Autisme et synesthésie : sentir les chansons ou entendre les couleurs

D'où peut venir la fréquence de la synesthésie chez les personnes autistes ?

spectrumnews.org Traduction par Sarah de "People with autism may smell songs or hear colors"

Des personnes autistes peuvent sentir les chansons ou entendre les couleurs
Par Rob van Lier, Tessa van Leeuwen / 16 Juin 2020

Rouge © Luna TMG Instagram Rouge © Luna TMG Instagram
Est-ce que vous vous êtes un jour demandé quel goût pouvait avoir votre morceau de musique préféré ? Ou quelle est la couleur de Mardi ? Si la réponse est oui, vous êtes peut-être synesthète. Pour les synesthètes, des faits sensoriels ordinaires, comme écouter de la musique ou lire un texte, suscitent des expériences qui font intervenir d’autres sens, comme la perception d’un goût ou la vue d’une couleur.

Il ne faut pas confondre synesthésie et certaines métaphores courantes – comme de dire que quelqu’un « voit rouge » pour évoquer la colère. Il ne s’agit pas de cela : les associations synesthésiques sont de l’ordre des perceptions, elles sont extrêmement spécifiques et idiosyncratiques, et généralement gardent une stabilité, en commençant dans l’enfance. Par ailleurs, il en existe de nombreux types : un goût peut avoir une forme, un mot peut avoir une couleur, on peut éprouver les mois de l’année comme une parure autour du corps.

Dans l’ensemble de la population, le phénomène est relativement rare : seuls 2 à 4 % des gens sont synesthètes. Mais jusqu’à 20 % des autistes connaissent une forme de synesthésie (1, 2). Comment se fait-il que ces deux troubles relativement rares soient si souvent concomitants ?

Ces dernières années, les chercheurs ont découvert que les synesthètes et les autistes partagent un grand nombre de caractéristiques. Les synesthètes ont souvent des sensibilités sensorielles et des écarts dans l’attention, ainsi que d’autres traits autistiques (3, 4). Ces deux troubles ont également en commun des schémas de connectivité cérébrale et probablement des gènes, ce qui laisse à penser qu’ils ont des fondements biologiques similaires.

Cela laisse en suspens de nombreuses questions : quelle est la relation entre la synesthésie et les traits autistiques spécifiques ? La synesthésie participe-t-elle à la surcharge sensorielle dans l’autisme ? Les personnes autistes qui connaissent des expériences synesthésiques ont-elles conscience de cette façon inhabituelle de ressentir les choses ? Grâce à l’étude de ce recoupement entre la synesthésie et l’autisme, il serait possible de répondre à ces questions et de préciser les hypothèses sur la base biologique de ces deux troubles.

Perceptions en parallèle

Un des premiers indices sur un éventuel rapport entre l’autisme et la synesthésie a été porté à notre connaissance en 2007, quand les chercheurs ont publié une étude de cas sur un autiste savant également synesthète, du nom de Daniel Tammet. Tammet voit les nombres en couleurs, avec des textures et des formes, et sa mémoire est prodigieuse : en 2004, il a récité de mémoire 22 414 décimales de pi (5).

Son cas, ainsi que d’autres, ont provoqué des investigations plus formelles sur un chevauchement possible entre les deux troubles. Dans le même temps, les chercheurs se sont mis à observer avec attention les perturbations du traitement sensoriel chez les autistes. En 2013, les perturbations sensorielles sont apparues comme un nouveau critère de l’autisme dans la version toute nouvelle du Manuel Statistique et diagnostique des Troubles Mentaux (DSM-5). La même année, deux équipes de recherche ont constaté une augmentation de la présence de la synesthésie chez les autistes (1, 2).

Jusqu’à maintenant, aucune étude n’a porté sur le cas opposé : la prévalence de l’autisme parmi les synesthètes. Cependant, les chercheurs ont constaté que certains traits autistiques sont inhabituellement fréquents chez les synesthètes.

Dans plusieurs études, les chercheurs se sont servi d’un questionnaire appelé le Quotient Autistique pour évaluer les traits autistiques, tels que l’attention aux détails ou des problèmes de communication, chez les synesthètes et les contrôles (3, 4, 6). Les synesthètes obtiennent des scores régulièrement plus élevés que les contrôles, sur les mesures de l’attention portée aux détails, mais leurs scores sur les compétences sociales et de communication sont variables. De la même manière, les synesthètes ont des scores plus élevés que les contrôles au Questionnaire Sensoriel de Glasgow, qui évalue la sensibilité aux stimulations sensorielles. Pris ensemble, ces résultats indiquent que l’autisme et la synesthésie se recoupent davantage dans les domaines perceptuels et sensoriels que dans les domaines sociaux.

