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Billet de blog 3 janvier 2026

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Carl Schmitt, maître de l'époque ?

On est tenté de dire que Carl Schmitt est le grand maître du temps présent. Pas au sens où il inspirerait directement les dirigeants actuels des grandes puissances (quoiqu'il soit très lu par les conseillers du Kremlin et de la Maison blanche), mais au sens où il a théorisé les axes des politiques aujourd'hui dominantes.

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On est tenté de dire que Carl Schmitt est le grand maître du temps présent.

Pas au sens où il inspirerait directement les dirigeants actuels des grandes puissances (quoiqu'il soit très lu par les conseillers du Kremlin et de la Maison blanche), mais au sens où il a théorisé les axes des politiques aujourd'hui dominantes.
On trouve chez Schmitt:
— dans ses premiers et derniers textes, une théologie politique détachée des traditions religieuses effectives, qui a pour effet de donner une intensité eschatologique extrême à des politiques de l'hostilité absolue (Netanyahou, le Hamas, Douguine, Peter Thiel, le nationalisme chrétien à la J.D.Vance, certains décoloniaux comme Grosfoguel);
— dans ses textes du milieu des années 1920, une réduction de la démocratie au souverainisme — donc une destruction autoritaire de la démocratie sous l'apparence de l'affirmation de la volonté du peuple-nation (tous les souverainistes, Orban, Farage, etc.: c'est la forme dominante du schmittianisme en Europe, où la théologie politique assumée ne concerne pour le moment que des milieux très minoritaires, même si on observe des phénomènes de diffusion de basse intensité);
— dans ses textes d'après 1940, la théorie d'un "Nomos de la Terre", c'est-à-dire d'un partage du monde en "Grands Espaces" (sur le modèle de la "doctrine Monroe") organisés en zones politiques inégales autour d'un centre hégémonique, mais non souverain au sens strict (Trump, Xi Jinping, Poutine).
Le schmittianisme est tout puissant à droite, où il est train de remplacer le néolibéralisme avec lequel il est incompatible (contrairement à ce qu'on lit parfois chez des idéologues hâtifs, Schmitt n'a jamais été libéral en aucun sens du terme: son approbation d'une gestion autoritaire du capitalisme n'est pas plus un libéralisme que la gestion chinoise du capitalisme n'est un libéralisme).

Ce remplacement est quasiment acquis aux USA ; il est en cours en Europe, où il s'opère plus difficilement. (Il faudrait ici une description détaillée qui serait très longue.)
Mais le schmittianisme est aussi très influent à gauche, sous une forme beaucoup plus opaque : il infuse la gauche souverainiste ; il infuse le léninisme gazeux à la LFI ou à la Lordon, qui n'a ni pensée sociale ni pensée économique et se retrouve ainsi sur les positions d'un schmittianisme gauchisé; il infuse la gauche campiste ou décoloniale qui, sous prétexte d'anti-impérialisme, prône en fait un Nomos de la Terre identique à celui de Trump-Poutine-Xi, son seul désaccord avec les schmittiens de droite tenant à la forme que doit prendre ce Nomos en Palestine, où elle concentre toute son énergie dans le rêve trouble d'une disparition d'Israël au moment où ce rêve, qui ne propose aucune solution politique pour rétablir la justice contre les crimes d'Israël, est plus vain que jamais.
En Europe, l'espace laissé vacant par la disparition de la social-démocratie (à prendre au sens fort, pas au sens d'un étatisme compensant des politiques néolibérales par des mesures d'assistance sociale, mais au sens de politiques de démocratisation sociale, ce qui suppose des institutions où se forme le tissu d'une socialité démocratique; cette social-démocratie est peut-être en train de renaître dans la gauche du Parti démocrate US) a été rempli par des formes de schmittianisme de gauche — un reflet "affectif" en est par exemple l'extrême polarisation haineuse qu'on rencontre chez les militants de LFI.
Mais le schmittianisme de gauche est fondamentalement incohérent : dans la soupe du souverainisme (i.e. du capitalisme national) et de la politique de l'hostilité, pimentée d'un léninisme imaginaire (donc impuissant, ce qui n'est pas une mauvaise nouvelle vu ce qu'a donné le léninisme historique en termes d'oppression et de terreur), son pot au feu trempe de gros grumeaux d'idéaux de justice sociale et d'antiracisme (dont a été soustraite la lutte contre l'antisémitisme); il y ajoute aussi une acceptation du Nomos de la Terre voulu par Poutine et Xi, sans voir que cette acceptation implique la soumission de l'Europe à Trump.

Ce pot au feu qui mélange des aliments incompatibles est immangeable.
Le schmittianisme de droite, lui, fait une proposition cohérente. En Europe, il est de type néo-pétainiste (moins radical qu'aux USA, plus "maurrassien", plus arriéré serait-on tenté de dire): étranger aux utopies du techno-fascisme, il propose un ordre inégalitaire et un Nomos de la Terre qui associe la vassalisation de l'Europe (à Poutine ET à Trump) à une gestion nationaliste différenciée de chaque pays européen.

