Les sens de 1989: le gâchis néolibéral (3/3)

Sortir du régime communiste et du bloc soviétique, c’était rompre avec un système politique totalitaire en crise (on parlait de régimes post-totalitaires), et se dégager d’une économie administrée, corrompue, inégalitaire. L’économie de marché et le retour dans l’Europe s’imposaient alors comme une évidence. Pas le capitalisme néolibéral. Dernier volet de ma réflexion sur les sens de 1989.

Varsovie 2019 © Piotr Grudzinski Varsovie 2019 © Piotr Grudzinski
Certains envisageaient des solutions intermédiaires, mariant une planification démocratique et le marché. Le développement de la propriété privée depuis le milieu des années 1980 en Pologne, Hongrie ou Yougoslavie y encourageait. Pourtant la « troisième voie » avait déjà fait son temps : les idéologues de Gorbatchev n’apportaient rien de convaincant, et l’Europe centrale avait, depuis 1956, expérimenté plusieurs versions de ce mariage, qui ont toutes dégénéré.

Les solutions polonaises

Le cas de la Pologne, la première à mettre en œuvre ces transformations radicales, est resté emblématique de la voie suivie dans la plupart des pays.  Sur le terrain économique et social, en 1989, la situation était dramatique. L’accord de la « table ronde » s’était limité à des engagements partiels, telle l’indexation « trimestrielle » des salaires sur les prix, la « démonopolisation », le « développement du secteur privé » et le « renforcement des conseils d’autogestion » dans les usines[1]. Rien de plus précis sur les changements structurels. Or, terriblement endettée depuis l’ère Gierek, le pays était au bord de la faillite. Suite aux réformes économiques engagées par les derniers gouvernements du général Jaruzelski (privatisation partielle et libéralisation de certains prix) et à la crise politique ouverte depuis les grèves de 1988, l’effondrement économique était visible à l’œil nu. La crise s’emballait avec au moins trois conséquences pour la population : une hausse vertigineuse du prix des biens de première nécessité, l’apparition d’un chômage de masse et la dévalorisation de la monnaie nationale (inflation galopante) au profit d’une dollarisation de l’économie. Réagir en interdisant telle ou telle pratique était inefficace du fait de l’existence d’une économie parallèle prospère (depuis au moins dix ans) qui captait de plus en plus les flux d’échanges et les devises fortes. On pouvait même acheter une locomotive au marché noir !

Dans ce contexte, le gouvernement de Tadeusz Mazowiecki avait l’obligation de présenter rapidement un programme de stabilisation macroéconomique efficace, et un ensemble de réformes de structures qui inévitablement prendraient du temps. Il s’agissait d’abord de freiner l’hyperinflation (jusqu’à 1000% !) pour stabiliser l’économie et installer un marché libre (en rupture avec la planification socialiste) pour les marchandises, les services, les capitaux privés et l’emploi. Ce qui aurait inévitablement de graves conséquences sociales. L’équipe gouvernementale en était consciente. Non sans tensions internes. Les négociations avec le FMI et les banques européennes ont été difficiles. La Pologne a finalement obtenu en échange de réformes draconiennes, un ancrage de sa monnaie sur le dollar après une dévaluation, et une réduction considérable de sa dette. En décembre 1989, onze lois proposées par le ministre des Finances Leszek Balcerowicz ont été adoptées pour une mise en œuvre au 1er janvier 1990 : libération de 90% des prix ; ouverture du commerce extérieur (la plupart des barrières commerciales supprimées ou réduites, le monopole de l'Etat abrogé, la convertibilité du zloty en compte courant établie) ; ancrage nominal du zloty sur le dollar ; réduction des subventions aux entreprises publiques et amorce des privatisations ; réforme fiscale.

