L'hétérosexualité comme régime politique

« L'hétérosexualité est le régime politique dans lequel nous vivons, fondé sur l'esclavagisation des femmes » est la phrase d'ouverture d'un ouvrage majeur dans les philosophies féministes, lesbiennes et queer : La pensée straight, de Monique Wittig. Membre historique du MLF, Wittig a développé une pensée féministe matérialiste radicale inspirant de nombreux·ses auteur·rices.

« L'hétérosexualité est le régime politique dans lequel nous vivons, fondé sur l'esclavagisation des femmes » est la phrase d'ouverture d'un ouvrage majeur dans les philosophies féministes, lesbiennes et queer : La pensée straight, de Monique Wittig. Membre historique du MLF, Wittig a développé une pensée féministe matérialiste radicale inspirant de nombreux·ses auteur·rices postérieur·es, tel Judith Butler, Paul B. Preciado, Sam Bourcier, etc.

La démarche de Wittig vise à politiser les rapports de genre et de sexe, en isolant notamment ce qui est, pour elle, à l'origine matérielle de la pensée straight, à savoir l'organisation de la société en deux classes distinctes, les hommes et les femmes, sur la base de la sexualité. L'hétérosexualité n'est pas qu'une préférence sexuelle anodine, naturelle, anhistorique qui se cantonnerait aux individus hétérosexuels : c'est plus fondamentalement et plus largement une organisation sociale, un régime politique.

Que faut-il entendre par hétérosexualité ? Le geste de Wittig est important en ce qu'il refuse justement la réduction de l'hétérosexualité à la simple pratique ou attirance sexuelle pour un membre du sexe opposé (de la même manière que, couramment, le racisme ou le sexisme sont définis comme des
attitudes discriminantes sur la base de la race ou du sexe, ce qui laisse totalement de côté la question de la genèse, de la production et de la reproduction de ces attitudes : en bref, le système à leur origine – ce que les épistémologies féministes et antiracistes s'efforcent justement de mettre au jour). Il s'agit pour elle de se demander ce qu'est vraiment, complètement, l'hétérosexualité, entendue non comme la préférence sexuelle d'un groupe d'individus particuliers mais comme l'étalon de jauge, de production, de discrimination de la sexualité contemporaine elle-même. Comprendre l'hétérosexualité comme une simple préférence ne permet pas de saisir sa dimension hégémonique et normative. Cela ne permet pas de comprendre pourquoi certaines sexualités sont historiquement frappées du sceau de l'infamie, pourquoi y compris dans les pratiques « hétérosexuelles », certaines pratiques (notamment à visée non-reproductive) sont elles aussi considérées comme perverses, déviantes. Cela ne permet pas non plus de mettre à jour la différence et la hiérarchie dans les rôles sexuels, et ce au sens propre, les rôles à l'intérieur de la sexualité.

Il est courant de prendre l'hétérosexualité pour la sexualité « normale », autant statistiquement que « naturellement », puisque c'est la « seule » qui puisse déboucher sur la reproduction, et
in fine, la perpétuation de l'espèce. Mais c'est justement ce réflexe que Wittig dénonce comme résultant d'un formatage idéologique, la pensée straight, qui vise à préserver un ordre politique et non faire état des choses telles qu'elles sont de tout temps et spontanément.

Analyser l'hétérosexualité comme régime politique ne revient pas à jeter l’opprobre sur les individus particuliers dits « hétérosexuels » : Wittig ne s'attaque pas à l'horizon le plus purement physique et atomique de la sexualité, mais se demande et analyse tout ce qui gravite autour, la manière dont la pensée s'empare de la sexualité en faisant de l'hétérosexualité un régime hégémonique et normatif, et la manière dont ces actes sexuels sont déterminés, codifiés et influencés par le politique. Inversement, elle se demande aussi la manière dont la société et ses catégories effectives servent l'ordre politique sexuel, qui est hétérosexuel.
Il est très difficile d'analyser la sexualité en termes politiques, tant le présupposé est grand et répandu qu'elle est
naturelle, anhistorique, spontanée, a-culturelle. Mais ce sont des présupposés que l'on peut remettre en question, notamment en faisant l'histoire de la sexualité.

