Un « nouveau système » - La Pologne sous Kaczynski 2/3

Deuxième épisode d'un voyage dans la Pologne secouée par la victoire des conservateurs de Droit et Justice (PiS). Après un retour à Gdansk, Jean-Yves Potel s'interroge sur le nouveau récit national, et le « nouveau système » que veulent édifier ces nouveaux maîtres.

Nous bavardons dans un restaurant croate. Depuis quelques années, nous avons transformé ce lieu en un bureau des commentaires avisés. La cuisine est plus légère que prévu, arrosée d’un excellent vin rouge. Marcin Frybes n’habite pas très loin, nous sommes au cœur du vieux Żoliborz (comprenez « joli bourg »), un quartier mythique de Varsovie. Celui de l’intelligentsia, dit-on. Pour un connaisseur, chaque centimètre carré évoque une histoire mémorable, des artistes, des écrivains, des résistants ou de célèbres opposants au régime communiste. L’appartement de Jacek Kuron, où s’agglutinaient les journalistes à l’époque de la PRL, n’est pas loin. Élégant, des rues calmes et vertes, le quartier s’est étendu en blocs d’immeubles, autour d’un ensemble de villas cossues, de style moderniste, construit entre les deux guerres. Par endroit, on respire le charme des faubourgs d’antan au bord des forêts. Ailleurs, c’est plus populaire et déclassé. Électoralement, c’est moitié-moitié, PiS et PO1. Pratiquement, on y accède en sortant d’un cube de verre poli, place Wilson. Une fringante station de métro.

Notre restaurant croate se situe juste derrière. Marcin est sombre, malgré son chapeau de cowboy, son panier d’osier, et un rayon de soleil qui éclaire l’hiver. Sociologue, il a jadis travaillé avec Alain Touraine et traduit ses livres en polonais, il fut aussi de tous les combats de l’opposition démocratique polonaise. Je le revois étudiant à l’université de Varsovie quand s’est nouée notre amitié. C’était en 1981, il animait un mouvement pour l’autogestion. Par sa famille et ses activités incessantes depuis quarante ans, il incarne à merveille cette tradition humaniste, catholique sociale, et l’ouverture de nombre d’intellectuels polonais. Nous n’avons pas échangé depuis les élections. Il me fait parler. Je lui raconte Gdansk, mes inquiétudes, l’enthousiasme et la combativité de mes interlocuteurs. Je plaisante sur Jaroslaw Kaczynski, qui habite non loin de là, seul avec son chat. Je lui rapporte des anecdotes collectées à Gdansk. Teresa avait bien connu Lech, le président mort dans la catastrophe de Smolensk, et Wojtek, son compagnon, m’a offert une carte postale représentant un petit Jaroslaw Kaczynski chevauchant son chat à côté d’un immense Pilsudski sur son cheval. Je ris.

Un nouveau récit
Marcin me coupe. La situation est grave. Ces jours-ci, il a passé des heures à regarder la télévision Republika, une chaîne privée fondée quatre ans plus tôt par des journalistes proches du PiS. Il est horrifié et fasciné. Ils inventent un autre monde. Ils dénoncent en permanence les «mauvais choix » de l’État qui, depuis 1989, se serait contenté d’imiter le modèle occidental libéral. La fameuse « transition » ne serait que le décalque d’un système étranger. Inadéquat à l’esprit national. Cette chaîne désinforme en entretenant les peurs. Par exemple, ils montrent toujours les réfugiés de Syrie (de préférence en hordes), en précisant qu’ils sont « islamistes ». Mais surtout, ils construisent un nouveau récit, un nouveau schéma idéologique. D’abord confiné à quelques medias privés, le récit envahit maintenant les télévisions et radios publiques, sous la houlette de leurs nouveaux patrons, Jacek Kurski, l’ancien porte-parole du PiS, à TVP, et à la radio, Barbara Stanisławczyk, une ultra-catholique qui prétend défendre la « culture polonaise » face à l’omniprésence des cultures étrangères. 