Aussitôt, les finances publiques ont affiché un excédent au premier trimestre de 1990, suivi d’un déficit qui atteignait 7% du PIB en 1991 ; dopé par la dévaluation du zloty le commerce extérieur a dégagé un excédent, mais la production s’est contractée : baisse de 11% du PIB, de  25% de la production industrielle, avec un taux d'inflation à 70%, un taux de chômage qui dépassait 12% en 1991. On ne peut donc pas parler de grande victoire. L’économiste Jean-Pierre Pagé, à qui j’emprunte ces données, qui a dirigé un observatoire économique des transitions postcommunistes durant ces années,  montre que dès le changement de gouvernement en octobre 1991, un nouveau cours était adopté, prônant plus de souplesse budgétaire. Et c’est en 1993, avec l’arrivée des anciens communistes au pouvoir, et d’un nouveau ministre des finances et vice premier ministre, Grzegorz Kolodko, qu’est tentée une nouvelle politique, inspirée du social libéralisme. « Elle marque un virage prononcé par rapport à la politique très libérale menée auparavant  (…) [Elle] n'est pas sans analogies avec celle qui a été menée en France après la Seconde Guerre Mondiale. (…) Les résultats sont spectaculaires : la croissance annuelle moyenne au cours des quatre années 1994 à 1997 (comprise) est de plus de 6%. Celle de la production industrielle dépasse 10% par an. Les investissements domestiques augmentent de 16,5% par an en moyenne. L'emploi recommence à croître et le taux de chômage est ramené à 10,3% à la fin de 1997. La croissance du salaire moyen en termes réels s'accélère tout au long de la période pour atteindre plus de 7% en 1997. L'inflation décélère  pour s'établir à 15% en 1997. Le déficit des finances publiques est contenu pendant toute la période aux environs de 3% du PIB (critère de Maastricht). On commence à parler d'un  miracle polonais[2] ».

Ce « rétablissement » s’est confirmé les deux décennies suivantes,  tout en oscillant entre des retours à l’ultra libéralisme et un pragmatisme social libéral. Dans la période 1997-2005, deux coalitions opposées ont gouverné, l’une avec Balcerowicz, l’autre avec Kolodko, et ont maintenu, note Jean-Pierre Pagé, « un programme d'inspiration libérale, notamment en ce qui concerne ses aspects structurels : diminution de la taille du secteur public ; déréglementation du marché du travail ; assouplissement des obligations sociales et règles de licenciement ; rationalisation et diminution du poids des transferts sociaux.... ». Ainsi ont été sauvegardés les équilibres macroéconomiques mis en place par le plan de 1989.

Les réformes conduites par Balcerowicz, puis ajustées par ses successeurs[3], ont donc créé le cadre macroéconomique qui a permis de construire une économie capitaliste polonaise, performante et ouverte sur le monde. En cela le choc du plan de 1990 (la « thérapie de choc ») a permis la rupture, le démantèlement d’un système économique administré, et la modernisation de la Pologne. On peut parler d’une transition économique réussie.

Mais ce fut également un choc social. Ce qui a certainement été l’essentiel pour la population. Le modèle social hérité du régime communiste était gangrené par la corruption et le marché noir, que ce soit les systèmes de santé, de protection de l’enfance, de retraites ou d’aide sociale, sans oublier l’emploi ou le logement. Il suffit de lire les cahiers de revendications des grandes grèves des années 1970 et 1980 pour s’en convaincre. Les retraites étaient faibles et non indexées sur les prix, l’accès aux services de santé dépendait des pots de vins, il n’y avait ni indemnités chômage ni aide sociale. Il fallait , dans le même temps que les réformes économiques, tout mettre en place. Jacek Kuron, alors ministre du travail,  raconte[4] : « Les conséquences de ces effondrements allaient retomber sur les plus faibles. Il faillait donc les protéger au plus vite, dans l’immédiat. Ensuite, il fallait élaborer un système d’aide sociale qui rendrait la vie possible aux gens dans les nouvelles conditions que nous voulions créer. Il fallait repartir de zéro. » Un an et demi après ses prises de fonctions au ministère, il décrivait les grandes résistances auxquelles il avait dû faire face. Sans doute la rigueur du ministre des Finances qui ne lui accordait pas assez de moyens – la bagarre fut incessante : « Balcerowicz me fournissait aussi bien les chômeurs que l’argent pour les chômeurs » –, à quoi s’ajoutait la réticence des partenaires sociaux lorsqu’il a voulu négocier un pacte social : « Les syndicats n’avaient pas du tout envie de ces négociations, parce qu’ils ne voulaient pas endosser la responsabilité de décisions impopulaires. »  Plus généralement, l’évolution même de la structure de l’emploi et de la production, dégageait un secteur privé de moyennes entreprises très dynamiques[5] où, le plus souvent, les syndicats étaient très faibles. La privatisation par la mise en faillite ou la « rationalisation » des grands monopoles d’Etat, dans l’industrie et l’agriculture,  a certes été gérée socialement avec des indemnités  et des préretraites. Mais cela a surtout exclu du système de production beaucoup d’ouvriers et d’ouvrières (leur taux d’activité s’est effondré) qui avaient été aux avant-postes des grandes luttes de 1976, 1980-1981 et 1988. D’où les ressentiments de cette « troupe oubliée » de la lutte contre le régime communiste[6].