Les chercheurs ont découvert d’autres similitudes entre les deux troubles, qui impliquent la perception. Les autistes ont tendance à se concentrer sur les détails dans le cas d’un contexte global dans une scène ou une image. Ainsi, ils obtiennent de bons résultats à des tâches qui requièrent la recherche d’une petite forme au sein d’une figure large et complexe. Dans deux études, les synesthètes ont dépassé dans les deux cas les résultats des contrôles sur ce type de tâche (3, 4). Et dans l’une des études, les chercheurs ont remarqué une attention marquée à des détails visuels chez les personnes concernées par la synesthésie.

Comme les autistes, les synesthètes ont tendance à avoir des difficultés lorsqu’ils voient des motifs en mouvement. Par exemple, ils ne parviennent pas toujours à distinguer dans quel sens se déplace un groupe de points si certains de ces points bougent de manière aléatoire. Dans une étude de 2019, portant sur 49 personnes synesthésiques et 50 contrôles, notre équipe a montré qu’il fallait aux synesthètes un pourcentage plus élevé de points en déplacement synchronisé qu’aux contrôles, pour détecter la direction générale de mouvement de ces points (4).

Nouvelles connexions

Les similitudes ne sont pas seulement d’ordre sensoriel. En 2018, des chercheurs ont rapporté que plus une personne présentait de types de synesthésies – auditive, visuelle, tactile – plus élevé était son score à un questionnaire sur les traits généraux de l’autisme (3). Dans la population générale, les scores à des tests pour la synesthésie sont corrélés à ceux pour les traits autistiques (7). Il y a plus : comme les premières études de cas l’indiquent, la synesthésie est en relation avec des aptitudes savantes dans l’autisme – disons des capacités exceptionnelles en musique, maths, arts ou langage (8).

L’autisme et la synesthésie prennent peut-être leur source dans une biologie similaire. On associe parfois ces deux troubles à une connectivité locale plus élevée – la communication au sein d’une zone du cerveau ou entre des zones cérébrales voisines – qu’à la connectivité globale, ou à la connectivité entre des parties du cerveau distantes les unes des autres (9, 10, 11). Dans une étude inédite sur des jumeaux, une équipe de recherche à laquelle l’un de nous a participé (van Leuween) a constaté que le lien entre l’autisme et la synesthésie était en premier lieu déterminé par la génétique, plus que par des facteurs environnementaux, même si aucune étude n’a mis en avant des gènes spécifiques aux deux troubles. En même temps, les expériences synesthésiques peuvent participer aux modifications sensorielles qui affectent la vie quotidienne pour les autistes.

Afin de développer des traitements pour les problèmes sensoriels dans l’autisme, il est nécessaire d’identifier des synesthètes autistes et de les étudier. Si nous faisons savoir que la synesthésie est relativement courante dans l’autisme, cela peut autoriser davantage d’autistes à s’auto-identifier comme synesthètes. Toutes les personnes autistes qui le peuvent devraient passer un test de synesthésie en ligne, pour mieux comprendre leurs problèmes et capacités sensorielles. Une meilleure compréhension de ce recoupement serait à même d’apporter des connaissances susceptibles d’améliorer la vie des autistes, qu’ils connaissent ou non des expériences transversales entre les sens.

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Tessa van Leuween est étudiante postdoctorale à l’Institut Donders pour le Cerveau, la Cognition et le Comportement, à l’Université Radboud, à Nijmegen aux Pays-Bas. Rob van Lier est professeur de psychologie cognitive à l’institut.
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Références :

  1. Baron-Cohen S. et al. Mol. Autism 4, 40 (2013) PubMed
  2. Neufeld J. et. al. Front. Hum. Neurosci. 7, 847 (2013) PubMed
  3. Ward J. et. al. Cortex 107, 121-130 (2018) PubMed
  4. van Leeuwen T.M. et. al. Philos. Trans. R. Soc. Lond. B. Biol. Sci. 374, 20190024 (2019) PubMed
  5. Baron-Cohen S. et al. J. Conscious. Stud. 14, 237-251 (2007) Full Text
  6. Ward J. et. al. Sci. Rep. 7, 41155 (2017) PubMed
  7. Burghoorn F. et al. J. Autism Dev. Disord. 50, 12-29 (2020) PubMed
  8. Hughes J.E.A. et al. Multisens. Res. 30, 391-408 (2017) PubMed
  9. Dovern A. et al. J. Neurosci. 32, 7614-7621 (2012) PubMed
  10. Hänggi J. et al. J. Neurosci. 31, 5816-5828 (2011) PubMed
  11. Hong S.-J. et al. Nat. Commun. 10, 1022 (2019) PubMed

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