Outils de lutte et relations de pouvoir

Quelles peuvent-être nos armes, quand nous sommes en situation d'oppression ? Comment se défendre, quand les institutions supposées garantir nos droits et assurer l'équité servent en réalité les maîtres et les dominants ? Avec quelles limites ?

Ce sont des questions auxquelles, entre-autres, les mouvements antiracistes et féministes se sont particulièrement confrontés depuis leur émergence. Avec #MeToo s'est dévoilé au reste du public une réponse parmi d'autres, le public shaming : une stratégie qui consiste à pointer ouvertement du doigt un individu, notamment sur les réseaux sociaux, pour dénoncer ses méfaits, et ainsi lui apporter honte et discrédit au vu et su de toustes.


Le public shaming.

Le succès actuel de cette stratégie repose en partie sur sa synergie avec les réseaux sociaux, qui permettent un anonymat relatif tout en offrant une visibilité et une capacité de réaction sans commune mesure avec tout autre média antérieur. Là où ces médiums deviennent des éléments de lutte dans les milieux féministes et apparentés, c'est parce qu'au contraire de la radio ou de la télévision, n'importe qui décide à titre individuel de ce qu'il peut retransmettre. Bref,
nous pouvons contrôler ce qui se dit, ce qui se fait, et ce qui est renvoyé au plus grand nombre, comme il étant rarement possible de le faire auparavant.

Là où la notoriété était synonyme d'impunité devant les institutions, elle devient parfois synonyme de plus grande vulnérabilité sur les réseaux, où des centaines, voire des milliers d'internautes peuvent en quelques heures inonder Twitter ou les commentaires Youtube de milliers messages infamants à propos de telle ou telle personne. L'affaire Weinstein ou Polanski sont des exemples parmi d'autres d'hommes intouchables dans la vie ordinaire et publique traditionnelle, mais férocement combattus et mis à mal sur les réseaux sociaux.

Évidemment, le
public shaming ne résume pas à lui seul #MeToo. Plus important encore peut-être, est le sentiment de sororité ou la prise de conscience qui en a échu, quel que soit notre genre. Je me rappelle encore l'impression qui m'en est restée, à une époque où j'étais peu conscientisé·e sur ces questions : « Tant de messages... ». Tant de messages qui transparaissaient sur mon fil d'actualité, tant de femmes que je connaissais sans savoir à quel point le sexisme les avait impacté. C'est réellement à ce moment que j'ai pris conscience de la nature à la fois systémique et politique du sexisme, là où je le résumais avant aux agissements d'odieux connards esseulés, non représentatifs de la société dans son ensemble.

La stratégie du public shaming est une arme qui fait aujourd’hui ce que peu d'autres font. Elle permet un réel empowerment (que l'on peut traduire par gain de pouvoir/de puissance dans le cas présent) des minorités, autorisant celles-ci à dénoncer leurs agresseurs ou oppresseurs, particulièrement lorsque ceux-ci sont bien en vue sur internet. Dans le meilleur des cas, elles peuvent attenter durablement à leur réputation et à leur image publique, voire pousser la machine judiciaire à se mettre elle-même en marche, comme ce fut le cas avec Weinstein, et mettre fin à une situation d'impunité totale outrageuse. 

Une légitimité relative au contexte.

Les critiques de ce mode d'action sont légion, particulièrement dans les sphères dominantes, chez les éditorialistes et les hommes et femmes politiques. On connaît les litanies habituelles sur le « tribunal médiatique/des réseaux sociaux », la « présomption de culpabilité » ou le « règne des foules », qui cherchent à opposer la mesure et la pondération présumée de l'ordre établi contre l'inculture, l'hystérie ou la soif de chaos des internautes. On comprend aisément l'origine de ces critiques : les dominant·es se trouvant dans une situation de monopole de la parole et de la justice, ce qui remet en question cette domination structurelle ne peut qu'être combattu, suivant deux axes : d'une part, le postulat que l'ordre établi est juste (sinon plus juste que la vindicte populaire) et d'autre part que la colère qui s'exprime en dehors de ces canaux est illégitime parce que barbare, immodérée, etc.

Cette approche quasi-systématique permet d'éviter de se poser la question de la genèse de ce genre de tribunal populaire, de sa nécessité pour toute une frange de la population en situation de domination politique. Las, ce n'est évidemment pas dans l'intérêt du dominant de mettre en question la pertinence de sa propre domination et ses effets, et cela arrive donc rarement.

