Le sang est rouge

Les sentiments révolutionnaires naissent partout. Dans l'injustice brutale comme un poing serré, la mort, les habitudes et les traditions. Pas de classification possible, simplement des airs de famille. Et parfois, les contes.

Rappelez-vous, si d'aventure vous l'avez vécu, un soir de vent violent et d'angoisse comme les jeunes angoissent : pleine et brusque, et sans nuances tant elle vous saute féroce au nez. Sans trop savoir, sans comprendre, sans raisons qui raisonnent.

Et alors la nuit tombe, et l'heure de dormir aussi ; vos parents, assis sur la couette à vos pieds, ouvrent un livre. Il peut être enfantin, délier le corps et l'espoir et l'aise comme on déroule une couverture. Il peut être une fable, courte et sage. Il peut être aussi (et je les préférais) une aventure, de celles qui vous suivent de nombreuses nuits. Le propre de l'aventure, c'est qu'elle n’apaise pas vos tourments intérieurs : elle les choppe par la queue et elles les gonfle comme des ballons, ou les vide comme un poisson ; monstres et banquets, terreurs et surprises et merveilles et l'amertume des fins qui finissent pour de bon. Des aventures qui dévisagent les peurs pour les revisager tout d'un mouvement. Trolls et bandits, loups en maraude, sorcières pleines de fiel. C'est là qu'on apprend vraiment à nommer, quand le chaudron fumant de nos entrailles reçoit mille visages et mille impressions qui cisèlent, isolent et peignent. Quand il reçoit ses narrations, ses structures, ses méchants et ses héros.

On construit alors le monde, peur par peur, espoir par joie et les visages suivant les visages.

Il arrive que ces nuits répétées laissent par une porte dérobée un présent pour le futur. Un cadeau en son de sonate, une madeleine qui résonne sur la bouche avec son parfum de vrai, d'oublié mais vrai, saisissante comme une averse en montagne quand on est seul. On est là, impuissant et ballotté par les aléas du monde et des puissant mais – le pied est sûr. Ferme, le cœur de roche en magma.
Ils ont tort.

On retrouve peu à peu son fil et ses méchants. On les arraisonne pour d'autres raisons, des raisons pratiques, politiques, mais dans le cœur c'est aussi l'amour et l'espoir ; chacun son visage, chacun ses sonates, mais l'on aime et l'on hait, et l'on espère que la main fière et chaude dans sa main reste pour longtemps de cette brillance de soleil. Souvent, elle ternit vite.

On argumente beaucoup, et avec beaucoup de bonnes raisons (les meilleures, il faut le dire), contre les tragédies du capitalisme et de toutes les autres exploitations. Elles sont irreprésentables et monstrueuses, plus longues et cruelles que ce qu'une poitrine et une cervelle, ou cent, ou cent vingt mille peuvent se représenter et endurer.

Néanmoins, sous la glace tranchante de ma raison garnie de crocs, dix sphères de plasma nucléaire et autant de chaleur en vie. Mes proches, amours et amis, et la famille comme un rail qui tient bon, on ne sait pas trop comment. Il n'y a pas de mots, pas plus que pour la rage. Une amimoureusité des contes et légendes enracinée comme la forêt noire aux hautes cimes.

Tant d'amour, et autant de haine pour les spectres qui volent plus bas que les vautours. Une avalanche de haine et de rage telle que, si je reprends les aventures, mon sang se sent comme les flots de la Bruinen en furie-folleuse sur les rives de Fondcombe, implacable destin de neufs cavaliers noirs.

 

Il n'y aucune vérité à trouver dans les contes. On peut les laisser tomber d'un pied négligent, ne jamais les ouvrir. On peut s'éveiller à « la vie, la vraie ». Mais nous ne choisissons qu'en partie les motifs qui nous habillent comme des raisons. Et les fils de nos cœurs peuvent aussi se tendre comme on dit qu'une fois Ariane sauva Thésée et alors, pour survivre au labyrinthe comme au minotaure, il faut filer en tirant l'épée.

Cette rage et cet amour n'ont aucun pouvoir de conviction. Ils ne sont pas les paroles du monde, du quotidien et du politique. Aucune révolution ne se construit sur les sentiments (surtout seuls) et sur les contes encore moins.

Mais ces sentiment percent des trouées dans leur misère. De la féerie des contes, on apprend à compter nos mort et eux compter leurs jours. Et puis on apprend à se cramponner, au cœur, au cou, à la vie des autres qui se narre et s'entremêle à nos souliers s'usant.

 

C'est aussi pourquoi j'ai toujours eu un recul brusque devant le slogan « faites l'amour, pas la guerre ». Je sais son intention, mais il demeure : il y a des amours à la ronce, à la rose qui sont une guerre. Des amours qui la méritent. La guerre pour eux, et pas en leur nom, mais pour faire cesser que leurs tripes se répandent dans nos yeux.

 

Leurs bombes, leurs entrepôts où les porcs crèvent comme les hommes et les femmes et toustes les autres. Oh, ce n'est pas l'humanité.

L'humanité est un mot d'en haut qui aplati tout et en haut ils sont humains. Des rouages de chair et d'acier dans la machine infernale qui mitraille pour se gaver et qui tue tue tue.

Leurs profits tuent, tuent, tuent.

Leurs travaux nous tuent, et tuent, et tuent encore.

Leurs incompétence tue. Leur plans, leurs politiques nous tuent, on crève de leurs décisions prises entre deux cafés et trois profits.

Les exploité·es payent, toujours. A l'usine comme à la maison. Les épidémies comme le quotidien. Au Sud comme au Nord, au figuré comme au propre. Ils payent les dettes, ils payent les profits, ils payent en argent et en morts, ils payent comme on travaille à la chaîne. Ils payent le manque de lit, le manque de tests, le manque de masques, ils payent les économies, les budgets creux, les paroles vides, le bois des cercueils.

Et nos familles, nos proches et nos soleils disparaissent comme la brume dans les hauteurs, aspirés par un géant de pierre et d'aigreur sans yeux, sans veines, sans souffle.

 

Pourtant – depuis petit, il y a ce « pourtant » d'aurore fière – pourtant, comme je l'ai entendu dire, loin, et tout près, loin du regard des puissants, « dans un trou dans le sol vivait un hobbit ».

 

On sait souvent la suite ; on chantait aussi que les petites personnes peuvent tout et que bientôt viendra le temps où ceux qui ne sont rien détermineront le destin du monde.

Ce n'est qu'un bruit, une rumeur parmi les soupirs. Il nous manque beaucoup, et pas seulement des sursauts : la poix brûlante et les flèches, des fourches et des conseils, et beaucoup, beaucoup d'organisation, et des routes pour demain.

Mais leurs ténèbres s'avancent et nos cœurs brûlent. L'histoire dira alors, si d'aventure nous avons laissé le monde aux ombres, ou jeté leurs ombres aux flammes.

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