveau ni la possible régulation que l’on peut proposer par des traitements, sans des modèles animaux. Les modèles les plus fréquemment utilisés concernant l’autisme sont des modèles de souris, ce pour plusieurs raisons : les neurones, leurs activités électriques et l’essentiel des mécanismes est identique : le cortex, cervelet ou tronc cérébral sont similaires différant pour l’essentiel par leur taille. D’autre part si les causes connues d’autisme sont peu nombreuses (on ignore aujourd’hui les causes de l’autisme dans la majorité des cas, qu’elles soient génétiques ou qu’elles soient environnementales), nous en connaissons quelques-unes telles que l’XqFra* ou le valproate de sodium. Si on modifie le génome d’une souris en introduisant un gène (ou une séquence de nucléotides) ou si on introduit du valproate de sodium lors de la gestation d’une souris, on pourra observer des différences de comportements par rapport aux souris n’ayant pas été soumis à nos interventions et de voir comment un facteur correctif (un traitement éventuel) modifie ces comportements. Il ne s’agit en aucun cas de dire que la souris est autiste, mais de voir comment un comportement chez la souris peut être compris comme l’équivalent d’un comportement humain : dépression, autisme, trouble de l’attention ou autre.

Il s’agit d’étapes tout-à-fait nécessaires et importantes. Il ne faudrait pas en conclure que les processus biologiques de l’humain sont exactement identiques à ceux de la souris. Bien évidemment les choses sont beaucoup plus complexes chez l’humain et, si nous arrivons à voir se dessiner des modèles chez la souris il est absolument nécessaire d’en faire par la suite l’étude chez l’humain, ce qui nous permettra d’éclairer les degrés de complexité supérieurs. Pour ce qui concerne les mécanismes neurobiologiques, chez l’humain nous sommes tributaires des instruments de mesure et de leur limites (les progrès sont très importants mais en l’état ne sauraient nous dispenser des modèles animaux). Pour ce qui concerne les traitements, la validation ne peut se faire que dans l’espèce humaine, mais les modèles animaux nous auront permis de limiter les risques.

* syndrome X fragile


Voir aussi sur le Blog de Ben-Ari, un article de Y. Ben-ARI et Eric Lemonnier :

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Des souris et des hommes : la recherche sur des modèles animaux permet de développer des traitements de maladies neurologiques et psychiatriques

Articles de Médiapart sur le bumétanide

Les 1000 premiers jours: Comment préparer la santé de l’enfant

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