La liste de Cergy

L'envoi d'une liste demandant le signalement des « signaux faibles de radicalisation » des étudiant·es de l'Université de Cergy suscite l'effarement d'une partie du personnel. Peut-on réellement l'interpréter comme un message « extrêmement maladroit », comme le prétend le président de l'Université, François Germinet ?

La naissance possède toujours un caractère rétrospectif. Même en biologie, elle est le seuil à partir duquel la vie de l'individu commence, et ne reçoit donc son sens d'être plein qu'au regard de ce qui lui succède. En histoire, la question de l'origine, du commencement, relève toujours de choix interprétatifs et a posteriori : identifier un élément comme « commencement », c'est toujours le faire vis-à-vis d'une suite d'éléments ultérieurs qui lui donnent son sens en tant que commencement.

La liste demandant le signalement des « signaux faibles de radicalisation », communiquée aux personnels de l'Université de Cergy, est-elle à ce titre un commencement ? Tout dépend de ce qui lui suivra. Elle est certainement une continuité, un aboutissement, une étape supplémentaire dans la radicalisation des esprits et des pratiques vis-à-vis d'un racisme toujours plus insistant, dont la nomination de Zemmour à CNews n'est qu'une autre facette. Un racisme qui n'est pas neuf, loin s'en faut, mais qui prend une virulence et des formes nouvelles, formes qui ne vont pas sans rappeler d'autres listes, et d'autres pratiques administratives supposément « parenthèse » dans l'histoire française.

Le problème de la naissance, c'est qu'en tant qu'élément toujours identifié a posteriori, il induit une mécompréhension du cours ordinaire des événements. Isoler un commencement au fascisme, c'est poser qu'un élement, cet élément là, précisément, est significatif. Clair. Témoin et symptôme inéluctable d'une crise à venir. Il implique la certitude de la présence d'une chose qui n'était jusqu'alors pas présente comme telle.

Dans le temps présent, en revanche, la signification de tels événements n'est pas toujours – sinon rarement – aussi ouvertement explicite. Ils se présentent bien plutôt comme une continuité, un glissement fait de répétitions, d'alertes et de vides, de creux, d'éléments que l'on pense significatifs mais ne sont suivis de rien de spécifique. Et l'on s'indigne, mais cette indignation demeure vaine, parce que le danger n'est pas à la hauteur (semble-t-il) de nos alertes. Après tout, on ne s'est pas mis du jour au lendemain à parquer les musulman·es dans des trains, puis dans des camps, pour les mettre en quarantaine au nom du risque de « radicalisation ». Peut-être même que cela n'arrivera jamais, ou pas sous cette forme. En surplus, on peut prédire que de nombreux autres scandales tels que celui de la liste de Cergy se produiront bien avant. Où, alors, placer le « non ! », comment faire entendre un « plus jamais ça » quand ce qui se passe, ce n'est pas tout à fait encore « ça » ? L'habitude s'installe, et le glissement se produit, sciemment entretenu par une foule d'intérêts (électoraux, financiers, politiques, désintérêt). Sombrer, c'est finalement une chose bien silencieuse et banale.

On s'attend souvent, en parlant de renaissance du fascisme, à un feu d'artifice explosif. Le bruit des bottes et de la mort, et de nouvelles étoiles jaunes rutilantes. Mais c'est peut-être se laisser piéger à l'imaginaire fasciste lui-même, à sa mise en scène grandiloquente. L'horreur qu'il inspire, son caractère monstreux peuvent ne pas être étrangers à ce biais, pour des raisons qui leurs sont propres : plus le monstre est spectaculaire, plus les raisons de la haine sont simples, et justifiées, et plus il nous est étranger. Or, Arendt a bien démontré ce que le fascisme devait au contraire au banal, à l'ordinaire, au commun. Le spectaculaire de sa mise en scène étant moins le résultat d'une volonté spectaculairement malveillante et terrible, que l'ancrage anodin dans les sentiments les plus ordinaires. Désir de plaire à sa hiérarchie, respect de la loi en vigueur, incapacité de se projetter à la place de l'autre, incapacité de penser. Le fascisme n'est pas le résultat des monstres, c'est le produit des petits chefs et de l'obéissance docile.

Maintenant, quel petit chef a cru bon de plaire à sa hiérarchie par l'envoie d'une telle liste ?

Un exemple des « signaux faibles de radicalisation » présents dans la liste envoyée au personnel de l'Université. Un exemple des « signaux faibles de radicalisation » présents dans la liste envoyée au personnel de l'Université.

 

 

 

 

 

 

 

 

Si l'on ne peut isoler cette liste comme le signe, le commencement certain d'une renaissance fasciste en France, on peut en revanche s'attarder sur ce qu'elle fait concrètement. Ce qu'elle fait, c'est dans son essence même stigmatiser une population donnée, à l'aide d'un retournement fallacieux : les terroristes sont un danger pour la société, les terroristes sont des mulsulman·es, ce qui se traduit (supposément) par certains signes distinctifs. Ici, la pensée s'emballe : ces signes deviennent alors la marque du danger lui-même. Tout individu qui les présente est alors 1) un·e musulman·e (l'habit fait le moine, « musulman·e » n'est plus caractérisé substantiellement par l'adoption d'une foi, mais entre-autres par des critères physiques) et en tant que tel 2) un danger potentiel, qu'il convient de signifier comme tel.

Rendre compte du vice de raisonnement à l'oeuvre n'est pas si évident dans la mesure où il est justement très banal. On prend les choses pour des signes certains, arrêtés, témoins infaillibles d'une réalité déterminée à l'avance. Dans une autre mesure, c'est exactement le même type de raisonnement qui arraisonne « voile » et « soumission de la femme » ensemble. Peu importe la volonté de signifier du sujet, peu importe le nombre d'éléments qui le débordent complètement (les structures, les contextes économiques et sociaux, géopolitiques et institutionnels) et le contexte particulier qui lui est propre. Non, la pensée se fait stupide et simplificatrice, atomisante : les mauvaises actions découlent de mauvais sujets. La présence du mal effectif ne peut s'expliquer, pour cette pensée, que par la présence du mal dans le sujet lui-même – ou, en l'occurence, dans ce qui le « radicalise » et le fait devenir mauvais : l'Islam. La présence de l'Islam dans le sujet se détermine via certains signes, comme une maladie le ferait par ses symptômes physiques. En conséquence, les musulmans deviennent des sujets malades, plus ou moins gravement atteints suivant les cas, et le stade terminal consiste en un comportement terroriste. Ils deviennent une population à surveiller, à recenser, à lister.

Voilà comment se construisent les monstres et comment se légitime le racisme institutionnel, en partant d'une poignée de terroristes.

Une question se pose alors : à quel moment leur imposera-t-on de coudre un croissant jaune sur leur veste ?

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