Vivre et manifester

Ou la nature du pouvoir. Les manifestations d'aujourd'hui sont presque des tragi-comédies, tellement les sentiments qu'elles provoquent et les situations qu'elles donnent à vivre sortent du cadre ordinaire de nos vies, semblent absurdes, et nous sortent de nous-mêmes.

« Quoi que puisse dire Aristote, et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au sérum phy, c’est la passion des honnêtes gens ; et qui vit sans sérum phy, n’est pas digne de vivre ; non seulement il réjouit, et purge les yeux pleurant, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête manifestant. Ne voyez-vous pas bien dès qu’on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d’en donner, à droit, et à gauche, partout où l’on se trouve ? On n’attend pas même qu’on en demande, et l’on court au-devant du souhait des gens : tant il est vrai, que le sérum phy inspire des sentiments d’honneur, et de vertu, à tous ceux qui en prennent. »

– Sganarelle, Dom Juan. Acte I, scène I.

Vivre et manifester ne se présentent pas comme des notions fortement liées, en Occident (du moins, pour une majeure partie de leur population). Nous ne sommes pas aux prises avec la nécessité de manifester au péril de notre vie, les manifestations en elle-même ne sont pas source d'un danger mortel, et la majorité des enjeux soulevés ne concerne pas non plus des questions de vie ou de mort dans le sens le plus strict du terme (à l'exception notable des féminicides et des réfugiés).

Cette situation est pourtant sujette à un changement de plus en plus notable aujourd'hui.

D'une part, la précarité généralisée mise en œuvre par les politiques néolibérales des quarante dernières années a fini par atteindre une ampleur telle que c'est bien la vie et la mort qui s'y trouvent engagées, de plus en plus littéralement.

D'autre part, le durcissement de l'appareil répressif étatique fait peser à chaque manifestation qui passe davantage de menaces sur toute personne qui prétend prendre la rue pour exprimer son opinion sur les politiques gouvernementales. Le mouvement des Gilets jaunes a contribué à rendre visible pour tous et toutes les pratiques policières et judiciaires atroces jusqu'ici réservées aux populations racisé·es des quartiers. Nous, populations relativement favorisées de ces pays, nous découvrons dans nos chairs et nos esprits que la justice et la police sont des armes à tranchant simple, dont le fil n'est jamais dirigé vers les gouvernants et leurs exécutants.

Aussi, pour qui veut témoigner de son expérience et de sa vie de manifestant·e se pose le dilemme suivant : dans quel mesure informer de la brutalité inouïe de la police et de la justice, afin de susciter l'indignation qui devrait légitimement s'y opposer, sans dissuader les gens de venir manifester eux-mêmes ? Comment dénoncer sans permettre à la terreur qu'elles cherchent à susciter de trouver son chemin ?

Comment manifester, quand c'est notre vie qui se retrouve engagée ?

C'est une question que je me pose moi-même à chaque manifestation, depuis bientôt deux ans. A l'époque, venu·e de province sur Paris pour poursuivre mes études, j'avais rejoint la mobilisation contre la sélection à l'université et la loi ORE (« Parcoursup »). A la veille de Mai, j'ai eu le malheur de me trouver en pleine manifestation au milieu d'un épais nuage de lacrymogène – et de voir surgir brusquement une matraque, en pleine course pour le sommet de mon crâne.

Le sentiment du choc qui m'en reste est assez indescriptible. C'est comme si tout mon corps dessinait une ligne unie de ma tête à mes pieds, fait d'un matériaux dur et creux en même temps. L'intégralité de mon être qui vibre, l'espace d'une seconde, le sentiment d'être très uni, indéchirable, et en même temps incapable de bouger. Mes jambes fléchissent et un énorme poids se pose sur mon dos alors que je gis face contre terre. « Vous êtes interpellé·e, vous m'entendez ? ». Je ne réponds rien, je suis à la fois dans mon corps comme si ses frontières étaient absolues et j'y suis comme un étranger en même temps. Quelques secondes passent, qui s'allongent indéfiniment. De grosses gouttes rouges ruissellent sur le bitume devant mes yeux. Au bout d'un moment, je me relève, dans un calme absurde. « Je me relève. Je suis blessé·e ». On ne me réponds rien mais on m'agrippe par l'épaule pour m'emmener plus loin.


Je ne serais même pas emmené en garde à vue, ce jour là : ma blessure est trop grave et exige des soins immédiats. Je finirais avec trois agrafes sur le sommet du crâne pour une plaie de 4-5 cm, ainsi qu'un point de suture sur le coude (un autre coup, que je n'avais même pas senti). J'ai eu la « chance » de ne pas avoir, jusqu'à ce jour, de séquelles liées à un trauma crânien – peut-être la pratique de la philosophie rend-t-elle le crâne obtus.

