Le danger à supposer que des personnages historiques célèbres étaient autistes

Une analyse de Perceval, un des Chevaliers de la Table Ronde, comme personne autiste ... possible. Un signe des perceptions de la société.

spectrumnews.org  Traduction par Sarah de "The perils of suggesting famous historical figures had autism" Par Terje Falck-Ytter, Sofia Loden / 22 Septembre 2020

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Au fil des années, les historiens et les auteurs ont délivré à de nombreux personnages un diagnostic d’autisme sans validité scientifique : cela a été le cas pour Albert Einstein, Michel-Ange, Thomas Jefferson, pour ne nommer que quelques-uns d’entre eux.

La recherche de signes d’autisme chez les personnages historiques, réels et fictifs, peut nous fournir des indices importants sur l’évolution des perceptions de la condition dans la société à travers les époques. Mais aussi intéressant que cela soit d’un point de vue intellectuel, il est capital de se garder d’étiqueter ces personnages comme réellement autistes.

Prenez l’exemple de la théorie selon laquelle Perceval, un des Chevaliers de la Table Ronde dans la légende arthurienne, était autiste – affirmation revendiquée par l’universitaire en lettres Paula Leverage (1). Si c’est juste, cela suppose que la fascination actuelle pour la représentation de traits de l’autisme dans la culture populaire – comme dans des émissions de télévision telles que « the Big Bang Theory » et des romans comme « Le Bizarre Incident du Chien pendant la nuit » est vieille d’un millier d’années. (2)

Mais compte tenu du caractère d’anti-héros de Perceval, son comportement comique et parfois immoral, le risque serait grand, en le dépeignant comme autiste, d’induire des idées fausses et stigmatisantes pour de vraies personnes qui ont cette condition.

Le temps de l’aventure

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Perceval a fait ses débuts dans « Le Conte du Graal », un roman en vers écrit en ancien français par le poète Chrétien de Troyes à la fin du XIIème siècle (3). Le conte relate les nombreuses aventures de Perceval, y compris sa découverte du célèbre graal – un plat en or ouvragé auquel on attribuait des pouvoirs extraordinaires, et qui fut objet de fascination pour de nombreux écrivains longtemps après le Moyen Âge.

Leverage développe l’argument selon lequel Perceval « a des lacunes pour déchiffrer les esprits, peut-être de nature autistique », et que Chrétien « explore ce que nous appelons la théorie de l’esprit », ou encore dans la capacité à saisir les pensées d’une autre personne. Elle relève un certain nombre de traits autistiques du chevalier, comme sa difficulté dans les interactions sociales. Ainsi, durant une de ses quêtes, le jeune Perceval entre en contact avec des chevaliers dans une forêt, ceux-ci lui demandant s’il a vu passer cinq chevaliers et trois jeunes filles. Au lieu de répondre à la question, Perceval demande à plusieurs reprises ce qu’est un chevalier, et pose des questions sur leurs vêtements et leurs armes chevaleresques. Autrement dit, il échoue à prendre part à un dialogue réciproque typique.

Cette rencontre donne à Perceval la vocation de devenir chevalier. Quand il quitte sa maison, sa mère est frappée par le chagrin et s’écroule sur le sol « comme si elle était tombée morte ». Mais Perceval se contente de l’ignorer et poursuit sa route, réaction que Leverage interprète comme un « manque de capacité à interpréter les gestes et l’état mental de sa mère ».

Il rencontre ensuite Gornemant de Gohort, qui lui apprend que « celui qui parle trop commet un péché ». Perceval appliquera par la suite ce conseil à la lettre et restera silencieux au moment où il arrive au château et assiste à une procession où est porté le graal. Ce choix se révélera finalement désastreux, car les paroles de Perceval auraient pu guérir le propriétaire du château, le Roi Pêcheur.

Quand il est demandé à Perceval, à un point du récit, de décrire un château, il se concentre sur les détails architecturaux, plutôt que de faire une description plus générale. Un certain nombre d’études ont fait apparaître que certains autistes ont un sens remarquable du détail, souvent au détriment de l’image entière. En outre, à partir du moment où il a rencontré les chevaliers dans la forêt, il se consacre totalement à devenir chevalier, et sa capacité à apprendre rapidement les compétences chevaleresques reflète son investissement complet – ce que Leverage interprète comme un intérêt restreint intense, propre à l’autisme.

Il arrive également que Perceval sur-réagisse aux stimuli sensoriels, ce qui constitue une autre caractéristique centrale de l’autisme. Selon Leverage, un exemple éloquent de ce phénomène se produit pendant la rencontre de Perceval dans la forêt : il est tellement impressionné par les bruits forts produits par l’approche des chevaliers, et par les reflets du soleil sur leur armure, qu’il les prend pour des anges descendus du ciel. Une autre fois, trois gouttes de sang sur le sol recouvert d’un manteau de neige lui rappelle les joues rouges et la peau blanche de sa bien-aimée, ce qui le plonge dans une contemplation si profonde qu’il ne réagit pas lorsque les autres cherchent à attirer son attention.

