Dissocier l'homme de l'oeuvre?

La rengaine utilisée pour défendre, ou prétendre ignorer les multiples accusations de viol à l'encontre de Roman Polanski, revient souvent à enjoindre de «dissocier l'homme de l’œuvre», ou de «l'artiste». Que vaut-elle?

Notons d'abord que l'idée se présente comme une concession : il est sous-entendu que les agissements de l'homme sont indéfendables – et on parle en effet d'une dizaine de victimes, la plupart mineures au moment des faits. Comment, dès lors, passer outre l'inexcusable ?

Par un tour de passe-passe qui prétend dissocier deux entités, « l'homme » et « l'artiste », alors qu'il vise en réalité à les confondre.

Approfondissons un instant la distinction : l'artiste, c'est à dire le réalisateur, celui qui produit des films, dont le domaine d'appréciation est esthétique (et non moral). Comment juge-t-on de l'artiste ? On le juge sur la qualité esthétique des films qu'il produit. La seule manière dont la moralité puisse éventuellement prétendre à un jugement sur Polanski-l'artiste, c'est à travers l’œuvre elle-même : son message, les conditions de réalisation, ses choix de mise en scène quand ils touchent à des thèmes moraux, etc.

Ainsi, ce n'est pas tant que Polanski-l'artiste ne soit pas tenu de rendre compte des agissements de Polanski-l'homme, c'est plutôt que l'approche artistique, donc esthétique, n'offre aucun angle d'attaque pour une condamnation morale sur les faits qui lui sont reprochés, qui n'ont pas en soi de rapport avec son œuvre cinématographique. Sauf quand l'auteur lui-même les lie de la sorte, ainsi qu'il le fait en parlant de l'affaire Dreyfus qu'il compare, dans une certaine mesure, avec le harcèlement dont il aurait été victime de manière injuste – nous en parlerons par la suite.

Polanski l'homme, lui, est celui qui a pris la fuite pour éviter un second procès aux Etats-Unis, celui qui est accusé de viol par une dizaine de femmes différentes, celui qui n'a jamais été jugé pour ces différentes accusations, sauf une fois, et qui aura passé en tout et pour tout 43 jours de sa vie en prison. Admettons un instant que tous les faits soient vrais et reconnus comme tel par la justice : n'importe qui se trouvera en mesure d'admettre qu'un mois de prison est une peine... assez légère, pour un pédocriminel et un violeur en série. En réalité, ils seraient suffisants pour lui faire passer le restant de sa vie derrière les barreaux, s'il avait été jugé et condamné à l'époque où il les a commis.

Dissocier l'homme de l'artiste possède deux buts argumentatifs :

  1. Justifier une absence de prise de position quant aux accusations, c'est à dire faire comme si elles n'existaient pas, que l'on soit un acteur ou une actrice qui travaille avec Polanski ou un spectateur/spectatrice en route pour voir son dernier film.

  2. Disculper Polanski lui-même, au motif que les mérites de l'artiste justifient qu'on laisse l'homme tranquille pour des actions supposées qui remontent à des décennies.

Dans les deux cas, on opère précisément la synthèse qu'on prétendait esquiver : en choisissant de ne voir que l'artiste, on absout l'homme de fait, quand bien même on prétend ne pas prendre position ; on permet à l'artiste d'être un paravent, un bouclier qui protège Polanski-l'homme des conséquences de ses actions. Imaginons que Polanski ne soit pas cet artiste reconnu, mais une personnalité d'un autre type : un politique, un dirigeant d'entreprise. Gageons que le traitement médiatique et judiciaire de ces affaires aurait pu connaître un autre tournant.

Polanski lui-même ne s'y trompe pas, et utilise autant qu'il le peut sa réputation, ses moyens et même ses œuvres pour se défendre : ainsi L'affaire Dreyfus. En d'autres termes, le principal intéressé nie de lui-même la distinction opérée par ses défenseurs et défenseuses. C'est bien cette réalité là, de l'impunité de l'homme garantie par l'artiste, qui a finalement convaincu Valentine Monnier de sortir de son silence.

Dans le cadre de l'affaire Polanski, c'est précisément l'impunité qui est en jeu dans le débat sur la séparation de l'homme et de l'artiste. Prenons un élément de comparaison : Céline, et son antisémitisme virulent. Faut-il se convaincre de ne plus lire Voyage au bout de la nuit en raison de l'immoralité de son auteur ? Si nous adoptons cette position, la quasi-totalité des auteurs, autrices et artistes « classique » doivent sombrer dans l'oubli, après être passées au crible de nos standards moraux actuels.

S'impose alors un double constat :

  1. D'une part, Céline-l'homme est mort et d'autre part, il a, dans une certaine mesure, payé pour ses actions après la Libération. Que l'on estime cette peine suffisante ou pas ne change rien au fait qu'il a été convoqué pour répondre de ce qu'il a fait.

  2. Étudier Voyage au bout de la nuit ou d'autres écrits de Céline, n'engage en rien de le disculper de ses actions et prises de position historiques. On peut sans aucune contradiction considérer l’œuvre, sur un plan esthétique, et l'homme, sur un plan moral. Aucune exigence morale ne se prête à l'abandon de l'examen esthétique de l’œuvre de Céline. Il y a toutes les exigences morales du monde, en revanche, à ce que l'on présente et mette en parallèle sa vie avec son œuvre, et que l'on ne dissimule pas ses positions antisémites.

Polanski, lui, n'est pas mort, et alors que la position de classique étudié et loué de Céline ne profite en rien à ce dernier, mort depuis longtemps, ni aux idées qu'il défendait alors, celle d'artiste profite éminemment à Polanski-l'homme, et lui assurera vraisemblablement de finir sa vie sans jamais avoir été tenu comptable de ses actions.

Bref : prétendre dissocier l'homme de l'artiste ne sert en réalité qu'à éviter à l'homme de rendre des comptes, au motif qu'il est aussi un artiste. C'est ici que réside le tour de passe-passe de cette position. Et c'est ici que réside le scandale : Polanski-l'artiste ou son œuvre n'ont jamais été en cause dans cette histoire, mais ils lui permettent néanmoins de s'en tirer en toute impunité. C'est bien cette impunité, le problème, c'est ce qui en fait un problème politique : une fois encore, un homme en position de pouvoir use de cette position pour violer, abuser, exploiter des femmes. Polanski n'est que le reflet de la société sexiste dans laquelle nous vivons, où ces situations sont légion. C'est bien pour cela que les appels au boycott sont pleinement légitimes, parce qu'ils répondent politiquement à un problème politique emblématique du sexisme lui-même : l'impunité des hommes qui violent.

Artiste veut dire ici pouvoir et c'est bien l'homme, et non l’œuvre, qui en profite.

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