 La chair et la tête sont marquées pour toujours, cependant. J'y suis quand même retourné·e, manif après manif, parfois terrifié·e, parfois complètement serein·e. Et puis, les gilets jaunes : cet espoir féroce que le vent change de sens, et pendant deux week-end de décembre, l'impression que le pouvoir allait s'effondrer devant nos yeux et qu'enfin, quelque chose pourrait surgir, de neuf, de possible, une aventure à la hauteur de nos besoins.

Il n'est pas tombé.

Les condamnations, les matraques, les grenades, les yeux, les mains, elles, si.

Étrangement, plus le temps me sépare de ma blessure et plus je deviens effrayé·e. Comme si le sentiment d'en avoir réchappé s'ancrait toujours plus profondément en moi et mordait sur mes épaules l'idée d'un sursit temporaire, qui approche de son terme à chaque manif. « Cette fois-ci, je m'en suis tiré·e, oui, mais la prochaine ? »

Le cinq décembre, nous formons un cortège d'étudiant·es et de conducteurs·ices RATP pour rejoindre Gare de l'Est. En passant vers Denfert-Rochereau, deux lignes de CRS et une meute de la BRAV. En moi, c'est comme une glace liquide et acide qui part de mon ventre pour stagner dans mes jambes, et pousser l'air hors de mes poumons. En fait, c'est de la peur. Une vraie peur, une peur animale, physique, pas l'angoisse de mes concours ou le sursaut de frayeur des films d'horreur. Une peur brute et viscérale, qui glisse et creuse comme une marée vorace. Je ne connaissais pas ce sentiment, avant, et j'ai mis longtemps à comprendre que c'était de la peur. Sur le moment, rien de tout ça n'a de nom, mais ça sature toute les cellules et le monde lui-même en est changé.

Alors, on fait comme si. On passe les yeux au sol, en l'air, sur les balcons, on compte chaque respiration. Ça passe, on s'habitue progressivement mais les jambes sont lourdes et la moitié de notre cervelet restera alerte et tremblant jusqu'au soir.

L'autre moitié se raccroche d'autant plus aux slogans et à l'impression de force qui vient avec le nombre, qui le dispute à la sensation d'étouffement. Le pire, dans ces moments, c'est de ne pas voir ce qui se passe. Le lacrymo qui nous enveloppe comme une brume sinistre et féroce, les gens qui courent et le bruit qui rend sourd. La vision d'un cordon de flics est presque un soulagement : le danger est là, concret, casqué, immédiat. La peur ne disparaît pas mais elle devient précise et se délivre de l'attente. Quand on les voit, on sait si on doit courir ou pas, on sait où ils visent et où ils frappent. Quand on ne les voit pas, le ciel lui-même devient menaçant.

La manif devient un autre monde, un monde où l'espoir le dispute à la peur, où l'on est assuré de rien. Quand on rentre, le soir, que le silence se fait et que notre corps est enfin immobile, on est presque surpris de voir qu'il y a des choses qui ne bougent pas, que les murs sont fixes et que regarder derrière soi ne sert à rien du tout.

Tous ces sentiments viennent avec leur lot de pensées, qui sont souvent incrédules : on se dit que ce qu'on ressent, comment on se le décrirait, frôle trop la caricature, l'exagération, le romantisme. On s'y croit pas soi-même, parce qu'on ne peut simplement pas y croire ; c'est l'intégralité de nos habitudes de ressenti et d'évaluation des choses qui se trouvent obsolètes, inadéquates, congédiées. Penser, c'est à dire simplifier et relativiser, est un échafaudage qui prend mal sur des émotions aussi sauvages et pleines. Alors on ne se croit pas soi-même, on ne sait plus où l'on en est, et globalement tout se refoule et se met au placard, bon gré, mal gré, jusqu'à la prochaine manif.

Mais on le sent, quand même. Deep down. Nos os ne sonnent pas tout à fait pareil. Les rues n'ont plus les mêmes teintes, et l'air rend des couleurs légèrement différentes. La ville qui se déroule sous nos pieds cesse d'être un univers relativement uniforme, distingué entre centres d'intérêts et lieux de vie. Elle renvoie toujours, même dans le quotidien, à son autre, la ville dans la manifestation, à ces sentiments et à cette peur. Les flics, eux, sont comme un portail entre les mondes. Chaque patrouille qui passe est l'occasion d'un déphasage intérieur, comme si j'étais sous le soleil et sous la neige en même temps. Eux, quand je les regarde, semblent à mille lieu d'imaginer les émotions dont ils sont la cause.

De ces expériences plus que de n'importe quelles autres viennent les sentiments de l'impossibilité de revenir en arrière et d'une innocence envolée pour de bon. Ils ont marqué dans ma chair la nature réelle de leur pouvoir, et le tempo politique de nos démocraties libérales.

Un choc, la peur, et la vie qui s'en retrouve à jamais différente.

A tous les niveaux, même le plus primaire qui soit, vivre la manifestation me fait éprouver la nécessité brûlante que le monde doit changer.

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