Pour donner un exemple, dans le monde romain, il n'existait ni hétérosexualité ni homosexualité. Les rôles sexuels se répartissaient suivant une dimension actif/passif supposée en accord avec le statut social. Il n'était pas infamant de se donner, lorsque l'on était un homme, à un autre homme plus âgé ou d'un statut social plus élevé, tant que l'on y prenait pas trop de plaisir, et que ce n'était pas au nom d'une préférence personnelle pour la passivité. Le statut actif était fondamentalement lié à la masculinité, consubstantiel à l'homme, ce qui avait pour effet de jeter le discrédit sur les hommes qui ne se conformait pas à cette norme. Les femmes, elles, devaient de tout horizon rester passives.
Cette description donne déjà à voir la manière dont le politique influe et se tisse dans les sexualités et les pratiques sociales, qui ne sont jamais neutres ou privées. Un des slogans des mouvements féministes des années 70-80 « 
le personnel est politique », traduit précisément cette dimension du dévoilement que tente Wittig dans son ouvrage. Dévoiler ce qui se fait passer pour naturel et normal, ce qui tend à faire oublier sa genèse et sa constitution, et ce qui tend à faire oublier les intérêts qui président à sa formation. La démarche est presque nietzschéenne : en quelque sorte, Wittig ne fait rien d'autre que la généalogique de la sexualité, en jetant le soupçon sur sa naturalité présumée et l'horizon réel des choses qu'elle détermine.

Wittig est loin d'inaugurer ce geste « déconstructiviste » féministe. La plus célèbre de ses initiatrices n'est autre que Beauvoir elle-même, avec Le deuxième sexe. Il n'est pas inutile de rappeler la formule choc de l'autrice, et sa suite : « On ne naît pas femme, on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c'est l'ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu'on qualifie de féminin » (cité dans Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualités, Paris, PUF, 2008, p. 5)

Monique Wittig s'inscrit dans cette déconstruction du naturel des genres et des sexes à un degré supplémentaire : c'est la sexualité qui détermine et constitue les genres, sexes, rôles sexuels et de genre. S'il y a des femmes et des hommes, c'est parce qu'il y a l'hétérosexualité. L'hétérosexualité est foncièrement une organisation politique, qui définit et assigne des rôles et des frontières aux individus. Dans cet ordre d'idées, une femme est ce rôle, cette identité politique et son expression conforme qui est attendue des individus perçus comme « femmes ». Celles qui ne s'y conforment pas ne sont « pas des femmes », d'où la formule frappante qui clôt La pensée straight et qui vaudra à Wittig une renommée internationale : « les lesbiennes ne sont pas des femmes ».

Les lesbiennes ne sont pas des femmes, parce qu'elles ne remplissent pas les exigences du régime hétérosexuel normatif hégémonique, qui assigne « la femme » à l'hétérosexualité et à la reproduction.

Loin d'être synonyme d'inintelligibilité, ce constat ouvre en réalité les possibles et débouche sur l'appréhension des genres et des sexualités, des corps et du sexe comme productions, relevant de performances (ou de performativité, pour reprendre Judith Butler) et de technologies (pour reprendre Teresa De Lauretis). S'il est possible de ne pas être « femme » ou « homme », s'il est possible de signifier autrement les individus, de remettre en question la naturalité présumées de catégories qui sont en réalités élaborées pour servir un ordre politique, un horizon nouveau de résistance et d'autonomie s'ouvre contre cet ordre politique hégémonique et ses normes.
C'est ici que réside toute l'importance de la pensée de Wittig, et c'est ce qui explique l'ampleur de sa diffusion, et son influence dans les philosophies et épistémologies féministes et
queers ultérieures.

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