Les élargissements de l’Europe

On retrouve à peu près la même évolution dans l’ensemble des pays. L’intégration économique européenne se fait rapidement. Les évolutions des échanges, et, à partir de 1992-1993, celles des investissements, en témoignent. En dix ans, la part de l’UE dans le commerce des pays d’Europe centrale est passée de 10 à 80%. Des accords d’associations ont favorisé le libre échange et la suppression des taxes douanières sauf pour quelques « produits sensibles » qui ont été soumis à des quotas jusqu’en 2002. Les investissements directs des entreprises européennes ont mis plus de temps à s’installer puis, à la fin des années 1990, ils ont pris des parts stratégiques dans les industries, les services et l’agriculture, modernisant et dopant leur développement, surtout en Europe centrale[7]. Quant aux différenciations sociales déjà fortes, elles se sont considérablement accrues avec l’apparition brutale d’un chômage de masse (jusqu’à 20% dans certaines région), la fermeture de grandes entreprises d’État, une inflation galopante, le blocage des salaires, et la hausse des taux de pauvreté. Puis, à partir des années 2000, à des rythmes différents selon les pays, des écarts sociaux comparables à ceux des pays occidentaux se sont stabilisés, tandis que les niveaux de richesses progressaient[8]. Les conséquences politiques et psychologiques de ces nouvelles inégalités dans un contexte de détérioration des services publics, ont été considérables. Elles expliquent en partie le mécontentement durable d’une partie de la population et de certains territoires, tandis qu’une nouvelle classe moyenne s’est enrichie.

En revanche, l’intégration institutionnelle à l’Union européenne fut beaucoup plus longue et laborieuse. Elle s’est réalisée en trois vagues d’élargissement : 2004 (dix pays d’Europe centrale et Balte), puis 2007 (Roumanie et Bulgarie) et 2013 (Croatie). Cette lenteur est due à la méthode choisie, d’ailleurs mal perçue par les États candidats. Au départ deux conceptions s’opposaient : celle des Allemands qui, dans la foulée de leur réunification, prônaient un élargissement rapide, et celle des Français, plus méfiants, obsédés par la réapparition d’une grande puissance allemande, qui freinaient. Finalement, à Copenhague en juin 1993, le Conseil européen trancha pour une négociation pays par pays sur la base de quatre critères d’adhésion, dont la mise en œuvre devait être avérée. Ce qui a nécessité des négociations détaillées, chapitre par chapitre, d’un ensemble de textes définissant « l’acquis communautaire ». Le processus suivit plusieurs étapes entraînant une profonde transformation des règles administratives dans chaque pays, un transfert de normes et une réorganisation des politiques publiques. La pression de l’UE a été forte sur les questions de définition d’un État de droit, sur les normes commerciales et la libre circulation au sein de l’Union. L’impact de la mondialisation a été beaucoup plus décisif pour les privatisations et les marchés de capitaux.

Les deux Europe souhaitaient coopérer. Des initiatives décentralisées des deux côtés de l’ancien rideau de fer n’ont pas manqué. Certains programmes (Initiative France-Hongrie, Fondation France-Pologne, ou l’Opération Villages roumains, pour ne citer que des exemples français), ont vraiment réussi des échanges de pratiques en matière de développement local, d’éducation ou de construction de sociétés démocratiques. La Commission européenne elle-même a financé de tels programmes dont le plus réussi, « Erasmus », a permis une vaste circulation des jeunes générations.