"Nous ne voulons pas la Biélorussie à Varsovie", le 23 janvier 2016. © Natalia Krasicka "Nous ne voulons pas la Biélorussie à Varsovie", le 23 janvier 2016. © Natalia Krasicka
Je cite à Marcin le commentaire de Kamil Dąbrowa, le talentueux rédacteur en chef de radio « Jedynka », la plus écoutée des radios publiques, licencié le 8 janvier : « les médias vont être contrôlés par des services de propagande, ceux qui nous gouvernent ne s’en cachent pas. » Ils mettent des « commissaires politiques » un peu partout, selon les bonnes vieilles méthodes du temps de la PRL. On me l’a signalé dans plusieurs administrations et organismes publics. « À chacun ses traditions, se navre Marcin. Ils jouent avec les désillusions de ces derniers temps. N’oublie pas que le modèle de transition pratiqué sous les auspices de l’UE, est effectivement en crise. » Il y a un réel contentieux, il s’est cristallisé contre les politiciens au pouvoir, et le PiS en profite. « L’Europe a surtout fait appel à notre capacité d’imiter, moins à notre créativité propre. » Je me souviens en effet de « l’acquis communautaire », un ensemble de règlementations en vingt chapitres et des milliers de pages, qu’il a fallu adopter pour que la Pologne soit admise dans l’Union européenne. Marcin me signale à son tour une récente déclaration de notre ami Karol Modzelewski, grande figure fondatrice de l’opposition démocratique et de Solidarność, qui disait : « Notre bilan depuis 1989 comporte un côté lumineux : la démocratie, la liberté. Il a aussi son côté sombre : nous avons laissé en marge une partie significative de citoyens – un quart,  un tiers, je ne sais... Ces gens votent maintenant pour le PiS, et ça n’a rien d’étonnant. Le PiS flatte leur syndrome dépressif. Exclus, ils ont perdu confiance, ils croient que nous sommes des tricheurs2 »  Marcin Frybes élargit le propos. Pour lui, le nouvel imaginaire et la « mémoire » de l’histoire récente, construits par le PiS, solidifient cette protestation, lui fournissent une sorte de cohésion intellectuelle. « Il ne suffit plus de défendre les acquis démocratiques en manifestant derrière le KOD, il faut contrer ce nouveau récit, l’analyser, le démanteler. »

Il rassemble plusieurs traditions. Je reconnais chez Kaczynski un rêve bonapartiste, autoritaire et conservateur, à la manière du vieux maréchal Pilsudski des années trente, et j’entends un discours « d’assainissement moral » fortement connoté en Pologne3. Il s’est allié avec des groupes catholiques intégristes et des nationalistes, aux accents xénophobes. Kaczynski, qui n’hésite pas lui-même à tenir des propos racistes sur les réfugiés, se répand régulièrement sur Radio Maryja et sur la chaîne de télévision Trwam, les médias du père Rydzyk, prêtre prédicateur de Torun. Nasz Dziennik, quotidien national catholique fondé par le même Rydzyk, est presque devenu une annexe du journal officiel.

Piotr Gliński, le ministre de la culture, n’a pas été nommé par hasard vice-premier ministre. Professeur de sociologie de la culture, il s’est immédiatement distingué en licenciant en direct une journaliste de la télévision publique qui lui posait des questions embarrassantes. La culture, comprenez les valeurs chrétiennes, doit être envisagée comme un pilier essentiel du dispositif. La Première ministre, Beata Szydło, l’a d’ailleurs assené dès la formation de son gouvernement. Elle répondait aux protestations contre la réforme des médias : « Nous ne cèderons pas à la pression. La culture chrétienne et la doctrine sociale de l’Église doivent être mises en œuvre. » Elle dénonçait les « attaques des médias étrangers, particulièrement les médias allemands, qui tentent d’amadouer les Polonais. Ils veulent nous obliger à accepter, comme nos prédécesseurs, tout ce qu’ils nous imposent . »Et dans le même temps, le ministre de la justice oblige par circulaire les tribunaux et l’ensemble de son administration à se désabonner des deux principaux hebdomadaires politiques  et du quotidien Gazeta Wyborcza ! Marcin modère mes craintes en me signalant que, pour l’heure, ils n’ont pas beaucoup d’intellectuels ou de personnalités volontaires. Mis à part le vieux poète Jarosław Marek Rymkiewicz, soutien traditionnel des Kaczynski, ils n’ont pas grand monde à mettre en avant. La fille du général Anders ? Qui la connaît…