Ce plat toxique est immangeable pour les minorités et pour les plus défavorisés; mais il peut satisfaire le goût des majorités — et l'exemple de Trump prouve que les défavorisés eux-mêmes peuvent trouver les plaisirs de la vengeance à manger des plats qui leur nuisent, mais nuisent encore plus à ceux qui sont moins bien lotis qu'eux ou un peu mieux lotis qu'eux.
Dans les circonstances les plus courantes, le modèle cohérent doit l'emporter sur le modèle incohérent: opposer au schmittianisme de droite, cohérent, un schmittianisme de gauche incohérent est la voie assurée vers la défaite.
Le choix pour finir est celui-ci: ou bien une Europe vassalisée et écartelée dans le nouveau Nomos de la Terre voulu par Poutine, Trump et Xi Jinping; ou bien une union européenne en forme de fédération démocratique ayant pour but la démocratie et assurant son autonomie contre les "Grands Espaces". Toute politique de gauche qui renonce à articuler fermement les niveaux locaux, nationaux et européens, et qui ne se préoccupe pas de bâtir des mobilisations européennes, transnationales, concernant des enjeux européens, transnationaux, ne peut rien contre le nouveau Nomos de la Terre.

Les chances d'une telle politique de gauche sont pour le moment très faibles. Mais elles sont nos seules chances. Si on renonce à les tenter, l'action politique se limitera à tempérer les néo-pétainismes en négociant des avantages nationaux et des exemptions de la loi générale, sur le modèle du gouvernement danois des années 1940-1943 (un épisode historique trop peu connu).
PS. Quelques sources:
— Marlène Laruelle, Jean-Yves Pranchère, Arnaud Miranda, La pensée réactionnaire est-elle de retour ?, Paris, Presses de Sciences Po, 2025.
— Arnaud Miranda, Les Lumières sombres, Paris, Gallimard, 2026.
— Jean-Louis Vullierme, "Qu'est-ce qu'une pensée antagoniste?", INRER, décembre 2023.
— Sur la théorie des Grands Espaces chez Schmitt, voir Jean-François Kervégan, « Carl Schmitt et “l'unité du monde” », Les Études philosophiques, 2004/1 n° 68, et Tristan Storme, "Carl Schmitt et le débat français sur la construction européenne. Examen d’une actualité, de droite à gauche", in C. Herrera, La constitution de Weimar et la pensée juridique française, Paris, Kimé, 2011: "cette théorie des “grands espaces” prévoit la suppression des entités étatiques en tant que lieux de souveraineté, ainsi que leur incorporation au sein d’un espace plus vaste “allant bien au-delà du territoire étatique” [Nomos] ; un espace aux limites indéterminées, ou plutôt flexibles, où chacun des peuples phagocytés disposerait de droits différentiels".
— Sur l'influence de Schmitt en Russie, voir Bernard Chappedelaine, "Carl Schmitt, la Russie et la guerre en Ukraine", Esprit, septembre 2024  . Voir aussi, sur lundi matin, 4 mars 2025, "L’ordre spatial du permafrost", https://lundi.am/L-ordre-spatial-du-permafrost
— Le Grand Continent publie régulièrement les textes de la néo-réaction états-unienne pour laquelle, en particulier chez Thiel et Vance, la référence à Schmitt est cardinale. Le site a également une page qui publie d'importants textes de Schmitt avec commentaires.
— Sur l'illusion consistant à faire de Schmitt un "libéral autoritaire", voir Justine Lacroix, « Un libéralisme autoritaire est-il possible ? », Critique, 2021/6, et Les valeurs de l’Europe, une question démocratique, Paris, Éditions du Collège de France, 2024; Serge Audier, « Le néolibéralisme : un ‘libéralisme autoritaire’ néo-schmittien ? » in Guillaume Grégoire et Xavier Miny, The Idea of Economic Constitution in Europe, Genealogy and Overview, Nijhoff 2022; J.-Y. Pranchère, "Un terme-symptôme n’est pas un diagnostic", AOC, 25 mars 2025.
— Le recoupement de certains décoloniaux avec la pensée de Schmitt a fait l'objet de plusieurs analyses. Voir par exemple Miri Davidson, "On the concept of the pluriverse in Walter Mignolo and the European New Right", Contemp Polit Theory 24, 469–489 (2025). Il existe un excellent article de Norman Ajari ("Les damnés du nomos de la terre. Carl Schmitt face à Lénine et le scandale de l’internationalisme", Symposium, Spring 2021) qui entend marquer une opposition à Schmitt malgré les nombreux recoupements, par le biais d'un éloge de l'internationalisme de Lénine. Ce retour à Lénine  signale un étonnant aveuglemen quant à l'histoire des totalitarismes au XXe siècle, ainsi qu'un aveuglement sur la façon dont Lénine articulait une forme d'opportunisme des alliances pour un but qui portait en son cœur un fantasme d'épuration généralisée, et non une démocratie étendue à toutes les sphères sociales: l'histoire effective du léninisme a donné raison à Schmitt, et rejouer le léninisme contre Schmitt ne signifie rien d'autre qu'un enfoncement dans les ornières les plus anciennes et les plus sanglantes. On peut ajouter qu'un internationalisme qui ne pose pas la question d'institutions fédératives et d'un droit cosmopolitique reste un inter-nationalisme, donc un nationalisme. La matrice souverainiste joue ici à plein, faute d'une pensée de la société.
— Ma remarque sur Lordon peut surprendre: elle vise le fait qu'il y a chez Lordon une critique de l'économie qui constitue une pensée méta-économique, ainsi qu'une critique de la domination sociale; mais une pensée méta-économique ne constitue pas une proposition économique, et une critique de la domination ne suffit pas à faire une pensée de la société. De la même manière, il n'y avait chez Lénine ni pensée économique ni pensée sociale. Mais le léninisme de Lénine n'était pas gazeux; il était appuyé sur la discipline de fer d'un parti militarisé, qui est parvenu au pouvoir après s'être assuré des appuis dans l'armée elle-même.

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