Toutefois, les fonds dits de « pré-adhésion » (quelques milliards d’euros[9] ) accordés aux pays candidats de 1990 à 2006, relevaient plus de la tutelle des politiques économiques que de la coopération. Ils se sont concentrés sur les transferts de normes (« acquis communautaires) et sur de petits investissements ; ils ont « souffert d’une excessive centralisation des procédures de décision et d’attribution », ils ont été « inégalement répartie entre les pays », selon des critères de seule rentabilité. L’UE s’est élargie en transférant les politiques néolibérales des principaux Etats membres, des grandes banques et de la Commission, déterminées à l’époque par la perspective d’une zone euro. Et en guise de nouvelle Europe solidaire, nous avons eu le traité de Maastricht (1992/1993).  

Cette réponse aux aspirations des peuples  sortis de la domination soviétique, s'est soldée par une perception paradoxale de la « famille européenne » qui fait écho à une longue expérience historique à l’Est. D’une part, on veut l’Europe : l’adhésion à l’Union est votée massivement[10], et depuis, le soutien demeure largement majoritaire (87% en Pologne, 73% en Hongrie, 57% en Roumanie selon Eurostat). Dans tous les pays, l’Union européenne est « d’abord perçue comme un espace de liberté » commente l’Eurobaromètre de mars 2018. Mais d’autre part, on se méfie. On n’a pas oublié que durant plusieurs siècles, l’Europe, ou plus exactement les principales puissances européennes – la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Autriche ou la Suède –, a entretenu des relations  ambigües  avec ses voisins à l’Est. Toujours considérées comme un des berceaux de la culture européenne, ces nations ont vu leurs États, économies et sociétés souvent dominés voire détruits par ces puissances. Pour mesurer ce passif, il suffit de jeter un coup d’œil sur la carte de cette aire après le Traité de Vienne (1815), qui ne montre que quatre empires, ou de remarquer le tracé des frontières au XXe siècle qui a toujours été la décision des grandes puissances (Versailles 1918, Yalta 1945, Moscou 1990[11]). Cette relation de longue durée[12] n’est jamais oubliée, elle pèse et demeure comme un fond de tableau. Elle sous-tend nombre de débats et attitudes depuis que ces nations d’Europe centrale, baltique et balkanique ont recouvré leur souveraineté, et que les quinze États membres de la Communauté ont admis le principe de leur intégration sur un pied d’égalité. Dès lors, les exigences du « couple franco-allemand » et les crises internes à l’Europe après celle de l’euro en 2008, suscitent craintes, insécurités et réticences.

Trente ans après les révolutions démocratiques de 1989-1991, le paysage européen, et particulièrement centre européen, ne ressemble pas à ce qui était espéré à la fin des années 1980. Un désenchantement d’une partie des sociétés est patent. Les villes qui symbolisent l’action européenne de ces trente dernières années s’appellent plutôt Sarajevo, Athènes ou Budapest. La première a été abandonnée par des Européens divisés, au plus long siège militaire d’une ville européenne depuis 1945, aux massacres et aux destructions. La deuxième, au contraire, a été mise sous la tutelle d’une « troïka »  de fonctionnaires européens (CE et BCE) et du FMI, pour appliquer des politiques d’austérité sans précédent et rembourser les dettes contractées par des élites grecques corrompues, au prix d’une catastrophe sociale pour les plus faibles. Quant à la troisième, elle incarne avec le chaos de sa gare débordant de réfugiés syriens en 2015, et les discours xénophobes de Viktor Orbán, le refus de l’Europe centrale d’accueillir des réfugiés musulmans. A l’Est, on retrouve les mêmes comportements politiques avec les provocations de Vladimir Poutine, particulièrement en Ukraine, en Géorgie ou en Moldavie. Les compromis négociés ont plus tendance à geler des conflits qu’à les résoudre. Et la sécurité extérieure, jugée acquise jusqu’au début des années 2010, est devenue une préoccupation majeure. Les menaces réelles ou imaginaires pèsent de plus en plus lourdement sur des contextes intérieurs meurtris par la dégradation des conditions de vie, surtout pour les jeunes générations.