Deux camps idéologiques
Il me fallait donc rencontrer des responsables du PiS. Un rendez-vous avec le ministre de la culture a finalement été annulé, faute de date. Je finis par choisir un grand juriste, Michał Seweryński, professeur émérite à l’université de Łódź, ancien ministre de l’éducation nationale puis de la recherche sous les Kaczynski (2005-2007). Élu sénateur PiS, il me reçoit dans son bureau à l’université. Nous nous étions connus au début des années deux mille lorsqu’il était consul honoraire de France. Je l’entreprends sur les lois portant réformes du fonctionnement de la Cour constitutionnelle. Il me confirme immédiatement l’intuition de Marcin. Il ne s’attarde pas sur les aspects techniques, les juristes sauront trouver des formules pour un compromis qu’il appelle de ses vœux. « Non, c’est d’abord une question idéologique. » Je lui objecte l’ampleur des protestations, la diversité des manifestants, les inquiétudes européennes. Il se dit profondément convaincu que le cœur du conflit est politique – les gens ne connaissent pas vraiment les lois. « Nous sommes clairement divisés entre deux orientations, l’une est ‘libérale de gauche’ et l’autre ‘conservatrice’. » Les conservateurs sont « attachés aux valeurs chrétiennes, au passé historique glorieux, à ce que la Pologne a fait pour l’Europe. Nous donnons la primauté aux intérêts nationaux. Mais nous ne sommes pas nationalistes. » Il est vrai que, dans la culture politique polonaise, le nom de « naradowcy » renvoie à un courant précis, ethnique et antisémite6. « Les nationalistes sont ceux qui méprisent les autres nations,  ce n’est pas notre cas. Nous acceptons l’idée d’union européenne, sans nous détacher de nos intérêts nationaux. » Ils seraient plutôt souverainistes, même si d’authentiques accents nationalistes et xénophobes sont perceptibles dans leurs discours, et dans le penchant national-catholique de leurs alliés. Je discute son analyse de l’autre camp. Est-il vraiment de gauche ?

« L’idéologie libérale de gauche est hégémonique en Europe, affirme-t-il. Comme dans les universités américaines. C’est pour cela que les élites politiques s’inquiètent de notre victoire ! » En Pologne, au-delà d’une confrontation d’idées bien naturelle, le libéralisme aurait pris « une couleur particulière », au sortir de la Seconde Guerre mondiale, « la couleur communiste. » Je m’étonne. Pour Seweryński, cette idéologie libérale est née d’une « séparation », d’une « rupture avec les traditions polonaises, les valeurs nationales qui dominaient avant la guerre. Et cette rupture a été renforcée par la nouvelle idéologie communiste. Ensuite, ils se sont éloignés du communisme, nous avons eu des communistes éclairés, puis leurs enfants contestataires qui n’ont conservé que quelques éléments de gauche.Ainsi est née une gauche démocratique libérale. » L’opposition entre ces « deux camps » ne porte pas sur les principes démocratiques. « Ils nous sont communs. » Il est vrai qu’il m’a déjà cité plusieurs fois Montesquieu. « Ce qui nous divise, c’est l’axiologie, un ensemble de valeurs morales. » Une opposition profonde.

Étrange raccourci historique ! J’en parle à Adam Mielczarek, un sociologue proche du PiS, qui a beaucoup travaillé sur l’histoire personnelle des militants du syndicat Solidarnosc. Je lui demande d’où vient cette vision caricaturale. Il est immédiatement agacé, me reproche de relayer les stéréotypes de Gazeta Wyborcza. J’avais oublié que ce journal et son directeur Adam Michnik incarnent le diable dans son milieu. Je souris. Nous buvons une bière. Il m’explique plus calmement que le PiS ne récuse pas le compromis avec les communistes lors de la Table ronde en 1989. « Il était sans doute nécessaire. C’est ensuite, que tout a été gâché : trop de compromissions avec les communistes, refus d’une   «lustration » radicale, accaparation des pouvoirs par le groupe autour de Michnik et de Bronislaw Geremek, la trahison de Lech Walesa qui les a lâchés, etc. » Leur idée, poursuit Mielczarek, part d'une critique du système politique libéral. Il aurait exclu tous les autres. « La presse, les médias, l’université, la culture, ont été accaparés par ce groupe libéral de gauche. Tout a été conçu de manière à écarter du pouvoir la droite conservatrice. Or, nous avons gagné… et dorénavant ces milieux n’acceptent pas notre victoire. »

La notion de « système » revient à plusieurs reprises dans ses propos. Elle caractérise un régime passé et celui qu’ils veulent édifier. Il me décrit longuement l’analyse de ses amis, leur terreur des « médias créateurs de mouvements sociaux ». Il accumule les contre-vérités, les ragots et les récits de complots, comme si l’extraordinaire énergie déployée par ce pays depuis 1989 pour édifier une Pologne démocratique et prospère, énergie que le monde entier a pu constater, n’aurait eu pour seul but que d’évincer les valeurs traditionnelles polonaises. Je comprends pourquoi ils s'acharnent sur le passé de Lech Walesa, une façon de tout expliquer par les manipulations d’un traitre-collaborateur-des-communistes. De même, en s’en prenant à l’historien Jan Tomasz Gross, un chercheur qui a contribué au retour lucide de la Pologne sur son passé, le président Andrzej Duda revient sur les responsabilités polonaises dans la Shoah, que ses prédécesseurs avaient pourtant reconnues .

