Près de Lille,des femmes dénoncent la pollution des aires d'accueil de gens du voyage

A Hellemmes, près de Lille, le collectif Femmes Hellemmes-Ronchin se bat depuis 2013 pour dénoncer la pollution sur leur terrain d’accueil, situé entre une bétonneuse, une concasserie, un champ traité aux pesticides, une voie de chemin de fer et une autoroute. Rencontrées le 24 février sur leur terrain, elles racontent les maladies, les nuisances, les fausses promesses et le harcèlement policier.

Pouvez-vous décrire votre terrain ?

Sou Ellen : Moi, j’ai grandi ici, puis je suis partie sur un autre terrain, où était mon homme, mais je suis là tous les jours, puisque ma famille est ici. La bétonneuse est là, juste à côté des gens, les caravanes de ce côté prennent toute la poussière. Un été, il y a même le bouchon du dessus de la bétonneuse qui s’est décollé, toute la poussière est sortie, et c’était invivable pendant un moment. Une fois les sapins [qui forment une haie entre la bétonneuse et le terrain] ont brûlé, et les pompiers n’ont même pas pu venir, c’est les gars de chez nous qui ont réussi à éteindre.

Simone : Souvent ça explose, ça fume…

Que pouvez-vous faire pour dénoncer leur activité ?

Sou Ellen : On ne peut pas, car ils disent qu’ils étaient là avant nous. Et c’est vrai, la bétonneuse était là avant nous. C’est la Métropole de Lille (MEL) qui a construit le terrain à côté de la bétonneuse. Donc, au niveau de la loi, c’est nous les intrus !

Le problème, c’est donc que la MEL construit des terrains d’accueil dans les pires endroits ?

Sou Ellen : Exactement. On n’est pas les seuls : il a été construit des terrains à côté d’un incinérateur ! À côté de déchèteries ! Ils nous voient comme des déchets, alors ils nous mettent là où personne ne veut aller. Autrefois, on habitait à l’endroit où il y a la concasserie aujourd’hui. C’était un terrain sauvage, nos parents faisaient les platz, comme font beaucoup de gens aujourd’hui. Le maire de Ronchin aimait les gens du voyage, il voulait nous aider, il est venu proposer de scolariser les enfants et de nous laisser le terrain là-bas, de mettre l’eau et tout ce qu’il faut. Puis il y a eu la loi Besson qui est passée, disant que chaque commune de 5000 habitants doit construire un terrain adapté – douche, local, etc[1]. Ils nous ont promis ça, et nous on voyait que le positif. Sur le terrain sauvage, on n’était pas aussi près de l’usine, les gens n’étaient pas malades. Certes, on vivait avec la boue, puisqu’il n’y avait pas de dalle, mais c’était notre vie, on sortait et on allait comme on voulait. Puis, ils nous ont proposé le terrain, on a dit oui. Quand on est arrivés là-dedans, au début c’était tout beau, tout rose, ça a duré deux-trois ans, et les maladies ont commencé à arriver. Deux-trois ans après, la concasserie est arrivée, et là on a voulu créer le collectif. Au début, c’était les vieilles du terrain qui ont créé le collectif, qui ont voulu se rebeller (rires). Elles ont fait parler d’elles, elles ont fait un film, et peu à peu beaucoup de jeunes ont pris la relève.

Lisa : Au début, quand on a créé le collectif, il n’y avait que des femmes, pas d’hommes. Les hommes disaient qu’on perdait notre temps, et qu’on faisait ça pour rien, parce que la MEL ne nous écoute pas. Mais au fur et à mesure des années, les hommes sont venus nous voir.

Sou Ellen : Quelques-uns s’intéressent, viennent aux réunions et aux manifestations, mais ne s’investissent pas plus que ça… Ils n’aiment pas avoir à demander, ils ont leur fierté.

Juste au-dessus des habitations, séparée par une simple haie de sapins, la bétonneuse. © Jeanne Guien Juste au-dessus des habitations, séparée par une simple haie de sapins, la bétonneuse. © Jeanne Guien

 

Comment ça se fait qu’il y ait si peu de terrains ? C’est grand, la métropole lilloise...

Boï : Il y en a ! Mais certains ne veulent pas de gens du voyage dans leur communauté…

Sou Ellen : Normalement, ils sont obligés, du fait de la loi Besson. Et il y en a déjà beaucoup, c’est pour ça qu’ils disent que c’est difficile de nous reloger. Chaque fois qu’on leur en propose de nouveaux, ils nous disent non, ils disent qu’il y a déjà quelque chose dessus...

Lisa : On nous dit : « Cherchez, vous, des terrains ». Moi, j’en ai repéré ! Je leur en ai proposé un, mais ils disent toujours qu’il y a un projet dessus. Et six mois après, il n’y a rien de fait dessus…

C’est vous qui devez faire le repérage, chercher des terrains ?

