Comment dire « non » aux européennes ?

Et si, tout simplement, on n'allait pas voter ?

Mais dans un sens un peu spécial. Je vous propose un autre mode de scrutin : au lieu d'une liste de noms ou d'un pour et d'un contre, prenons pour hypothèse que le scrutin est divisé entre « voter » d'une part, et « ne pas voter » de l'autre.

Les arguments pour le vote sont déclinés à longueur de journée, je n'y reviens pas longtemps : c'est un vote contre Macron, c'est un vote pour une autre Europe, contre le RN aussi, etc. Dans les cas des partis non-électoralistes, comme LO, il s'agit d'une indication des mentalités et de faire parler de soi.

Quels arguments peuvent se trouver derrière l'autre options, en dehors des plus communs ? Dans L'homme révolté, de Camus, la révolte est présentée comme un « non » qui est toujours la suite d'un « oui » plus fondamental. La révolte est toujours d'abord adhésion, avant d'être refus. Le refus est toujours « au nom de ». Le « non » à l'esclavage de l'esclave qui se rebelle est précédé d'un « oui », oui à la vie, oui à sa liberté. Il n'est possible que parce qu'il y a ce oui initial, là, qui met tout en branle.

Si l'on transpose cette logique dans le cadre du vote, on peut se poser la question qui suit : à quel type de « non » nous entraîne un « oui » à autre chose ? Autre chose, c'est à dire une société sans oppressions, une société débarrassée du capitalisme, du patriarcat, du sexisme et du racisme, une société où nous coopérons pour résoudre avec une énergie et un génie jamais vu les problèmes qui se posent collectivement à nous ? Un horizon encore difficilement imaginable tant les bouleversements seraient conséquents ?
Comment mettre en oeuvre ce « oui », quel type de « non » peut le porter, le couver, lui faire la place, en convoquer la force et la vigueur ?
Le « vote contre » ? Un « non » qui dit non à moitié ? Un « non » qui se déploie dans les vieilles outres de la représentativité, de l'isoloir et de la délégation ? Le « non » de l'opposition qui reste, parce qu'elle est « opposition », assujettie à son opposant, qui règle le jeu, les mises et la partie ? Quel « non » est-ce là, que ce non qui dit « oui » à moitié, au quart, au dixième ? Est-ce le genre de « non » qui peut porter l'avenir, les flammes et le brasier dont nous avons besoin ?

Notre « oui » n'exige-t-il pas de nous que nous brisions les habitudes, la roue du système et jusqu'aux plus petits éléments qui forgent les colosses qui nous asservissent ?

L'esclave dit-il « non » en disant « moins fort » au fouet de son maître ?

Va-t-on voter, lorsque l'on souhaite porter dans ses os, ses bras et son coeur, un « non » d'une force plus terrifiante qu'il n'y en a jamais eu encore, un non à la hauteur du « oui » qui le précède ?

« Mais que faire alors ? » est la question qu'ouvre immédiatement cette perspective. C'est d'ailleurs son mérite le plus excellent - tout commence avec ce « que faire ? », et tout doit s'inventer en partant de là. Mais on peut commencer, très simplement, par battre le pavé. C'est du bitume, des rencontre, du nombre et des clameurs que s'esquisse le plus le « oui » de demain.

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