Des vœux incantatoires!

Je suis un enfant du millénaire, et je souhaite que cette nouvelle décennie change tout, à tout jamais.

Il y a, entre les mots et les choses, une étrange relation aux airs de danse. Grotesque ballet bouffon des idiots, élégance somptueuse des aveugles : si les choses nous échappent toujours, les cordes de nos harpons entremêlés finissent bien par former une toile, comme un voile derrière lequel glissent des formes surprenantes. Les choses sont des monstres, des monstres familiers, ordinaires, des dragons et des courants d'air.

Il est depuis longtemps passé, le temps où nous étions des égyptiens : nous savons qu'il ne se trouve rien à soulever les voiles. Les voiles ne sont là que pour prendre le vent, tirer les cordes, bander les arcs, et que nos flèches atteignent des cieux toujours plus lointains, qu'elles fassent naître des mondes, qu'elles soient les mots du démiurge, dans son palais d'or aux voûtes d'argent.

Je suis, moi, un enfant du millénaire. J'ai bien essayé de me faire à cette incantation de Nietzsche : « Roule bienheureux à travers ton époque, que sa misère te soit étrangère et lointaine, une seule loi vaut pour toi : sois pur ! ».
Mais je n'ai pas ces semelles de zéphyr qui me porteraient, poète gracieux dans les vents, loin du fracas des ténèbres et des misères.

Car quelles cornes, quels cors, quelles cris elle a, mon époque ! Le monde a toujours tourné sur la tête. Pourtant, ici et maintenant, il y a quelque souffle, quelque brise féroce qui file droit. Il y a des flèches qui se décochent que, je crois, l'on avait pas vues depuis des âges. Elles sont parties vers tous les horizons.

Ce sont des pavés dans la marre et des cailloux dans les souliers, des riens et des presque riens, mais ce sont, briques à briques, bouffonnerie après ratage, occasions manquées après beautés ordinaires, des riens qui fredonnent l'air de rien.

Les chemins peuvent être des murmures, et mon époque, tu murmures. Il n'y a pas d'harmonie dans ta voix grotesque, mais mes oreilles ont été dressées par leurs horloges et leur grammaire. Tu m'es douloureuse, épuisante, tu es pleine de riens qui sont déjà trop plein. Je voudrais tes galaxies, et je m'étouffe déjà sur ta poussière. Mais tes poussières sont riches, elles sont les voix trop longtemps tues qui, grain après grain, érodent leur théâtre d'ombre et de massacres.

Tu m'as appris, cette dernière année, mon époque, que je suis plus que ce que je croyais. J'ai senti une voix, et dix autres, et mille dans mon cœur. Un « nous » n'est jamais rien, ce n'est jamais qu'un mot. Trois fils tendus sur des millions. Mais mon époque, tes fils vibrent, et les mots gonflent à nouveau, de courant d'air ils redeviennent éclairs, écailles aux mille chatoiements et bêtes féroces aux crocs d'argents.

Mon époque tu bouges et tu es belle, et mes yeux s'ouvrent à toi, à tes murmures d'avenir, ténus et doux. Tu deviens explosive et dangereuse, tes monts, tes cols dégèlent comme après le plus rugueux des hivers. Tes sentiers secrets, tes routes aventureuses, nos pas les foulent à nouveau, mon époque. Alors puissent ces mille voix, puissent nos chants de guerre être à ta hauteur, et devenir chuchotis d'étoile. 

Que leur clameur bouscule la terre elle-même, et que le monde en soit changé à jamais.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.