« L’axiologie », insistait Seweryński. « La culture chrétienne », disait Szydło. Morale et culture se confondent quand ils évoquent « la vie ». Le professeur me citait les controverses sur l’euthanasie, mais pensait surtout à la procréation médicalement assistée (« in vitro »), contestée y compris pour les couples mariés.  Le gouvernement a décidé de cesser son remboursement par la sécurité sociale. Mielczarek en vient aux homosexuels. « La culture est un élément central de la reconstruction de la dignité nationale. Les attaques de Gazeta contre la morale publique ont beaucoup contribué à notre victoire. » Quelles attaques ? « Ce journal fait la promotion de toutes sortes de comportements choquants sur le plan moral. » Par exemple ? « Eh bien, ces manifestations d’homosexuels… ce n’est pas convenable ! » Et il conclut par cette formule : « C’est une guerre culturelle. Ils veulent un pays qui ne soit plus soumis aux règles de la morale traditionnelle… » C’est un  « conflit de classe », entre les exclus et « la partie satisfaite de la société, les mieux éduqués, ceux qui ont quelque chose à perdre ». Ceux qui manifestent avec le KOD. Ainsi, cette « idéologie » unirait autour d’un même projet les laissés-pour-compte sociaux et les bafoués moraux. « Il s’agit maintenant de stabiliser un nouveau système. Ce sera très difficile… », médite-t-il.

Quel système ? Les premières lois adoptées indiquent une direction : mise sous tutelle du pouvoir judiciaire, blocage de la cour constitutionnelle, surveillance des citoyens, contrôle des médias publics, politisation de la fonction publique. Ce monopole d’un seul parti qui prend tous les pouvoirs, rappelle de mauvais souvenirs. On parle « d’autocratie », de démocratie de façade ou de « démocrature ». Dans les manifestations, Jaroslaw Kaczynski est comparé à Poutine, Erdoğan ou même à Kim Jong-un !

Dans son bureau de Łódź, le professeur Seweryński tempère. Il se dit persuadé qu’un accord peut exister sur la cour constitutionnelle, « les juristes s’entendront, seule l’opposition bloque pour l’instant ». Il n’est « pas choqué » par la réforme des nominations dans la fonction publique. Ancien ministre, il aurait bien aimé « travailler avec un personnel administratif impartial. Mais aujourd’hui, après ces années libérales de gauche, c’est impossible. » Quant à la fusion du poste de procureur général avec celui de ministre de la justice, la mise sous tutelle du parquet en quelque sorte, il convient que ça rappelle le système communiste. « C’est très discuté. Au moins, le procureur général devient responsable devant le parlement. Vous avez le même système en Allemagne, en Autriche ou dans les pays scandinaves. » Le plus important n’est pas dans ces ajustements juridiques. « La guerre des idéologies » répète-il, attaque des domaines délicats et vulnérables, comme la culture et l’éducation. Il me cite pêle-mêle la « théorie des genres », le patriotisme, la religion, la fécondation in vitro, l’histoire… « Cette dimension spirituelle est capitale pour le gouvernement. »

Ce qui traduit une intention. Au début de notre conversation, Seweryński m’avait offert l’article d’un de ses collègues, consacré à la réforme constitutionnelle. En rentrant, j’y lis une confirmation : « Dans l’esprit de ses fondateurs, se demande l’auteur, la démocratie constitutionnelle actuelle, dont la cour constitutionnelle assure la légitimité, a-t-elle été conçue pour exclure tout autre modèle démocratique que le libéral de gauche ? On peut le craindre. Je serais enclin de donner raison à ceux qui pensent que ce modèle est épuisé, qu’il est temps de travailler à une nouvelle constitution7 » Donc, pour reprendre la formule d’un analyste de l’évolution polonaise, Andrzej Leder, auteur d’un brillant essai paru l’an dernier, il s’agit « d’inculquer la bonne morale par les moyens de l’État. » Nous avons justement rendez-vous demain.
                                                                                  

cdn… à suivre

Notes 

1. Le conseil d’arrondissement comprend 8 élus PiS, 8 PO et 4 élus sur des listes d’intérêt local, pour 2014-2018.

2. Entretien de Jakub Noch avec Karol Modzelewski, sur Natemat.pl, janvier 2016.

3. Après son coup de force bonapartiste de 1926, Jozef Pilsudski, chef des armées, fit nommer un gouvernement « d’assainissement moral », ou sanacja, qu’il contrôlait de son QG. Autoritaire et policier, ce gouvernement finit par passer en justice ses principaux opposants (procès de Brześć, 1930), et à les interner (camp de Bereza, 1934).

4.Gazeta Wyborcza, 9 janvier 2016.

5. Polityka et Newsweek. 

6. La nationale démocratie (ou Endecja) animée par Roman Dmowki (1864-1939). 

7.Andrzej Dziadzio, professeur à l’université Jagellon de Cracovie, Rzeczpospolita, 1er février 2016.

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