Nous pouvons nous rappeler les mots de Danton : « Soyons terrible pour éviter au peuple de l'être ». Du point de vue dominant, la révolte des opprimé·es a effectivement quelque chose de terrible, particulièrement quand elle retourne une certaine forme d'arbitraire et de violence contre eux. Car, quelque part, les critiques sont « justes » : la plupart des call-out reposent exclusivement sur la parole de la/des victimes ou de personnes concernées (et reposent donc effectivement sur une présomption de culpabilité), elles laissent rarement la place pour une défense équitable (en comparaison du cadre de la justice institutionnelle) et n'ont aucun texte de loi, aucune instance modératrice à même de proportionner la peine au crime, celle-ci reposant exclusivement sur l'appréciation personnelle des participant·es.

Ce n'est cependant pas sans raisons : il s'agit ici de contrebalancer les effets d'un système qui, essentiellement, protège les agresseurs, culpabilise et met en doute les victimes (soit directement et explicitement, soit plus indirectement, du simple fait du statut de dominé et de tout ce qu'il implique en terme de préjugés, de situations sociales ou économiques fragiles, etc.) et sert plus qu'autre-chose à perpétuer ces situations d'oppression.

Autrement dit, la légitimité et la pertinence de ce mode d'action sont directement liés à la nature de l'ennemi à combattre : un ennemi en situation de domination structurelle, politique, majoritairement protégé par un système dont le but est de pérenniser son emprise sur les opprimé·es.


Un contexte qui n'est pas toujours présent.

Sauf qu'il se produit deux glissements, tristement fréquents dans certains milieux militants, qui finissent par transformer cet outil de lutte légitime en vecteur d'une nouvelle forme de domination, plus insidieuse et restreinte, mais qui peut avoir des effets drastiques sur la vie de certaines personnes – qui sont loin d'être des dominant·es.

Premièrement, on en vient à essentialiser la domination, comme si les rapports de pouvoir étaient intrinsèquement liés aux sujets et n'étaient pas résultat des relations et du contexte. Or, les relations varient et dépendent d'une géographie complexe : que l'on appartiennent au général à une catégorie opprimée ne signifie aucunement que l'on ne puisse pas localement nouer des relations de domination avec d'autres personnes. Elles peuvent faire écho à un caractère plus général, systémique, relatif à un autre genre d'oppression (un homme racisé n'est pas exempt de ce fait de sexisme, par exemple, même s'il est lui-même confronté au racisme de la société dans son ensemble), mais elles peuvent être totalement interpersonnelles, et même aller contre la dynamique générale des relations de pouvoir. Or, cette essentialisation finit par avoir le même effet local que le système plus général dans son ensemble : permettre de défendre des stratégies ou de protéger des personnes localement abusives au motif qu'elles sont au général opprimées.

En surplus, c'est une essentialisation qui tend évidemment à ramener les actes aux personnes, ceux-ci supposés témoigner de la nature profonde de celles-là (ainsi le dominant, catégorie relationnelle devient-il le dominant par nature et il en va de même du dominé), dans une pensée qui n'a plus de politique que le nom (si par politique, on entend, comme Marx, ce qui est relatif à l'organisation d'une société par une classe afin d'en exploiter d'autres).

Ce glissement, l'essentialisation et le discrédit systématique de tout contexte local au motif de l'existence du contexte général, va de pair avec et débouche sur une vision du monde simplificatrice, dont l'une des conséquences est l'existence d'une certaine orthodoxie militante vague mais rigide, un « si tu n'est pas avec moi, tu es contre moi » derrière lequel peuvent se dissimuler sans mal nombre de différents personnels et qui est propice aux jeux de pouvoir qui ne disent pas leur nom.


Deuxièmement, on emploie les mêmes stratégies violentes et arbitraires que celles employées à l'encontre des dominants vis-à-vis d'autres personnes marginalisées, qui sont plus vulnérables face à cette violence et à cet arbitraire, et ce d'autant plus que c'est parfois leur propre milieu qui se retourne contre elles. L'impact d'un tel public shaming est évidemment bien plus conséquent que lorsqu'il s'adresse à des personnes ayant peu ou pas de liens avec les milieux militants l'opérant, voire appartenant au bord politique opposé.

Le mécanisme de lutte et d'empowerment devient alors un instrument de contrôle et de pouvoir servant à asseoir des relations locales de domination et non plus à la combattre.

 
L'intérêt théorique de cet état de fait est bien de démontrer que si le caractère systémique (relatif à un système, à l'organisation générale d'une société dans une multitude d'éléments qui n'ont pas de rapports directs les uns avec les autres) des relations de domination est essentiel pour caractériser celles-ci au niveau politique, elles ne s'y épuisent pas. C'est bien d'ailleurs d'abord au niveau personnel que ces relations de pouvoir font sentir leur poids, y compris lorsqu'elles sont d'origine politique.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.