De nouveaux autoritarismes

 Telle est devenue l’Union européenne aux yeux de beaucoup : lâche face au péril, égoïste dans l’adversité. Le désarroi que l’on constate, ne concerne nullement l’échec des régimes communistes ou des entreprises révolutionnaires d’antan, depuis longtemps disqualifiés. Il naît de ces trente années si prometteuses qui ont déçu, et des aspirations démocratiques mal satisfaites des foules de 1989, que l’on a encore entendues à Kiev en novembre 2013 (Euromaïdan)

En 2004, les nouveaux arrivants attendaient de l’Union des actions contre le chômage et la pauvreté, pour la sécurité et la paix, très peu sur l’immigration. Les craintes de pertes d’identité nationale ou de souveraineté étaient plus faibles qu’en France, Allemagne ou Italie. Or, en 2018, les sociologues constatent l’inverse. Les principales craintes à l’Est sont l’immigration et le terrorisme[13]. Tel est le terreau sur lequel grandissent et s’épanouissent aujourd’hui de nouveaux autoritarismes.

En réalité, depuis le début de la transition postcommuniste, des forces significatives se sont opposées au main stream. D’abord purement catégorielles (révoltes des travailleurs agricoles ou de certaines  catégories employées dans des services publics), elles ont adopté assez rapidement des discours conservateurs, anti libéraux et eurosceptiques. Des politiciens sont apparus, dès les premières élections libres, et ont pu influencer des décisions importantes en jouant sur les peurs et les ressentiments d’une partie des électeurs (ainsi lors de la division entre la République tchèque et la Slovaquie en 1993). Leurs corps de doctrines nationalistes se sont affermis en réactivant de vieilles traditions politiques, en s’investissant dans un travail idéologique efficace, en réécrivant les romans nationaux, en réhabilitant ou fabriquant des héros oubliés. Ils ont centré leur action contre la corruption des élites qui déshonoraient la nation (plusieurs gros scandales leur donnant des arguments) et ils ont une première fois, réussi à conquérir le pouvoir en Hongrie (premier gouvernement dirigé par Viktor Orbán en 1996-2002) et en Pologne (Lech Kaczyński élu président en 2005, et son frère Jaroslaw, chef d’un gouvernement de coalition avec l’extrême droite en 2006-2007). Ce furent des échecs.

Après quelques années d’opposition, ils sont parvenus une nouvelle fois, à capter les mécontentements. Ils ont installé des régimes durables (Orbán est au pouvoir depuis 2010, la PiS de Kaczyński depuis 2015). Ils ont conduit des politiques nationales inspirées d’un catholicisme rétrograde, avec un volet social réparateur (forte allocations familiales, baisse de l’âge de la retraite, prestations sociales) et ont construit des Etats autoritaires à façade démocratique. Ils ont engagé un bras de fer avec la Commission européenne en remettant en cause les règles de l’Etat de droit (séparation des pouvoirs, indépendance de la presse, etc.), et en refusant certaines de ses décisions comparées à des ukases. Les cas hongrois et polonais ne sont pas uniques, on constate des évolutions analogues chez leurs voisins (tchèque, autrichien, roumain…) et au sein des vieilles démocraties occidentales (Italie, Royaume-Uni, France, Allemagne). Ce qui soulève des questions d’ensemble. En Europe centrale, les relations analysées plus haut entre les deux parties de l’Europe, ont produits et alimenté trois types de facteurs qui ont contribué à cette évolution.