 Autres explications

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Même si ces signes comportementaux et cognitifs peuvent rappeler l’autisme, d’autre aspects du parcours de vie de Perceval et de son comportement appellent à la vigilance quant à rendre un diagnostic d’autisme. De la même manière qu’il est risqué de diagnostiquer l’autisme trop rapidement chez les personnes réelles, des processus similaires s’appliquent également à des personnages fictifs. (4)

Par exemple, la mère de Perceval a élevé celui-ci à l’écart du reste du monde, afin de le protéger de la violence du monde chevaleresque qui avait tué son père. On peut ainsi le comparer à ces enfants privés de contacts sociaux, qui, dans des cas extrêmes, peuvent développer des traits semblables à l’autisme, mais qui n’ont pas à proprement parler un trouble autistique. (5)

De manière générale, il faut envisager le comportement de Perceval dans le cadre historique du Haut Moyen Âge. Ainsi, le fait qu’il ne s’arrête pas en voyant sa mère tomber sur le sol peut illustrer la violence du monde chevaleresque dans lequel il s’apprête à entrer, et la place de sa mère comme victime de cette société. Et on peut avancer que le comportement de Perceval est conforme aux conceptions médiévales du développement de l’enfant, tel qu’il est décrit par les penseurs médiévaux puis classiques, comme Aristote, Augustin et Boèce, qui étaient des figures centrales à l’époque où Chrétien rédigeait ce conte (6). Ce qui fait que, plutôt que de considérer Perceval comme un autiste, on peut le voir au contraire comme un enfant typique de son époque.

Ce qui est aujourd’hui interprété par les lecteurs modernes comme un comportement autistique s’apparente à un procédé littéraire mis en œuvre pour mettre en valeur le statut de Perceval, en tant que personne n’ayant pas encore la maîtrise des conventions sociales courtoises. La réaction marquée de Perceval aux sons et à la vision des chevaliers dans la forêt pourrait accentuer la différence entre le Perceval non civilisé et les chevaliers courtois, de même que cela ajoute une dimension merveilleuse à la figure centrale du récit.

Par ailleurs, le comportement de Perceval remplit, à n’en pas douter, une fonction comique, en rendant l’histoire plus divertissante. Si l’on considère le roman chevaleresque dans son contexte historique, développé dans un milieu courtois, où il était destiné à servir un but de divertissement et d’enseignement, il apparaît alors que le comportement de Perceval peut être compris comme un moyen d’amuser le public et d’illustrer l’importance que revêt un comportement civilisé.

Etant donné ces interprétations différentes, on serait tenté de conclure que la question de déterminer si Perceval « était autiste » a un caractère anachronique et dépourvu d’intérêt – même s’il est vraisemblable que Le Conte du Graal donne une image de la façon dont des traits autistiques étaient étudiés en littérature bien avant qu’ils soient connus en médecine. Il se peut que Chrétien ait trouvé une source d’inspiration dans certains schémas de développement observés dans le monde réel (Leverage a émis l’hypothèse qu’il ait conçu son héros d’après une personne autiste de sa connaissance).

Il n’en reste pas moins que le jury est sur la touche (et le restera toujours) en ce qui concerne un diagnostic potentiel de Perceval – et les tentatives pour le classer rigoureusement d’après les catégories d’aujourd’hui ne nous aideront en rien à comprendre Perceval ou l’autisme beaucoup plus profondément.

Terje Falck-Ytter est professeur de psychologie à l’Université d’Uppsala et chercheur au Centre des Troubles Neurodéveloppementaux au Karolinska Institutet à Stockholm, en Suède.

Sofia Lodén est chercheuse dans le département d’études romanes et classiques à l’Université de Stockholm.

Tous deux, Falck-Ytter and Lodén, sont boursiers de Pro Futura Scientia au Swedish Collegium pour la Recherche avancée à Uppsala, en Suède.

Références :

  1. Leverage P. (2011) Is Perceval autistic?: Theory of mind in the Conte del Graal In P. Leverage, H. Mancing, R. Schweidkert and J.M. William (Eds.), Theory of mind and literature (pp. 133-151) Purdue University Press.
  2. Nordahl-Hansen A. et al. Psychiatry Res. 262, 351-353 (2018) PubMed
  3. Chrétien de Troyes. (1991) Arthurian romances (W.W. Kibler, Trans.) Penguin. (Original work written 1181-1190)
  4. Coo H. et al. J. Autism Dev. Disord. 38, 1036-1046 (2008) PubMed
  5. Rutter M. et al. J. Child Psychol. Psychiatry 40, 537-549 (1999) PubMed
  6. Tether L. Neophilologus 94, 225-239 (2010) Abstract

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