Maladie

Être malade qu'est-ce que c'est, au juste ? Premier acte du journal d'une épidémie.

OUVERTURE

Le rideau se lève.

La scène est occupée par une chaise, seule, éclairée par un rai de lumière. On peut deviner une silhouette qui fait les cents pas en restant toujours dans l'ombre, sur le bord.

La silhouette finit par arriver près de la chaise et la contemple d'un air mi-pensif, mi-embarrassé. Impossible de dire a priori s'il s'agit d'un homme ou d'une femme.

Elle prend une inspiration brusque, et tourne sa tête vers la salle.

LA SILHOUETTE : Bon ! Il semblerait que...

Elle tente de s'asseoir sur la chaise, avec beaucoup de précaution mais également une certaine exaspération.

LS : Il semblerait que...

Elle se cesse de bouger de droite à gauche, de croiser et décroiser les jambes. Elle se déplace en restant toujours assise sur la chaise de quelques centimètres, se bascule d'avant en arrière. Elle a l'air très visiblement inconfortable.

LS : Il semblerait que... Nous soyons malade.

Sur ce dernier mot, elle a totalement arrêté de bouger et regarde la salle avec un air dénué d'expression. Elle laisse passer plusieurs secondes, puis se lève. Elle continue de parler d'un débit beaucoup plus assuré en tournant autour de la chaise, la touchant fréquemment du pied ou des mains.

LS : Oui, voilà, nous sommes malades. NOUS SOMMES MALADES ! ET ALORS ? On est malade, on est malade. Bon, voilà, on est malade. MA-LA-DE. Malademalademalade.

Elle s'interrompt, comme si elle venait d'être frappée par une idée incongrue.

LS : Malade ? M-a-l-a-de (Elle compte sur ses doigts). Six lettres (Elle semble goûter quelque chose, puis crache avec dégoût. Elle s'adresse à la chaise). Oui bah merde, quoi ! On est malade.

On entend subitement de la musique, comme si une voiture passait avec sa fenêtre ouverte non loin. La silhouette suit le bruit du regard, totalement absorbée. Une fois le silence revenu, elle se retourne vers la chaise et, dans un mouvement brusque de colère, la secoue en tous les sens.

LS : MAIS VAS-TU TENIR DROIT A LA FIN ?

Elle repose la chaise et reste appuyée dessus avec des efforts visibles, comme si elle voulait l'enfoncer dans le sol.

LS : Bordel de chaise. C'est la seule que j'aie, en plus. Totalement fiable, une bonne chaise comme on en fait plus. Merde alors ! Voilà quelques jours encore, je me promenais avec sur les quais de la Seine et puis du jour au lendemain...

Elle se place face à la salle, les mains sur les hanches, à côté de la chaise. Elle la désigne du doigt d'un air abattu.

LS : Voilà... Ça. Je ne comprends pas, vraiment pas.

Elle s'assied en tailleur, de manière à poser un de ses coudes sur le siège dans une position visiblement inconfortable.

LS : Ah, c'est le confinement. Ah, ça oui. Et puis...

Elle met la chaise sur sa tête, en tenant les barreaux entre ses mains. Elle les secoue légèrement.

LS : Vous voyez ? Elle tremble. De la fièvre, peut-être.

Elle prend une inspiration, puis s'efforce sans y parvenir d'ôter la chaise du dessus de sa tête. Elle est toujours assise en tailleur. S'en suivent quelques instants de lutte, en vain.

LS : ET MERDE.

Elle cesse de lutter, l'air encore plus abattue. Elle continue de parler à travers les barreaux.

LS : C'est bien ma veine. Vous voyez, quand on est malade, c'est la tempête. Et pas que moi, hein ! (Elle pointe le côté de la scène du doigt). Vous entendez pas ? Rien ? Bah oui, rien. Justement. Personne, sauf le matin dans les magasins. Là par contre, tout le monde se crache copieusement dessus. C'est à se demander à quoi ça sert tout le reste...

Elle gratte le dossier de la chaise au-dessus de sa tête d'un air pensif, comme s'il s'agissait de son propre crâne.

