Peut-on défaire le genre?

Le genre n'est pas une essence, c'est une production. Que cette production soit performative, répétée à la manière d'un rôle (quand bien même ce jeu s'effectue à la lisière de notre conscience) ou qu'elle soit l'effet de technologies (de production des corps, de gestion, de contrôle ou de résistances), rien n'est échu à « la nature » dans les corps et les têtes que nous habitons.

Le genre n'est pas une essence, c'est une production. Que cette production soit performative, répétée à la manière d'un rôle (quand bien même ce jeu s'effectue à la lisière de notre conscience) ou qu'elle soit l'effet de technologies (de production des corps, de gestion, de contrôle ou de résistances), rien n'est échu à « la nature » dans les corps et les têtes que nous habitons.

Il n'est pas toujours évident de saisir la différence entre essence et production, tant cette production du genre et des genres obéit à des logiques politiques fortes, au fondement desquelles se trouve le contrôle des individus, des corps vivants, spécialement via le prisme de la sexualité.

L'hétérosexualité ou l'homosexualité, et toutes les autres sexualités, n'ont rien d'un fait de nature. L'hétérosexualité est un régime politique qui repose sur une hiérarchie et une subordination : celle des femmes, aux hommes. « Les femmes », cela veut dire : ce groupe qui est subordonné, qui est constitué par cette subordination. « Les femmes » n'est rien d'autre qu'une histoire et une élaboration. Tout comme « les hommes » ou « les autres ».

La logique productive, qui permet la survie de ce régime par la re-production, source de sa plus grande force, est en même temps sa faiblesse : ce qui est produit peut être déconstruit, dénoncé, détourné. « Les femmes », cela peut devenir : ce groupe qui se révolte. Et chacun peut dans une certaine mesure, influer sur « le » genre, le pirater, le subvertir, le retranscrire, le retraduire. « Les femmes » recèle un potentiel de signification virtuellement infini.
Mais si ce potentiel de signification est virtuellement infini, certaines significations sont plus puissantes et plus répandues que d'autres dans la pratique. On n'est pas seul à décider de cet horizon. Les logiques sociétales, les discours dominants, s'ils changent, se renversent parfois, et si l'on peut s'y opposer (non sans en payer le prix) sont toujours mécaniquement plus puissant que les voix individuelles.

Plus brûlant, ces derniers produisent des effets, sur les corps et sur les têtes, des effets qui jaillissent en retour sur ces discours et ces technologies qui les produisent, parfois pour en accroître l'emprise. Les discours sur la violence intrinsèque des hommes, sur les pulsions qui les habitent, produisent des comportements violents et pulsionnels qui viennent confirmer et renforcer ces discours dont ils sont issus dans un premier temps. Le genre fonctionne (mal, mais il fonctionne) comme une prophétie auto-réalisatrice. Ce qui ne veut pas dire que le déterminisme qui l'anime est strict. Il est lâche, inégal, toujours dans une certaine distance avec l'individu.
Car s'il est production, il n'est justement pas essence : il ne lui colle pas à la semelle comme une ombre. Et si construit ne veut pas dire conscient, cela ne veut pas dire non plus inconscient. On se joue du genre, on le saisit intuitivement comme une production. On ne trouvera aucune nécessité rigoureuse chez les hommes qui se conduisent avec violence, mais une opportunité, assumée ou non : celle de s'inscrire dans les discours du genre pour satisfaire un désir, sauvegarder une hiérarchie, obtempérer avec un ordre dont ils sont les privilégiés.

Ce désir lui-même de jouir du privilège d'être un homme est, évidemment, produit par le genre. Ce n'est pas tant qu'il n'y a pas de violence ou de désir à l'état de nature, c'est que nous ne sommes en aucune façon « naturels ». Nous sommes traversés et travaillés de part en part par des significations, des technologies, nous sommes produits. La part « de nature » en nous est indiscernable de la production générale qui nous informe, et surtout, elle n'a rien d'une nécessité – il n'existe pas de lois universelles du comportement. Il n'existe pas de catégories « naturelles » ou qui agiraient avec l'universel de la nature. La catégorie elle-même, l'entreprise de catégorisation, est une élaboration.