D’abord,  la montée d’un sentiment d’insécurité intérieure et extérieure depuis la fin des années 2000. Lentement s’est installé une précarité sociale. Les faibles taux de chômage dans la plupart de ces pays[14] masquent une forte proportion de travailleurs précaires (contrats courts, temps partiels), une baisse significative du taux d’activité des femmes (cantonnées au foyer), une forte baisse démographique (faible taux de natalité) et d’importantes migrations au sein de l’Union européenne, vers l’Allemagne et le Royaume Uni principalement. Autant de phénomènes anxiogènes qui déclassent une partie de la population, notamment les jeunes générations qui ne trouvent pas d’emplois à leur qualification. L’effort consenti pour des études longues et coûteuses, comme en témoigne le boom des études supérieures des années 1990-2000, est de moins en moins récompensé par des emplois correspondants. A l’extérieur, le contexte géopolitique régional – crise de la zone euro, guerre en Ukraine et menace russe, crise des réfugiés, attentats terroristes – a alimenté ces angoisses et inquiétudes collectives. Le cas polonais est ici révélateur. Une étude annuelle montre l’évolution des sentiments d’insécurité depuis vingt ans : alors qu’en 1995, une grande majorité des Polonais (79 %) considérait vivre en sécurité et seulement 19 % dans l’insécurité, aujourd'hui, la proportion s’est inversée. Après une période de stabilité jusqu’au début des années 2000 (en 2001, le nombre de Polonais satisfaits atteignait 81 %), les deux courbes se sont croisées en 2008 (crise économique mondiale) pour s’écarter à l’extrême en 2014 (Euromaïdan en Ukraine), où 70 % des Polonais s’affirment en insécurité et seulement 29 % en sécurité[15].

Ensuite, la gestion politique et l’autonomisation des élites gouvernantes (parfois issues des anciennes couches dirigeantes), ont été de plus en plus décriées. De grosses affaires de corruption en Pologne et en Hongrie, puis en République tchèque et en Roumanie, ont fait valser les gouvernements et ont déconsidéré les équipes au pouvoir. Ce que nombre de démagogues ont exploité, en construisant des scénarios complotistes associant corruption, anciens communistes et anciens militants de l’opposition démocratique. Les « exclus de la transition » (du pouvoir comme de la société) pouvaient en tirer vengeance. L’action de la Commission européenne, la succession des crises politiques au sein des vieux Etats membres, ont modifié l’image de l’Europe modèle rêvée en 1989. S’est ajouté l’effondrement des partis traditionnels, démocrates chrétiens, sociaux libéraux ou sociaux démocrates, qui servaient de repères à beaucoup d’artisans du changement.

Enfin, et c’est le troisième facteur qui se concrétise par le renforcement des forces politiques conservatrices et nationalistes, nous nous retrouvons au cœur du paradoxe signalé plus haut. Une partie significative de la population qui a le sentiment d’avoir beaucoup donné pour reconstruire le pays dans un cadre démocratique, se trouve bloquée, voire refoulée, dans sa progression face aux nouvelles contraintes imposées par l’appartenance à l’Union européenne et par la mondialisation libérale. Ce qui a réveillé les complexes d’humiliés hérités des empires, ce qu’un essayiste polonais appelle la « culture de la sujétion », c’est-à-dire un ensemble de codes façonnés à la fin du XVIIIe siècle et reproduits par les générations suivantes, qu’utilisent et flattent les démagogues nationalistes. Ils exaltent la « fierté nationale » et la nécessité de se relever devant l’adversité. Viktor Orbán est devenu maître en la matière, et l’émigration musulmane sa menace préférée. Il accuse même « les responsables politiques de Bruxelles, de Berlin et de Paris » de favoriser leur entrée en « Europe centrale non plus seulement depuis le Sud, mais aussi depuis l’Ouest. » Il fait de l’Ouest européen un menace de revers : « Nous ne serons jamais solidaires avec les dirigeants européens qui cherchent à faire entrer l’Europe dans une ère postchrétienne et post-nationale[16]. »

Les transformations engagées par les transformations de 1989, accompagnées de mille autres événements politiques et culturels ces trente dernières années, sont une œuvre commune. Elles résultent de choix politiques des acteurs locaux et des partenaires internationaux, elles ont bouleversé et mélangé les imaginaires sociaux, et donné à l’utopie néolibérale une force nouvelle. Initié au Royaume Uni et aux États-Unis dans les années 1980, ce rêve a dominé l’époque. Il a inspiré, avec une grande efficacité, bien des réformes. Lesquelles sont à l’origine d’un immense gâchis social et humain. Les sociétés de notre début de XXIe siècle, individualistes, concurrentielles, numérisées, s’inquiètent maintenant des guerres, de la destruction de la planète, des mouvements de populations. Elles ne reconnaissent plus dans la démocratie libérale  traditionnelle les méthodes de gouvernement qui leur conviennent. Dès lors une nouvelle question est ouverte : les espérances de 1989 se sont-elles inversées ?

