Les hommes qui frappent contre les murs

On ne frappe pas les murs pour soi, parce que ça fait mal. On ne frappe pas les murs seuls, ça ne se voit pas. On frappe les murs pour montrer quelque chose, c'est un spectacle, une mise en scène. Frapper un mur ce n'est pas « décharger » un coup de force et sentir en soi-même la douleur de l'impact, c'est l'imposer aux autres. C'est montrer en creux « regarde ce que je peux faire », c'est une menace à peine voilée ou en tout cas, c'est une promesse. TW violence familiale.

Il y a quelques jours je suis allé voir un ami, un ami qui souffre parce qu'il a subi un burn out.

Durant sa descente dans la crevasse de l'épuisement professionnel, la colère a été sa béquille, sa manière de dire stop quand toutes les limites ont été dépassées.

Il aura pleuré, mais de rage bien sûr et donc il a frappé les murs.

Ce témoignage de mon ami m'a heurté, parce que je croyais naïvement m'être éloigné de tout ça.

C'est à l'adolescence de mon frère que j'ai connu les joies du spectacle des cloisons qu'on maltraite.

En échec scolaire, c'était sa manière à lui de reprendre de la place dans la maison. En frappant dans les murs, toute l'attention venait sur lui et il affirmait ainsi quelque chose : j'existe et je suis fort.

Malgré tout et puisque sa situation ne s'était pas arrangée, alors il s'est battu contre mon père. J'aurai toute ma vie cette image de leurs deux corps contre le sol du couloir qui menait à ma chambre : mon père dessous et mon frère dessus, avec mon père qui l'étranglait « pour qu'il se calme ».

Des années après, alors que nos parents avaient déménagé, nous sommes allés vivre chez le nouveau compagnon de ma mère, un homme drôle mais manipulateur, quelqu'un que je détestais mais qui avait cette aura qui impressionnait la personne que j'étais alors.

Nous n'étions plus chez nous, alors quand mon frère frappait contre les murs, l'impact était encore plus fort. Jusqu'au jour ou il a passé sa tête à travers une vitre.

J'aurai toute ma vie cette image de son crâne ensanglanté assis dehors sur la terrasse.

Puis il s'est en allé, et ma mère est partie avec lui marcher dans la rue. En revenant quelques minutes plus tard, elle avait des croûtes aux mains, les yeux humides et les genoux écorchés.

Alors j'ai su qu'il venait de frapper ma mère.

Mon frère est ensuite retourné vivre chez mon père, puis chez ma grand mère. Les murs de la maison de mon père se creusait de cratères, ici et là, toujours plus nombreux à mesure que je revenais les week-end.

Je ne voyais plus mon frère aussi souvent mais je voyais les trous apparaître aussi sur les murs de ma grand-mère. Puis un jour elle m'a avoué, elle aussi, il s'est mis en colère et il l'a frappée, elle aussi.

Comme un écho à tout cela, c'est mon beau père qui a lui aussi pris cette habitude, entre les travaux dans sa maison et son travail qu'il détestait. J'ai ré-entendu les battements lourds d'un poing qui s'écrase sur une poutre, un mur de placo ou encore une bordure de fenêtre. 
 
Puis c'est les tournevis qui passaient à travers la pièce, et les hurlements.

Quand j'y repense encore il y avait cet ami d'enfance, lui aussi en échec scolaire à qui il ne restait que la violence pour exister et qui frappait contre les murs de chez lui. Puis il a frappé ses amis, puis sa copine...

Des histoires comme ça, j'ai l'impression d'en avoir toujours été témoin, des hommes à qui la société prend des parts d'eux-mêmes se réfugient dans ce que la masculinité fait de pire.

« Il me reste mon corps d'homme », ce corps violent, ce corps qui s'impose aux autres.

On ne frappe pas les murs pour soi, parce que ça fait mal. On ne frappe pas les murs seuls, ça ne se voit pas. On frappe les murs pour montrer quelque chose, c'est un spectacle, une mise en scène.

C'est un coup de tonnerre et puis la foudre. Ce sont des cris et des portes fermées. C'est un goût de fer au fond de la bouche et le cœur qui bat. Ça doit faire du bruit et si possible laisser des traces, un trou dans le placo ou si possible des rougeurs ou des croûtes sur les phalanges.

Ça en a laissé. Sur les parois de la maison de mon père, de mon beau-père et de ma grand-mère.

Ça en a laissé en moi et à toutes celles et ceux qui ont eu à subir ça.

Frapper un mur ce n'est pas « décharger » un coup de force et sentir en soi-même la douleur de l'impact, c'est l'imposer aux autres.

C'est montrer en creux « regarde ce que je peux faire », c'est une menace à peine voilée ou en tout cas, c'est une promesse. C'est affirmer à nos proches que l'on est dangereux, qu'on se servira de la violence.

Petit à petit, c'est franchir des barrières, parce qu'on ne frappe pas sa famille comme cela du jour au lendemain. Alors on teste et on ira chaque jour un peu plus loin.

Il est à noter que ceux qui tapaient contre les murs dans mon histoire ont presque tous fini par taper sur une femme.

Enfin, frapper contre les murs c'est aussi faire un choix, devant la blessure qui nous a été faite, de nier une part de notre humanité.

C'est nier qu'on a été blessé, que nous sommes vulnérables et que nous avons parfois besoin des autres pour nous aider.

C'est choisir la force, l'écrasement et l'isolement.

J'en veux encore aujourd'hui à mon frère et toute ma vie je sais que nous n'aurons plus jamais la même proximité, parce que ces épisodes ont brisé quelque chose en moi et entre nous.

Je m'en veux aussi, pour toutes les fois ou j'ai été présent mais ou je n'ai rien su faire. Enfin si, j'ai fait des choses, j'ai fui.

J'ai fui ma famille à laquelle je ne parle plus que quelques fois par an, j'ai fui mon frère et ma ville pour aller vivre ailleurs, m'entourer d'autres gens.

Mais on ne fui pas le patriarcat, des hommes il y en a partout et le patriarcat est en chacun d'entre nous.

Aujourd'hui, face à ces témoignages de mon ami, je re-questionne ces épisodes, je suis plus vieux, c'était il y a des années mais ça m'a marqué au fer rouge.

Alors quoi faire, quoi faire face à ces hommes qui sont hommes dans la violence ?

Comment empêcher ce pote de faire du mal autour de lui ?

Comment lui dire ?

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