Que l'individu ne se réduise pas à son genre, et que les discours sur les genres soient pluriels, multiples et contradictoires (même lorsqu'il s'agit des discours dominants) est ce qui ouvre la voie à l'éclatement, à la multiplicité, à la résistance. Surtout, le genre est partagé, en tension : il est à la fois le garant et l'organisateur d'un ordre politique qu'il produit. Il n'y a pas d'exploitation sexuelle et économique des femmes par les hommes sans « hommes » et sans « femmes ». Comment ce régime politique s'est-il élaboré en premier lieu ? La chronologie et l'ordre logique, impossibles à déterminer, importent au final peu : la présence effective du genre comme système d'exploitation, régulateur, dont la pierre angulaire est l'hétérosexualité, se suffit à elle-même. Elle indique aussi les modalité de sa défaite, qui ne sont pas sans tensions : organisation des exploité·es et subversion, resignification des genres.

L'organisation des exploité·es court toujours le risque de la réification des catégories qui constituent leur exploitation en premier lieu. Si « les femmes » s'organisent, existent, se revendiquent, alors le risque est de conserver et de perpétuer la distinction constitutive de leur assujettissement.

La subversion du genre par la prolifération des genres ou la resignification court toujours le risque de l'impuissance et de l'inintelligibilité. Ne plus se définir comme « femme » ou « homme », c'est s'inscrire en faux dans le discours dominant du genre, et ainsi le combattre, mais sans jamais s'en défaire entièrement. Que l'on se choisisse ou que l'on soit d'un autre genre que celui que la société nous assigne, on n'en finira pas de se dégager de cette assignation, de s'y voir renvoyé, d'être intimé de s'y conformer. Être d'un autre genre ou trouver un autre discours pour son genre, être dans une autre production, ne veut pas dire que le genre est défait, ou que l'on s'est soustrait complètement à sa loi.

Dans une certaine mesure, la subversion des genres rend la distinction des genres incompréhensible. Si « homme » peut être tout, et son contraire, s'il n'y a pas de signification contraignante derrière ce terme, alors pourquoi le garder ? Quel sens revêt-il ? On pourrait esquiver la question en se déportant sur une logique individuelle : « être un homme » signifie ce que chacun souhaite produire derrière ce terme. Cette logique est importante, parce qu'elle fait une place essentielle à l'autonomie de l'individu. Mais elle n'explique pas, à mon sens, la persistance des catégories.

Si on ne se défait pas de la distinction des genres en dépit de leur prolifération, pire, même, si cette prolifération reste dans un dialogue conflictuel mais réel avec la binarité oppressive du genre entendu comme système d'exploitation régulateur, c'est tout simplement parce que la réalité politique du genre demeure hégémonique. Si le genre craque de partout, que des « marginaux » se trouvent à tous les étages et se démultiplient, sa dimension hégémonique n'est pas fondamentalement mise à bas par cette prolifération. Au contraire, par la multiplication des termes et du vocabulaire qui circonscrivent ces nouvelles catégories, la « crise » est gérable et gérée. S'il y a des « trans », il y a des « cis ». S'il y a des « homos », il y a des « hétéros ». S'il y a des « non-binaires », il y a toujours des « cis ». Les vieilles catégories restent effectives en faisant nouvelle peau. Le genre n'en fini par de survivre à sa traque : le « naturel » du « sexe » n'en finit pas d'être réfuté. L'ordre « symbolique » du culturel-universel vacille lourdement. Mais si tous les artifices et tous les subterfuges que le genre avait déployé pour dissimuler sa réalité foncièrement produite venaient à mordre la poussière pour de bon, cela n'impliquerait pas que l'on en aurait fini avec son ordre politique pour autant. Tout simplement parce que le genre
est production et reproduction, et que le mécanisme mis à nu n'en continue pas moins de tourner. Les structures peuvent se perpétuer, les privilèges peuvent demeurer, tout comme l'exploitation. Si le genre a démontré une chose, c'est bien qu'il est plastique : les « crises » n'en finissent pas de l'ébranler, et il ne finit pas de s'y adapter. Ce n'est pas sans lâcher quelques concessions, adoucir certains angles, accepter une minorité de transfuges et de hors-la-loi. Mais tant que sa loi reste celle qui définit les transfuges et les hors-la-loi, qu'est-ce que ça lui coûte vraiment ?

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