 

 

(Je poursuis ces réflexions dans un livre, à paraître en février 2020, L’Europe nue, éditions Circé, où je donne la parole à des intellectuels et artistes d’Europe centrale)

Photos de Piotr Grudzinski: https://portfolio.grudzinski.fr/?fbclid=IwAR0Nd2sNN58My6i0ND5wGGzb-3u_3SM_BpG5nsAwUFd3_E9D4AgSSltQHIA

 

 

 

[1] Schreiber Thomas, Barry Françoise (Dir.), L’URSS et l’Europe de l’Est, édition 1989. Notes et Etudes documentaires n°4891-92, Paris, La Documentation française,  p.149.

[2] Pagé Jean-Pierre, « Pologne : une transition réussie », communication au Colloque organisé par la Société Historique et Littéraire Polonaise et l'Université Leon Kozminski, Paris, le 21 octobre 2011.

[3] Leszek Balcerowicz est revenu au gouvernement en 1997-2000, puis a présidé la banque nationale de Pologne de 2001 à 2007.

[4] Kuron Jacek, « Aider ceux qui en ont vraiment besoin », », entretien avec Elisabeth Kulakowska, La Nouvelle Alternative n°23, Paris, 1991, pp. 5-11.

[5] En 1989, les entreprises d’Etat fournissaient 71% du PIB, et en 1999 seulement 20%, tandis que la même année le nouveau secteur privé en représentait 60%. (Sources : GUS)

[6] J’ai repris ici un extrait de Jean-Yves Potel « Retour sur un choc thérapeutique », ma contribution  à  Margorzata Borkowska & Stanislaw Fiszer (dir.) La Pologne à l’heure du néolibéralisme : entre résignation et résistance, Presse universitaire de Lorraine, Nancy 2019.

[7] Jean-Yves Potel Les Cent portes…, op.cit. p. 311.

[8] En 2017, pour un PIB/habitant moyen des 28 Etats de 29 900 euros, la Pologne est à 20 900, la Roumanie à 18 700 et la Slovaquie à 23 000 (France 31 200, Allemagne 36 800). Source Eurostat.

[9] 7,5 milliards que l’on peut comparer aux 775 milliards d’euros entre les deux Allemagne. Pour un bilan plus détaillé, voir : Aude Hapiot, Assem Slim, « Les aides européennes aux PECO. Vers une meilleure affectation des fonds ? », in Edith Lhomel, François Bafoil, Le Courrier des pays de l’Est, n° 1033, 2003/3.

[10] 77,41 % de oui en Pologne avec 58,82 % de participation ; 83,76 % de oui en Hongrie avec 45 % de participation ; 91,04 % de oui en Lituanie avec 63,3 % de participation ; 92,46 % de oui en Slovaquie avec 52,15 % de participation ; 77,33 % de oui en République tchèque avec 55,21 % de participation, etc.

[11] Traité dit « Quatre plus deux », signé le 12 septembre 1990 par les puissances alliées de la Seconde guerre mondiale et les deux Allemagne, « portant règlement définitif » de la guerre et des frontières allemandes et polonaises.

[12] J’ai longuement développé ce thème dans « Une destinée commune des trajectoires singulière », essai introductif à Jean-Yves Potel Les cent portes de l’Europe centrale et orientale, Paris, éditions de l’Atelier, 1998.

[13] http://ec.europa.eu/commfrontoffice/publicopinio

[14] 2,3% en République tchèque, 3,4% en Pologne, 3,8% en Hongrie ou 4,1% en Roumanie – Eurostat, 2018.

[15] http://www.cbos.pl/EN/publications/news/2015/17/newsletter.php , étude CBOS, Varsovie, 2015.

[16] Février 2018, en français sur le site de l’ambassade hongroise.

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