Autisme et bumétanide : « Ce n’est plus la Corée du Nord, mais la Biélorussie »

Un essai de phase III se déroule actuellement pour tester l'efficacité du sirop Neurochore (à base de bumétanide) dans l'autisme. Un retour sur l'histoire de ce traitement possible.

Lors d’un café-rencontre d’Asperansa, un adulte autiste prenant du bumétanide*  a été interrogé. Est-ce qu’il recevait désormais des gens chez lui ?

Il a répondu : « Eh ho ! Avant c’était la Corée du Nord, aujourd’hui, c’est la Biélorussie ! ». Autrement dit, il ne faut pas exagérer.

J’ai assisté aux premiers développements des recherches sur le bumétanide au CRA de Bretagne.

Au départ, cela provient d’une présentation de Yezekhel Ben Ari à l’Université d’Automne de l’ARAPI (Bulletin scientifique n°21 - printemps 2008). Et d’un constat du Dr Eric Lemonnier sur les effets du Valium chez des enfants autistes. Il excite l’enfant autiste, contrairement à son objectif habituel.

  • Le bumétanide est une molécule connue pour faire baisser le niveau des ions chlore dans les cellules du cerveau. Il est utilisé depuis longtemps, y compris chez les enfants, pour lutter contre les œdèmes et l'hypertension artérielle. L’idée est donc de voir quel effet il a chez des enfants autistes, à l’inverse du valium.

Je ne me souviens pas d’en avoir entendu parler avant la première publication concernant l’utilisation du bumétanide pour 5 enfants (1er juillet 2010). Malgré les deux réunions mensuelles avec lui, un groupe de parole au CRA et le CA d’Asperansa.

Il en parlera plus volontiers lors de l’essai suivant, en double aveugle, avec une soixantaine d’enfants participants.

Nous nous sommes interrogés à ce moment sur les effets du traitement. Allait-il modifier de façon irréversible la personnalité des enfants concernés ?

Des adultes ont demandé à suivre également le traitement. Voir le post de Schehade : Mission vidage des Ions Chlore engagée...

De ces différentes expériences, nous avons compris qu’il ne s’agissait pas d’un traitement « miracle », concernant toutes les formes d’autisme, et qu’il permettait une meilleure adaptation sociale, sans pour autant changer totalement et définitivement le fonctionnement autistique.

Une thèse de doctorat de médecine tenue à Brest, non publiée malheureusement pour l’instant, a conclu à des améliorations sur certains domaines, qui demandent à être confirmés.

Yehezkel Ben-Ari, Eric Lemonnier et Nouchine Hadjikhani ont décrit cette histoire dans le livre “Traiter l’autisme ? Au-delà des gênes et de la psychanalyse » (de boeck/solal)

Le fonctionnement actuel de la recherche dans notre société a conduit à ce que celle-ci continue sous la forme d’une société, « Neurochlore ». Aujourd’hui, pour commercialiser ce médicament (bumétanide sous forme de sirop), un essai dit de phase III, est mis en place dans 40 centres répartis dans 10 pays européens

Il est bien connu que la participation à une étude permet d’avoir un très bon suivi par des professionnels. Une bonne raison pour y participer .

Dr Eric Lemonnier Dr Eric Lemonnier
C’est la question que j’ai posée au Dr Eric Lemonnier, actuellement responsable médical du Centre de Ressources Autisme (CRA) de Limoges.

  • "Le temps de la recherche est long, celui des familles est dans l’immédiateté. Pourtant il faut de manière non discutable faire l’ensemble des essais qui amènent à la confirmation de l’efficacité d’un traitement ici dans l’autisme, selon des méthodologies strictes et reconnues. Plus nombreux seront les enfants qui participeront à ce dernier essai et plus rapidement nous disposerons d’une nouvelle approche thérapeutique.
  • C’est un premier progrès, une voie s’ouvre: bien sûr l’avenir viendra nous offrir de nouvelles possibilités. Quand une famille vient nous voir avec un enfant autiste, notre objectif principal est de permettre à cet enfants d’accéder à la plus grande liberté possible, cela passe essentiellement par des prises en charges psycho-éducatives, une rééducation en orthophonie et par la scolarité si possible en classes traditionnelles.
  • Dans mon expérience, le bumétanide agit comme un facilitateur, il contribue incontestablement à cet objectif, mais il ne remplace pas les nécessaires prises en charge."

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Le détail des centres participants aux études sont accessibles sur les sites :

https://clinicaltrials.gov/ct2/show/NCT03715153  pour l’étude des enfants âgés de 2 à 6 ans

https://clinicaltrials.gov/ct2/show/NCT03715166  pour l’étude des enfants âgés de 7 à  17 ans

Pour la France :

