Black faces that matter

Retour sur la controverse à Sorbonne Université autour de la pièce « Les Suppliantes » annulée lundi dernier, dont la mise en scène est accusée de « blackface » par les étudiant·es et personnes racisé·es.

De la part d'un·e étudiant·e blanc·he,

Pour mes camarades étudiant·es blanc·hes, aux professeur·es et enseignant·es de la Sorbonne.


La polémique autour des
Suppliantes s'est bien vite transformée en affaire d'Etat, avec l'intervention non pas d'un·e, mais de deux ministres (MMme. Vidal et Riester), adressant leur soutien inconditionnel à Sorbonne Université et à M. Brunet, metteur en scène de la pièce, tout en dénonçant fermement la tentative réussie de boycott par les étudiant·es et les associations concerné·es au passage.

J'aimerais souligner le sous-texte de cette affaire, pour me concentrer sur ce qui me semble en être le cœur, et qui n'est pas tout à fait affaire « d'incompréhension » ou de « contresens » comme on le dit un peu hâtivement. Ce sont au contraire deux conceptions du racisme et de l'antiracisme qui s'opposent assez explicitement :

D'un côté, la version institutionnelle et universaliste, qui réduit le racisme à l'interpersonnel, l'individuel et l'intention. Pour aller vite, est raciste ce qui relève d'une intention raciste (donc : la moquerie, le stigmate, l'hostilité, la violence, etc), in fine d'un individu lui-même raciste, que son intention épingle comme tel. M. Brunet, qui clame son attachement à l'antiracisme et ajoute que des éléments antiques ne sauraient être pris pour racistes sous peine d'un contresens historique fautif, ne peut donc être mis en cause. C'est par manque de « culture » et de « dialogue », voir « d'intelligence » (sic) que les étudiant·es et associations concerné·es lui font ce faux procès, qui viserait en réalité à promouvoir une conception elle-même raciste de l'identité (nous dit-on).

De l'autre côté, une compréhension du racisme comme étant avant tout systémique et structurel, portée par les étudiant·es et associations concerné·es. Le racisme se caractérise alors par l'oppression d'une population donnée, constituée dans les faits par le racisme lui-même. Voilà pourquoi on parle de personnes racisé·es. Pour résumer rapidement : être Noir·e, Arabe, Chinois·e, ce n'est pas la même chose qu'être Blanc·he. Non pas parce qu'il y aurait une différence de nature, ou d'essence, mais parce que cela n'expose pas au même vécu. Il faut entendre par là que tous les aspects de la vie des racisé·es se trouveront affectés du fait qu'ils sont racisé·es. Economiquement, culturellement, dans leurs études, leur recherche de logement, leur travail, dans leurs rapports à la police, à l'histoire, aux discours officiels, à leur·es collègues, etc. Ces élements qui agissent en interconnexion, en coordination implicite, forment comme un gigantesque prisme englobant – un système – qui forge dans les faits une réalité, une réalité de racisé.e, et par conséquent, une identité spécifique. Mais la reconnaissance de cette identité par elleux-mêmes est justement ce qui permet aux personnes racisé·es de mettre en place des stratégies de lutte, de resignification, de subversion, d'empowerment, qui combattent systémiquement le racisme systémique : en s'en prenant « à la racine » (ou à la matrice), pour le dire autrement.

 

Nier cette dimension systémique et structurelle du racisme, qui n'est portée par personne en particulier et un peu tout le monde en général, suivant le degré de prise de conscience de chacun, c'est se faire l'allié objectif du racisme. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, de nombreux discours institutionnels antiracistes préférant mettre l'accent sur l'individuel, sur l'extrême-droite, sur des intentions manifestes, bref, sur du particulier, rejettent ainsi fermement toute dimension plus « systématisante » du problème. On saisit assez bien pourquoi : cela amènerait à mettre en cause ces institutions elles-mêmes, qui fonctionnent en réalité dans une connivence profonde (consciente ou non) avec le racisme. Non pas spécialement par goût, ou par intention (même si ce n'est pas à exclure), mais parce qu'il y a « système », que les idées stigmatisantes entraînent des lois, qui engendrent des pratiques, qui engendrent des idées, et tout ceci dans tous les sens à la fois, tant et tant que c'est l'intégralité de la culture, de la société, des lois, des institutions et des pratiques qui se retrouvent touchées.

Comment savoir ce qui est raciste et ce qui ne l'est pas, alors ? Ecouter les personnes racisé·es ou concerné·es par une oppression est le premier réflexe à avoir. A l'évidence, iels sont plus au fait que nous de ce qui les concerne. Du reste, c'est assez simple : il suffit de regarder du côté des effets, du contexte, des discours. Si des pratiques (lois, discours ou autres) participent à la relégation directe ou indirecte, dans les marges économiques, culturelles, politiques, rendent inaudibles des communautés racisé·es, alimentent des stigmates (exotisation, fétichisation, caricature, etc), elles sont racistes – parce qu'elles participent à un système qui perpétue une oppression, le racisme. Leur intelligibilité ne leur est pas inhérente, il ne se trouve pas de pratiques
essentiellement racistes. Elles doivent toutes être déchiffrées et remises en perspective à l'aune d'une dimension plus générale. On peut faire le parallèle avec le langage : un mot n'a pas de sens seul, il a besoin d'un système linguistique dans lequel il s'inscrit. L'idée même de « mot » n'a pas de sens s'il n'est pas pris dans une structure plus générale – on pourrait ici inviter Wittgenstein et son analyse des jeux de langage, si c'était le propos.

