Notre-Dame et la grenouille

Essai sur une autre perspective pour les flammes et les événements.

Qu'est-ce qui fait événement ?

Qu'est-ce que l'apparition d'un événement dans notre monde dit de nous, en admettant qu'une telle chose ne soit pas autonome et que nous le constituions par le prisme de notre ressenti, de nos valeurs, de notre perspective ? Comment avoir les clefs pour son interprétation, dès le moment où il n'y a événement que pour cette perspective qui le constitue, et qui se retrouve ainsi piégée à son propre prisme ? Événement que l'on ne peut pas véritablement aborder de l'extérieur, parce que ce à quoi nous avons affaire de l'extérieur n'est justement pas l'événement ?

Qu'est-ce que le non-événement dit de la perspective qui n'intègre pas un phénomène sous cette modalité quand d'autres le font ?

Soyons schizophrènes, éclatés.  

Je n'ai pas ressenti grand chose à la nouvelle de l'incendie de Notre-Dame. Si j'ai saisi, comme de loin, l'ampleur de l'événement (dans un sens très collectif), je n'ai pas vraiment été saisi, moi, par lui. Pour des raisons diverses. Je suis un drôle de breuvage : infusion d'idées marxistes dans la pratique, des kilomètres de bitume mangés depuis des mois au long fil des manifestations jaunes (j'en ai l'estomac plein), et le lacrymo qui refonde le sous-sol de mes narines. Nietzsche en bandoulière, et en bataille avec mon intérieur – résolument indigné devant cet ordre du monde pour des raisons qui m'échappent toujours un peu et qui me sont bien connues à la fois. Plus viscérales que morales, je dirais, même si les réactions des viscères ne sont peut-être bien que des morales déguisées.

La transmutation des valeurs, celle qui m'habite et me travaille à la charpente, elle n'est pas pleinement nietzschéenne. Elle s'oriente beaucoup au fil des événements qui me saisissent moi, là où mon époque me convoque, là où je réponds. Mon inactualité ne se constitue pas vraiment en dehors, et je ne roule pas bienheureux, loin de sa misère lointaine. C'est plutôt un drôle d'entrefilage où je m'efforce (bien malgré moi) de rouler autour et dedans, voir ce qui se trouve à la surface la plus tendue des choses, et tout au fond. Mes viscères et mes concepts en désordre s'assemblent pêle-mêle pour faire des pinceaux bien baroques. Je suis un hybride indémêlable de légèreté, de sérieux, de probité et de rien du tout.

Je me rappelle d'abord n'avoir rien ressenti, puis m'être assez amusé à faire tout un tas de jeux de mots loufoques sur le feu, la chaleur et les étincelles. L'événement a glissé sur moi comme une toile cirée, mais j'en ai senti les frémissements sur mes vêtements. Peut-être qu'il y avait beaucoup trop de théâtre, beaucoup trop de choses prévisibles pour moi pour que cela fasse réellement événement. L'ordre bourgeois fonctionne comme une montre grossière mais précise, et quand on a vu une fois le cirque médiatique autour de tout ce qui s'apparente de prêt ou de loin à un événement, on est vite écœuré, et étouffé. Les chiens de garde se comportant comme des chiens de garde, les capitalistes comme des capitalistes, les politiques comme des politiques. Aucune pensée radicale ou conséquente, aucune étincelle. Rien. Rien n'ébranle vraiment cette horlogerie là, et tout ce qu'on lui souhaite c'est de brûler aussi complètement que la forêt centenaire abritée dans Notre-Dame.

Ce n'est même pas l'hypocrisie, l'inconséquence, toutes ces choses qu'une perspective marxisante déploie facilement dans ces circonstances. C'est surtout l'absence de vision. De hauteur. La petitesse géographique avec laquelle ces immenses flammes sont avalées, digérées, commentées encore et encore avec des mots qui reviennent cent et mille fois par jour, tous les jours, tout le temps. Une sorte de rivet au quotidien, un déchirement triste et impuissant dans cette grenouille gelée qui sent que quelque chose agite légèrement son ventre, que quelque chose se passe, là, mais qui s'empresse de le mixer dans ses tubes de verre, son estomac de plastique, ses loupes stériles. Des antennes froides et curieuses sur lesquelles on a vaguement plaqué de l'émail, coloré à moitié, pour donner l'impression de la chaleur.

Peut-être que huit cent ans d'histoire qui partent dans les flammes en quelques minutes auraient dû être accueillis par trente ans de silence. Peut-être là et seulement , il se serait passé quelque chose.

Peut-être aurions-nous pu danser sur les flammes et le matin venu, nous, diables, nous aurions entrepris non la rénovation ou la restauration, mais la construction, le surgissement, l'exploit, de hisser face au soleil une grande tour de pierre.

Ici se tenait Notre-Dame, et son ombre s'y tiendra pour un autre millénaire encore.

Jusqu'à ce qu'elle s'évanouisse et retourne à la nuit, elle aussi.

Las, la fenêtre s'est fermée et c'est l'arc tendu de l'esprit et d'autre chose qui aurait pu surgir, qui retourne à la nuit.

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