Flying Tiger, les raisons de la colère

Ce samedi 12 octobre s’est déroulé le débrayage des employées de Flying Tiger, de 15h à 17h à Dijon, qui protestent contre leurs mauvaises conditions de travail et le manque d’écoute de leurs supérieurs.

Les employées de Flying Tiger en grève devant leur magasin, ce samedi 12 octobre 2019 © L.S. Les employées de Flying Tiger en grève devant leur magasin, ce samedi 12 octobre 2019 © L.S.

« Vendeuses en colère »

 Le samedi 12 octobre de 15h à 17h, au 58 rue du Bourg à Dijon, les drapeaux sont rouges. Au loin se font entendre les chants des vendeuses de Flying Tiger qui, dans la bonne humeur et – comme elles le disent elles-mêmes – « toutes soudées », dénoncent les imprévus de l'emploi du temps, les dimanches non-payés, le manque de sécurité constant, les tâches imposées qui ne relèvent pas de leurs compétences, les propos désobligeants de leurs supérieurs hiérarchiques et, en somme, le flagrant manque de respect envers le droit du travail de la part de leurs employeurs. Face au mépris et au manque d’écoute de ceux-là, leur colère est allée crescendo jusqu'à atteindre ce mois-ci son paroxysme. Plutôt que de démissionner, munies de courage et accompagnées de quelques membres de Force Ouvrière et de leur ex-manager, elles ont choisi de manifester leur mécontentement, pancartes en mains, espérant à la fois ouvrir le dialogue avec leurs employeurs et montrer leur solidarité aux employés qui seraient dans une situation similaire.

Beaucoup de clients s’étonnent, ignorants de ce qui pourrait déclencher une telle vague de mécontentement. Lorsqu'ils se rendent à Flying Tiger, les vendeuses sont souriantes, aimables et pleines de bonne volonté. Réputée pour les produits inédits qu’on y trouve, l’entreprise l’est également pour la qualité de la prise en charge des clients, qui ne fait jamais défaut. Le personnel est dynamique, les produits sont hauts-en-couleur, le magasin est régulièrement bondé et finalement, la qualité des conditions de travail ne transparaît pas, ou alors rarement, au yeux des visiteurs. Apparemment, tout va pour le mieux dans le monde de Flying Tiger et la marque danoise elle-même l’assure: « Flying Tiger Copenhagen est responsable de la création d'un environnement de travail qui respecte les droits de l'Homme et les droits du travail pour nos employés et leur permet de s’épanouir en tant que professionnels1». Le respect des droits des employés ainsi que la préservation d'un cadre de travail « juste, sécurisé et inspirant2» sont les mots-clefs de la politique de l’entreprise  envers ses employés.

Ce qu'il se passe dans l'ombre

   Pourtant, ce samedi, les témoignages relatent une toute autre histoire. Dimanches non-payés, propos irrespectueux, manque de sécurité, de personnel et de matériels sont le pain hebdomadaire des vendeuses. Si elles gardent le sourire, ce n'est pas grâce aux directives de leurs employeurs, qui s'inquiètent peu que leur visage puisse être écorché faute à des cutters non-homologués, mais plutôt grâce à leur courage et leur persévérance, qui leur permettent de supporter ces terribles conditions de travail. Cependant, toute bonne volonté a ses limites: « Les dimanches c'est la galère, on est payé la misère », voit-on écrit sur les pancartes. Les semaines de 43h en moyenne qu’elles effectuent leur sont payées l’équivalent de 35h de travail, la faute surtout à des heures supplémentaires qui ne sont pas comptabilisées dans leur bulletin de salaire. Les 7 heures de travail le dimanche ? Souvent inexistantes sur le papier. L’une des employées de Flying Tiger nous informe: « Ce n'est pas notre premier débrayage » . Le 1er octobre, l'équipe s'était déjà rassemblée devant le magasin pour manifester leur colère. Lucien Bontemps, leur ex-manager, venait de se faire licencier après avoir effectué des démarches auprès de la médecine et de l'inspection du travail pour que ses collègues aient enfin accès à des outils plus sécurisés. 

Celui-ci, que nous rencontrons sur le terrain, nous décrit les déplorables conditions de travail de ses anciennes collègues : « Les t-shirts sont troués ». La raison ? « On ne leur attribue qu’un t-shirt et un pull pour la semaine. Quand j’ai été viré, j’ai dû reposer les miens sur la pile où on les trouve, pour que le suivant les récupère ». Soucieux de la vie que mènent ses collègues, il dénonce ces conditions de travail qui ne prennent pas en compte l’humain derrière l’employé : « Certains trouvent cela ridicule, mais quand vous n’avez qu’un seule change, même laver son linge devient un problème, car il faut qu’il soit sec pour le lendemain ». Il insiste: « Je n'ai jamais vu ça ». Si l'on prend en compte le fait que leur emploi du temps est fixé quasiment au-jour-le-jour, on comprend facilement qu'il leur est, dès lors, difficile de prévoir à l'avance leur planning personnel !

