La rage du précaire

Un témoignage personnel sur les effets de la précarité étudiante, suite à la dernière vidéo d'Ouvrez les guillemets.

Merci à Usul et Corentin pour ladite vidéo.

Leur colère plus encore que leurs propos est un écho juste et plein à la réalité que nous vivons. Outre la galère matérielle, les comptes d'apothicaires pour tenir le mois et toutes les difficultés mentionnées, je voudrais témoigner de la tension, du vécu intérieur qui nous fait lentement accumuler désespoir, rage et colère au fil des semaines, des mois, des années.

On l'enfouit comme on peut – il faut bien vivre et étudier – mais on n'oublie pas, pas vraiment. Chaque coups de semelle des dominant·es, chaque petite phrase et les lois assassines, bien sûr, et leur arrogance de prince constante, nous le rappellent. Tout s'inscrit comme un tatouage, sur les bras, les côtes, les jambes, la langue. On peut fermer les yeux pour ne plus les voir, mais le noir ne fait que rendre plus vif le souvenir de la brûlure, de l'aiguille qui perce la peau.

Plus le temps passe et moins leur parole a du sens comme parole, plus elle semble n'être que des crachats sur notre visage, dont on ne sait plus très bien s'il faut les attribuer à l'ignorance, au cynisme ou à l'hypocrisie. Plus le temps passe et moins les causes ont d'importance : les frontières de l'excusable sont franchies une à une, pour finir par être oubliées loin derrière.

C'est une réalité que ces élu·es, ces journalistes et autres éditorialistes ignorent en effet probablement, et que l'on finit par refouler nous-même les trois quart du temps, parce qu'elle est invivable. Elle appelle à des sentiments trop violents, trop brutaux. Elle revient, pourtant, à chaque nouveau crachat, chaque nouvelle insulte, toujours plus forte et présente : la haine. La haine pure, brute, dans une émotion presque tangible tant elle s'est accumulée au fil du temps, devant ces hommes et ces femmes qui disposent de la vie des autres comme autant de variables négligeables, pour assurer leurs petits privilèges et « la croissance » ou le dernier fétiche à leur mode.

Leurs politiques nous rongent, et leur haine aussi. Je ne sais pas laquelle des deux aura raison de moi en premier, ou d'eux.

Je n'aurais pas de mots assez justes ou assez forts pour décrire l'ampleur de cette colère et de cette haine. Je peux juste serrer des poings, et pleurer en silence devant son pâle reflet, dans cette vidéo. Chaque mot frappe, chaque pique d'humeur appelle sa suite, qui reste tue mais qui est là, dans les tripes, en silence. Qui attend, et se renforce.

Ils n'ont pas conscience de la réalité matérielle vécue par une bonne partie de leurs concitoyens, comme Bourdieu le rappelle en citation. Que dire, alors, de la réalité émotionnelle ! Ils n'ont pas conscience de toute cette fureur sourde qui se consolide lentement dans les arrières des têtes – comment pourraient-ils en avoir conscience, et continuer pourtant ce qu'ils font !

Mais en même temps, comment pourraient-ils l'ignorer, cette colère, cet enfer personnel qu'ils nous mitonnent, déclaration après déclaration, loi après loi ? Après un an de Gilets jaunes, après toutes ces paroles, tous ces témoignages, jusqu'à ceux qui se tuent ?

Ils ne l'ignorent pas. Ils ne peuvent pas l'ignorer.

Et pourtant, ils continuent.

Cette colère qu'ils bâtissent en nous, elle finira par rendre obsolète toute idée de mesure. Vraiment. Aussi, je ne peux me sentir qu'admiratif et ému·e jusqu'au coeur, quand je vois mes camarades étudiant·es rester si dignes, si fier·es, si raisonné·es dans son expression. Nous pourrions devenir fous et folles de toute cette rage, et nous nous contentons de déchirer quelques pages. Nos têtes et nos coeurs sont pleins, débordent et demandent justice, suppliant qu'on ne les force pas à exercer vengeance.

Et pourtant, ils continuent.

C'est hallucinant. Je me frotte les yeux, parfois, devant leurs propos. Leurs lois. Leur suffisance. Je me demande si nous n'avons pas atteint l'extrême limite du supportable ou de l'indécence, et les deux reculent encore, conjointement, et tout se tend d'avantage.

Et pourtant ils continuent.

Encore, encore, et encore.

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