  • GSC CHU-LENVAL Centre ressource autisme Recruiting [en cours de recrutement] Nice, Alpes-Maritimes, France, 6200 Contact: Sylvie Serret    +33 04 92 03 04 39    serret.s@pédiatrie-chulenval-nice.fr   
  • Hôpitaux Universitaires de Strasbourg Service de Psychiatrie de l'Enfant et de l'Adolescent Recruiting Strasbourg, Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, France, 67091 Contact: Isabelle Ohresser    +33 3 88 11 52 48    isabelle.ohresser@chrustrasbourg.fr   
  • Centre d'Investigation Clinique de Lyon Recruiting Bron, Auvergne Rhone Alpes, France, 69677 Contact: sandrine mardirossian       sandrine.mardirossian@chu-lyon.fr   
  • Hôpital Le Vinatier CRA Rhône-Alpes, Bat 211 Recruiting Bron Cedex, Auvergne-Rhône-Alpes, France, 69678 Contact: Sandrine Mardirossian   sandrine.mardirossian@chu-lyon.fr   
  • Hôpital Robert Debré Service de Psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent Recruiting Paris, Ile De France, France, 75019 Contact: Richard DELORME    +33 1 40 03 23 00    richard.delorme.rdb@gmail.com   
  • CHU Rouen Recruiting Rouen, Normandie, France, 76000 Contact: Nathalie Mestre    02 32 88 57 84    Nathalie.Mestre@chu-rouen.fr   
  • Centre Hospitalier du Rouvray Centre de Ressources pour l'Autisme Recruiting Sotteville-lès-Rouen, Normandie, France, 76301 Contact: Nathalie Mestre    +33 2 32 88 57 84    Nathalie.Mestre@chu-rouen.fr   
  • Hôpital des Enfants-Pellegrin Recruiting Bordeaux, Nouvelle Aquitaine, France, 33076 Contact: Manuel Bouvard    +33 5.57.82.02.04    mbouvard@ch-perrens.fr   
  • Centre Hospitalier Charles Perrens CRA Aquitaine Recruiting Bordeaux, Nouvelle-Aquitaine, France, 33076 Contact: Manuel BOUVARD    +33 5 56 56 17 19    mbouvard@ch-perrens.fr   

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Questions au Dr Eric Lemonnier - 25 avril 2014

Bumétanide - Interview du Dr Eric Lemonnier - 17 mars 2017

Les articles scientifiques

Traduction de 'Effets du bumétanide sur la fonction neurocomportementale chez les enfants et les adolescents avec troubles du spectre de l’autisme' E Lemonnier, N Villeneuve, S Sonie, S Serret, A Rosier, M Roue, P Brosset, M Viellard, D Bernoux, S Rondeau, S Thummler, D Ravel et Y Ben-Ari. (publié le 14 mars 2017)


Les phases qui constituent l'essai clinique

Un essai clinique, ou étude clinique, ou essai thérapeutique, est une étude scientifique réalisée en thérapeutique médicale humaine pour évaluer l'efficacité et la tolérance d'un traitement.

Phase I : Cerner la toxicité de traitement.

À ce stade, les essais sont menés principalement sur un nombre limité de sujets sains (10 à 40], sous strict contrôle médical. Ces volontaires peuvent être indemnisés.

L'objectif est :

~ d'évaluer la sécurité d'emploi du produit, son devenir dans l'organisme, son seuil de tolérance ainsi que les effets indésirables ;

~ de définir la dose et la fréquence d'administration qui seront recommandées pour les études suivantes.

Suite à l'accident mortel de Rennes en 2016 : un renforcement des mesures de vigilance (février 2017). [Note : celà ne concerne évidemment pas le bumétanide]

- Effets indésirables graves inattendus ayant entraîné la mort ou mis la vie en danger : notification sans délai à l'ANSM.

- Autres effet indésirables graves inattendus : notification sous 15 jours à l'ANSM. Sur volontaires soins : notification sans délai à l'ANSM.

 - Faits nouveaux : notification sans délai à l'ANSM et au CPP. Si volontaires sains : notification sons délai à l'ANSM, CPP et directeur général de l'ARS. Si volontaires sains pour une première administration /utilisation d'un médicament : 1 suspension administration/utilisation pour autres volontaires ; 2) prise de mesures de sécurité urgentes appropriée ; 3) notification sans délai à l'ANSM, au CPP et au directeur général de l'ARS.

Phase II : Démontrer l'efficacité du traitement et définir la dose optimale.

Les essais sont réalisés sur des malades (moins de 100). L'objectif est de confirmer l'activité clinique préliminaire et/ou pharmacologique du médicament à la dose recommandée à l'issue de la phase I.

Phase III : Comparer l'efficacité du nouveau médicament au placebo ou à un médicament de référence s'il existe.

Menés sur de larges populations de malades (plusieurs centaines ou milliers), ces essais sont très souvent multicentriques (menés dans de nombreux centres d'études et hôpitaux).

En fonction des résultats des essais de phase III, le laboratoire promoteur pourra faire une demande d'autorisation de mise sur le marché (AMM) qui permettra plus tard la commercialisation du nouveau produit.

Phase IV — Les essais post-AMM : Après leur commercialisation, les médicaments continuent à faire l'objet d'un suivi à long terme, dit post-AAAM, afin d'identifier tout effet secondaire grave et/ou inattendu dû à son administration.

On parle de pharmacovigilance.

Extrait du dossier "Le médicament, un bien commun !" - Revue Contretemps n°42 - Annick Lacour : "Essais cliniques et pharmacovigilance" (pp.52-53)

  • A noter : il n'y a pas eu d'essais de phase I, car le bumétanide est autorisé en pédiatrie depuis longtemps. La toxicité avait donc été étudiée. Et les précautions d'emploi sont connues (notamment surveillance du niveau de potassium)

* sous forme de comprimé actuellement disponible sur prescription médicale : Burinex.

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