 

Ce qui est en jeu, donc, ce n'est pas l'intention de M. Brunet, mais le choix de mise en scène. Car celui-ci se pose dans un contexte qui n'est pas, ne lui en déplaise, celui de l'Antiquité, mais celui de la France, en 2019, et qui est, disons-le clairement, un contexte raciste. Au demeurant, les exemples abondent de bonnes intentions désastreuses sur le plan de l'antiracisme, des films mettant en scène des « white saviors » aux représentations théâtrales telles que Exhibit B. ou ici, Les Suppliantes, jusqu'aux initiatives politiques telles « Touche pas à mon pote » (antiracisme made in Parti Socialiste). C'est là que le bât blesse, parce que c'est là que l'on touche à un problème insolude. De manière assez évidente, ni Sorbonne Université ni a fortiori le gouvernement ne reconnaîtront ce caractère systémique du racisme qui est en cause ici, et qui permet de comprendre la critique de la mise en scène de M. Brunet. Ce serait se mettre eux-mêmes en cause, parce qu'ils sont tous les deux parties prenantes d'un système raciste qui culmine parfois dans un véritable « racisme d'Etat » institutionnel (terme qui a échappé il y a peu à l'illégalité, en dépit des efforts de M. Blanquer), dont les symptômes les plus visibles vont de la loi sur l'augmentation des frais d'inscription à l'université pour les étudiant·es étranger·es – hors-UE – aux consignes de harcèlement des migrant·es recues par la police (pour ne citer que les plus récents). Quant à la Sorbonne, on se rappelera vite du faible nombre d'étudiant·es racisé·es (spécialement quand iels sont français·es et qu'iels ne viennent pas d'un programme d'échange), sans même parler des professeur·es et enseignant·es...

Pour en revenir à la mise en scène critiquée, il s'agit de se rendre compte qu'elle participe à cette récupération, de la part de la culture dominante, des luttes et de la parole des concerné·es (sans leur participation et sans prendre en compte leurs critiques et leur ressenti, quand ce n'est pas carrément pour les nier ou les invisibiliser), pour faire de l'antiracisme à moindres frais – et par-là, récupérer aussi, et verrouiller, ce qu'il est possible de dire ou non sur l'antiracisme et le racisme – les remises en causes « trop radicales » ou systématisantes tombant vite-fait sous le coup de l'accusation de racisme (sic), de communautarisme, et j'en passe. L'enjeu de cette mise en scène n'est pas du côté de la liberté d'expression, mais il est politique : quel antiracisme est acceptable et lequel est à bannir ? C'est suivant ce fil que se joue cette lutte, et c'est bien contre l'antiracisme institutionnel, dépolitisant, raciste par ses pratiques, sinon par ses ommissions, grigri de dominant, que certain·es de vos camarades se mobilisent.

EDIT : suite à une demande de clarification, je reviens sur ce qui fait que la mise en scène de M. Brunet s'inscrit bel et bien dans ce contexte raciste.

D'une part, l'emploi durant les représentations de 2017 et 2018 de
blackface, dont les photos sont toujours présentes pour présenter la pièce sur internet. Le blackface consiste à grimer des comédien·nes blanc·hes en noir·es (plutôt que de faire appel à des acteur·rices noir·es, par exemple). La pratique prend son ancrage historique aux Etats-Unis, où elle était utilisée essentiellement à des fins de caricature, de moquerie, et perpétuait la vision stigmatisante associée aux personnes noires et afrodescendantes. Que l'intention raciste ne subsiste pas n'est pas vraiment le propos : ne pas représenter des Noir·es par des comédien·nes elleux-mêmes Noir·es participe à l'invisibilisation, la reléguation dans les marges de la culture et de l'expression des personnes racisé·es, alors que ces discours et ces représentations les concernent au premier chef, en plus de faire appel à une pratique historiquement connotée comme raciste. Que M. Brunet ait récemment décidé de changer le maquillage par des masques, initialement noirs, puis « cuivrés », ne change pas foncièrement la donne, suivant ce point de vue. « Ma couleur de peau n'est pas un déguisement », pouvait-on lire sur le tract des personnes concerné·es. Ni, par conséquent, un accessoire de théâtre, dont on pourrait se vêtir et se dévêtir le temps d'un spectacle. Les oppressions réellement vécues et subies par les personnes racisées se s'arrêtent pas une fois le rideau tombé.

D'autre part, il faut mentionner l'attitude du metteur en scène, de certain·es comédien·nes de la troupe et du Service Culturel de Sorbonne Université, qui n'ont pas voulu entendre ou donner suite aux nombreuses sollicitations tant de la part des personnes racisé·es que des personnes allié·es, arguant d'une simple « incompréhension » voir d'un « manque de culture » et d'« amalgames » (jusqu'au doyen de la Faculté des Lettres de Sorbonne Université qui qualifie en live le boycott de « fascisme » (sic)...), et qui participent ici aussi à une relativisation et une mise en cause systématique, quand elle n'est pas carrément niée, de la parole et de la vision des personnes concerné·es.

Antiracistement vôtre,

Jeanne DEAUX.

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