LS : Enfin bon... Il faut bien faire avec ! Mais tout est sans-dessus-dessous. Pas littéralement, mais tout comme ! Ou, quoique... (elle lève les yeux vers la chaise au-dessus de sa tête). Peut-être bien littéralement finalement. Comment je vais faire pour lire, moi, avec ma chaise sur la tête ? Et pour dormir ? Et travailler ? Vous savez, entre vous et moi, cette chaise c'est un peu mon foyer. Mon... Sanctuaire ! (elle lève un doigt, l'air visiblement satisfaite d'avoir trouvé ce mot). Comme on aurait dit, dans le temps. Tiens d'ailleurs comment je sais ça, moi ? Enfin peu importe. Cette chaise, c'est mon chez-moi, en temps normal ! Et là, et bien vous voyez... (elle tente à nouveau d'ôter la chaise de sa tête, toujours sans succès). C'est un peu ma prison, on dirait ! Oui vraiment la maladie, c'est la tempête. Pourtant je me sens bien moi (elle frissonne pourtant en disant ces mots, et se frotte les bras comme pour se réchauffer. L'opération est rendue compliquée par la chaise. Elle se cogne à un barreau). Aille ! Ouille ! Moi qui pensait que je pouvais compter sur toi, qu'est-ce qui te prend subitement ? Tu es devenue malade ou qu... Oh. Certes.

Des bruits de discussions anodines se font entendre au-dehors, suivit de rires. La silhouette jette un regard courroucé vers l'origine du bruit.

LS : Bandes de cons. Attendez que votre grand-mère tombe malade par votre faute aussi, et que votre chaise fasse le bordel. On verra qui va rire.

Elle s'arrête un instant, l'air surprise. Elle se frappe le front d'un air joyeux.

LS : MAIS OUI ! RIRE ! (elle se lance dans un long éclat de rire, visiblement sincère au départ, vite forcé). Ouais, bon... C'est quand même une bonne idée. Après tout, pourquoi on devrait s'empêcher de vivre ? Même avec une chaise sur la tête, je peux regarder la télé. (Elle jette un coup d’œil sur le côté de la scène, d'abord bref, puis de plus en plus appuyé, comme si elle était incapable de s'en empêcher. Elle finit par se lever et se mettre face au côté de la scène, de profil pour la salle). Il faut beau dehors, n'empêche... Et puis merde !

Elle parvient à ôter la chaise de sa tête dans un mouvement de colère, la pose à ses pieds, à nouveau face à la salle. Elle la regarde d'un air courroucé quelques secondes, puis semble s’apercevoir que plus rien ne se trouve sur sa tête.

LS : Oh mais ça, alors ! Et bien. (elle s'adresse à la chaise, se déplaçant de temps en temps sans jamais aller très loin, l'air un peu plus détendu). Est-ce qu'on a tout ce qu'il faut ? Les courses, c'est bon. Le chat, c'est bon. Le savon ? (Elle mime l'ouverture d'un placard et compte jusqu'à quinze). Bon... j'espère. Le chat ? C'est bon. Des livres ? OK. La bouffe ? (elle prend soudainement un air catastrophé, les mains sur la tête, et court dans tous les sens en ayant l'air de vérifier plein d'emplacements différents plusieurs fois de suite). Le riz ? Les pâtes ? Les pâtes ? Le riz ? Les pâtes ? Le sucre ? Les chips ? Le riz ? LE CHAT ? (elle s'arrête, l'air un peu fou, en respirant bruyamment. Elle prend une grande inspiration, yeux clos). ALLONS BON. Ça va aller. Ca-va-al-ler. SI. Moi qui n'aime pas voir personne, je ne vais pas voir personne. Euh... Enfin, je vais être tranquille quoi.

Des rires et des bruits de jeux se font entendre à nouveau sur le côté. La silhouette tourne un regard craintif vers l'origine du bruit. Elle tend un bras, l'air hésitant, comme si elle allait se décider à sortir. Elle se ravise, et laisse retomber son bras le long du corps.

LS : Bon... C'est vrai qu'être malade, c'est pas que dans le corps. (elle s'assoit sur la chaise, l'air infiniment triste, la tête entre les mains, face à la salle). J'ai déjà vécu ça, moi. Être seule. Je connais. Mais... Ça ne fait pas toujours du bien. Je me dis qu'en prison, n'empêche... On doit pas avoir la vie rose tous les jours. (elle mime avec ses mains la présence de quatre murs, serrés autour d'elle). Non, vraiment. On se rend pas compte que c'est une torture quand on est libre de s'enfermer chez soi. Mais là, l'idée de ne pas pouvoir sortir... (elle prend une inspiration brusque, et semble lutter contre la nausée). Ça me rend malade.