Présent depuis quelques mois dans l’entreprise, il fût lui-même confronté à certaines étrangetés propres à sa fonction: « C'est elles qui m'ont tout appris », confie-t-il en se référant aux vendeuses. Un manager nouvellement embauché a normalement besoin d'un certain temps d'adaptation afin de se familiariser avec l'environnement culturel et social de l'entreprise. Or, une fois arrivé sur place, on requit de lui qu'il prit directement son poste, sans qu'il puisse compter sur autre chose que sur la bienveillance et la patience des vendeuses qui, bien que ce ne soit pas leur rôle, prirent le temps que leur travail ne leur accorde pas forcément pour lui enseigner toutes les tâches qui étaient les siennes. 

Après son entrée en fonction, L. Bontemps ne tarda pas à découvrir les tares du fonctionnement de la boutique. Bien des éléments de sécurité, nécessaires et légalement requis, sont manquants, comme les cutters homologués ou les chaussures de sécurité. En surplus, l’accès à la réserve du magasin se fait par un escalier branlant, régulièrement source d’accident, ce qui « nous force à prendre des positions dangereuses pour notre dos et à nous râper les mains contre la rambarde lorsque nous portons de larges cartons, qui pèsent parfois plus de 10kg », déplore l’une des employées. En l'espace de douze mois, deux accidents ont donné lieu à une intervention de la part des pompiers, nécessitant à la fois hospitalisation et arrêt de travail. Au seuil de la réserve, où sont entreposés les cartons dans lesquels on trouve les produits du magasin, se tient également un trou de près d'un mètre carré, bouché par une plaque de contreplaqué posée là sans être fixée, entretenant ainsi la frayeur des vendeuses : « si un jour l'un de nous tombe dans ce trou, il se retrouvera directement en boutique, en écrasant sûrement sur son passage les clients se trouvant en dessous ». Quoi de plus rassurant, en effet ?

A cela vient s'ajouter l'absence de tableau d'affichage correspondant aux normes légales, une communication compliquée avec les supérieurs hiérarchiques et les propos désobligeants de certains responsables, qui n'hésitent pas à prendre les vendeuses à partie devant les clients du magasin, les poussant parfois jusqu’aux larmes. Notre témoin nous confie avoir été ciblée par ce qu’elle décrit comme une véritable « humiliation publique » de la part d’un responsable. Qualifiées de « minables » et « d'incapables » par un autre supérieur hiérarchique, les vendeuses ont ainsi droit à toutes sortes de sermons déplacés. Garder le sourire dans ces conditions n'est pas évident, on s'étonnera plutôt qu'elles ne l'aient pas déjà perdu.

Les revendications des employées © L.S. Les revendications des employées © L.S.

Fort heureusement, l'entraide règne entre les vendeuses de Flying Tiger et L.  Bontemps, bien que licencié, veille à leur faire connaître leurs droits et les soutient dans leurs démarches pour que ces derniers soient enfin respectés en même temps qu'il s'assure que la part des devoirs que chacun a envers l'entreprise soit complétée. Pendant le débrayage, la boutique tourne encore. Les clients peuvent sans soucis venir faire leurs achats, une personne est toujours en poste, prête à les recevoir, le sourire aux lèvres. Les vendeuses remplissent leur part du contrat avec ferveur,  demandant simplement, en retour et à bon droit, d'avoir accès à de bonnes conditions de travail, qu'on les paie pour les heures qu'elles font et enfin, que l’on ne porte pas atteinte à leur dignité humaine. Grâce aux débrayages des vendeuses, un rendez-vous avec la Responsable RH a depuis été obtenu et la discussion sur comment répondre à leurs revendications a pu être initiée. Il ne reste plus qu'à espérer que Flying Tiger, pour qui leur sourire est une ressource irremplaçable, prendra définitivement ses dispositions pour que la vitrine colorée de la boutique ne déguise plus à l’avenir une scène si dramatique.

Reportage et photographies réalisées par L.S.

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1  « Flying Tiger Copenhagen is held accountable for creating a work environment that respects our employees’ human and labour rights and allows them to thrive as professionals » https://corporate.flyingtiger.com/en/About--CSR

« Respecting the rights of our employees and building a fair, safe and inspiring workplace is a key strength for our continued success as a business » https://corporate.flyingtiger.com/en/About--CSR : Human Rights Policy, version pdf (à télécharger en bas de page)

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