Brûler des livres, quand on brûle des hommes

Lettre à mes ami·es qui s'indignent que l'on brûle des livres, quand le monde de celui dont on brûle les livres brûle lui, les hommes.

Mais qui donc veut la peau de F. Hollande ?

Dans l'échelle de valeur politico-journaliste contemporaine, en France, brûler des livres semble être incomparablement plus grave que de voir des hommes brûler. J'en veux le nombre de réactions Twitter des élu·es de tout bord et le traitement général, sur les chaînes d'information en continu, du traitement des deux affaires.

Il faut s'attarder sur la nature du traitement : l'un comme symbole, l'autre comme fait divers.

Brûler des livres, cela fait d'emblée surgir, semble-t-il, un imaginaire de la culture contre la barbarie. De la liberté d'expression contre le fascisme, de la pluralité démocratique contre la tyrannie. On focalise l'analyse sur le fait que ce soit un livre qui ait été détruit, comme si c'était le signal de guerre d'une cohorte contre la culture et la démocratie elle-même – car après tout, de quoi le livre pourrait-il être l'image, sinon de la culture et de la liberté d'expression ? Brûler des livres, n'est-ce pas quelque chose d'un peu barbare, voire d'un peu nazi ?

Soyons charitables, et demandons-nous quel sens peut avoir l'événement pour ses auteurs et autrices. Les slogans serviront de profession de foi : « Hollande assassin » et « Hollande hors de nos facs ». Visiblement, la portée symbolique de l'acte n'est pas la même pour ses auteur·ices que pour les journalistes. Ici, le livre n'est ni le signe de la culture, ni de la démocratie, mais plutôt de l'inverse : car c'est le livre de François Hollande qui a été brûlé, et c'est en protestation contre François Hollande que les manifestant·es ont fait irruption dans la conférence à Lille 2.

Sous quels griefs ? Tout simplement parce que l'ex-président représente, pour ces étudiant·es, un responsable de la précarité qui les frappe et qui conduit certains d'entre elleux à se donner la mort, par désespoir. Hollande est d'ailleurs nominalement cité dans la lettre laissée par Anas, ce jeune étudiant qui s'est immolé par le feu à Lyon, le week-end dernier, comme l'un des responsables de sa situation et de la situation de nombreux·ses jeunes et moins jeunes : les précaires. Celleux qui sont précaires parce qu'on a voulu qu'iels le soient.

Précariser les étudiant·es, n'est-ce pas cela, l'attaque contre la culture et la démocratie ?

Ce que les manifestant·es font, c'est simplement prendre une mesure politique, identifier un responsable politique à la détresse et la misère qui touche bien au-delà des étudiant·es. Parce que cette misère n'est évidemment pas le fruit du hasard, ou de la tragédie, mais d'une organisation sociale et économique – politique, donc, qui l'organise, qui l'orchestre, qui en profite. Avoir une population précaire, c'est s'assurer de maintenir les salaires bas, de dégager des profits hauts, de maintenir des conditions de travail inhumaines, tout simplement parce qu'entre une position précaire et la mort, la plupart des gens choisiront toujours un boulot de merde – même si ce boulot doit, in fine, avoir leur peau.

Ce travail de précarisation, évidemment, n'a pas commencé avec Emmanuel Macron, et c'est bien ce que pointe du doigt la lettre d'Anas.

C'est la vieille histoire de la lutte des classes, qui a repris en France depuis les Gilets Jaunes une certaine visibilité. L'histoire qui montre que la misère du plus grand nombre n'est pas un accident, la faute à « pas de chance » ou le résultat de dynamiques individuelles – tous·tes ces flemmard·es de chômeurs et chômeuses, qui n'ont qu'à monter leur boîte – mais bien le résultat d'une volonté politique délibérée. La planification d'une organisation sociale, économique et politique telle que certains, possédant·es, puissent jouir d'un confort et d'un pouvoir sans pareil pendant que le plus grand nombre, obligé de vendre sa force de travail pour survivre, vit continuellement avec le pistolet de la survie sur la tempe.

Il arrive que certain·es pressent la détente plutôt que de continuer à vivre opprimé·es sous le joug de la précarité, comme Anas.

Alors, ce qui est étonnant, ce n'est pas tant que les manifestant·es aient brûlé des livres, c'est qu'iels n'aient brûlé que des livres. Et de ce point de vue, si on est François Hollande lui-même, on devrait se féliciter de leur décence, de leur retenue et de leur sens politique : brûler des symboles, du matériel plutôt que des personnes, c'est-à-dire illustrer que le problème n'est pas une affaire de personne mais de classe, c'est assurément mille fois plus de subtilité, de sens de l'à-propos et de justesse politique que n'en ont jamais eu lui, son gouvernement ou la classe bourgeoise en général – elleux qui cautionnent et organisent la mort, les mutilations, la traite et l'exploitation des populations sous leur coupe.

Bref, brûler les livres de François Hollande c'est s'extraire de l'horizon du « fait divers tragique » qui a été le seul retenu pour traiter de l'immolation d'Anas, tout comme de celleux qui, en 2019, crèvent de faim chez elleux ou meurent de froid dehors. C'est s'ouvrir à la dimension politique de l'événement.

La seule question sérieuse qui demeure, c'est : jusqu'à quand ? Jusqu'à quand l'organisation de l'exploitation et des meurtres de nos frères, de nos soeurs, de nos pères, mères et ami·es, aura pour seule réponse l'attaque mesurée et politique des symboles ? L'histoire montre que ces représailles politiques ne suffisent parfois plus et que la foule en arrive à se hisser, par nécessité, à la violence de ses bourreaux – pour finir enfin de vivre à genoux.

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