Elle lutte contre la nausée pendant quelques secondes. Elle se lève soudainement, l'air résolu, et tourne le dossier de la chaise vers la salle. Elle s'y rassoit à califourchon.

LS : Il faut que je vous dise, je vois pas vraiment le monde comme les autres. Vous savez, on a souvent l'impression que le monde, c'est... Des choses. Et puis des mots, sur les choses. Et nous au milieu, enfin un peu à gauche quand même, sur le bord de la route. Mais moi... Moi j'ai plutôt l'impression que tout part de là. (elle désigne le milieu de sa poitrine du doigt). Vous savez, comme des marionnettes. Comme si les choses, en fait, c'était mes peintures, mes sculptures, mes tableaux. Mes assemblages... un peu bizarres (elle ouvre de grands yeux et hoche la tête d'un air convaincu). Comme si je n'avais pas des yeux, mais des fils pour voir, des fils pour bouger, des fils pour toucher. Alors, d'ordinaire, tout ça tient assez bien en place... (elle prend quelques secondes pour réfléchir). Parce qu'on a l'habitude. On bouge toujours un peu pareil, on fait les mêmes mouvements, et ça donne un peu les mêmes idées. D'ordinaire c'est pas que tout ne bouge pas, c'est juste que c'est un peu comme le mouvement d'un berceau. On le voit plus vraiment. On est... (elle s'interrompt, visiblement à la recherche d'un mot). Bercés. On dirait, endormi quoi ! Som-. Somni-... Somnolent ! Bref. On ne voit pas que ça bouge. On a l'habitude. Alors que là...

Elle examine les alentours comme si elle découvrait la scène pour la première fois.

LS : Tout est différent ! Enfin, un peu. C'est toujours le même, et en même temps c'est pas pareil. Comme si... (elle se recule et mime une convulsion. Elle continue à parler avec la voix vibrante, tout en continuant son mime). Comme-si-on-tremblait-comme-ça-tout-le-temps. (elle varie l'intensité aléatoirement. Elle se touche la tête, la tourne avec ses mains dans tous les sens, bouge les jambes. Elle se bascule d'avant en arrière. Elle garde durant tout le temps de son mime les yeux ouverts, scrutant tous les coins de la salle. Elle s'interrompt). Vous voyez ? Quelque part, c'est la même chose (elle désigne la salle d'un grand geste). Et en même temps, c'est différent. Les choses ordinaires nous coulent entre les doigts. On a l'impression de se noyer, et en même temps d'être jeté du plus haut de la plus haute montagne (elle mime une grande chute avec sa main). Wouuuuush. BaM. FLATRA-tracas. La maladie, c'est comme de nouvelles lunettes qui sont pareilles que les anciennes, sauf qu'on sait que ce sont pas les mêmes. Et même moi... (elle se désigne elle-même du doigt. Elle essaye ensuite de poser son regard sur des parties hors de portées de son corps, comme un chien à la poursuite de sa queue.) Est-ce que c'est bien moi ? (Elle regarde sa main attentivement). Je crois bien. Et en même temps... je touche pas vraiment pareil. Je sens pas pareil. Et dans ma tête... tous les fils sont agités, et je me cogne dans toutes les choses. (elle croise les bras sur le dossier de la chaise et pose sa tête dessus). C'est déprimant. Dire que ce n'est même pas le premier jour de la quarantaine... (Elle se redresse, observe la chaise avec étonnement). Tiens, ça a l'air un peu plus stable. (Elle se met debout sur la chaise, sur un pied, en équilibre). C'est quand même un drôle d'horizon nouveau, ça.

Elle passe un petit moment à jongler d'un pieds sur l'autre, le regard fixé au loin, captivée. Elle murmure, chantonne de manière indistincte, pour elle-même. Elle finit par redescendre, l'air fatiguée mais satisfaite, et sort de la scène en emportant sa chaise sous le bras, avec quelque effort.

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