Sou Ellen : On l’a fait ! Et depuis 7 ans que le collectif est créé, il n’y a que maintenant qu’ils nous proposent un terrain ! Mais c’est un terrain d’urgence, avec un seul point d’eau, un seul point de courant. Avant ça, les responsables à la MEL nous avaient vendu du rêve, promis du confort, montré des « terrains habitat et familial », avec maisonnette à côté de la caravane… Nous on voulait juste partir d’ici, respirer normalement. On a fait une manifestation en octobre, on leur a expliqué qu’on était en danger ici, ils nous ont dit qu’on allait être relogé en urgence, qu’il y avait trois terrains à disposition... C’était des belles paroles, on y a cru… C’était en octobre, ils nous ont reçu et dit qu’on aurait des nouvelles en décembre. Mi-décembre, pas de nouvelles : on a appelé, insisté, et là le responsable nous a dit qu’on aurait qu’un seul terrain, ce terrain d’urgence, avec moins de confort. Je lui ai dit : « Soit on a le confort, soit on crève dans la poussière ? ». Il ne savait plus quoi dire. Pour en finir, il a promis de venir avant fin décembre pour nous dire si oui ou non il y avait un terrain. Il n’est pas venu. On a rappelé. La personne qu’on a eue, une femme honnête qui s’occupe de la gestion des terrains, nous a dit clairement qu’il n’y avait pas de terrain tel qu’on nous l’avait promis, mais seulement ce terrain d’urgence avec un point de courant, une arrivée d’eau, et qu’ils étaient en train de voir pour les sanitaires... En attendant les « terrains habitat », c’est-à-dire dans 5 ou 10 ans. Ils nous ont vendu du rêve, nous ont fait venir là-bas, nous ont dit qu’on aurait droit à l’APL… Mais ils viennent à peine de les mettre dans les schémas départementaux.

Maya : On a demandé si on aurait droit d’y mettre des mobil-homes et pas seulement des caravanes - un mobil-home c’est plus spacieux, il y a la cuisine, la douche… Au début, ils nous ont dit que c’était possible, et maintenant non. Ce sont donc des paroles en l’air. On a la rage par rapport à toutes ces années où ils nous proposent des trucs, où on espère un peu de chance… On veut pas grand-chose pourtant : vivre ailleurs, avoir un confort, et respirer !

Boï : Et qu’on ne paie pas pour rien !

Vous payez combien pour vivre ici ?

Maya : Au début, ici, on payait environ 200 euros par mois. On mettait les chauffages électriques, la bouilloire électrique, un micro-ondes, le frigo, l’eau… Mais maintenant, les années passent, et les factures vont jusqu’à 300-400 euros par mois.

Pepeni : Et ils ont mis les douches sans chauffage. Qui va prendre sa douche en hiver sans chauffage ?

Sou Ellen : Beaucoup de familles sont endettées... Mais comment on pourrait payer pour ça ? On ne vit pas, ici ! On paie pour mourir, voilà ce qu’on leur dit à chaque fois.

À qui vous payez ça ?

Maya : À Veolia. Avant, c’était Vesta, maintenant Veolia, qui est plus strict : quand il y a du surendettement, ça part au Trésor Public.

Sou Ellen : C’est la MEL qui paie cette entreprise pour faire la gestion de terrain.

Pepeni : Bientôt le courant sera en carte. Il faudra payer d’avance. Si tu es dans le rouge, plus de courant, hiver comme été !

Robertino : L’été, on ne peut pas manger dehors, on reste enfermés. La poussière tombe sur tout.

Lisa : Ça pique les yeux, il y a des cailloux dans les yeux, plein de poussière…

Simone : Beaucoup de gens portent des lunettes, les enfants ont des conjonctivites…

Il y a des problèmes de respiration ? De peau ?

Sou Ellen : Oui. Quand il y a des nouveau-nés, si les mères les mettent dehors, ils finissent à l’hôpital. Ils ont des problèmes respiratoires, des bronchiolites, et ils finissent asthmatiques. La fille de ma cousine, qui est née en été, elle est partie au bout d’une semaine à l’hôpital et a failli y rester. L’été, on ne vit pas, on doit se cacher dans les caravanes !

Les docteurs et professionnels de santé vous aident-ils à porter votre message ?

Sou Ellen : Il y a eu des tests, mais ils font un prélèvement une fois, et voilà. Ils ne prennent pas en compte la durée, le fait de vivre longtemps ici. Ils repartent en disant que c’est bon, qu’on n’est pas en danger, pour se rassurer eux-mêmes. Moi, j'ai demandé à l'infirmière qui est venue : "est-ce que vous avez pris en compte la durée ?" Elle me répond : "Ha, non…"

Sur la poussière qui recouvre les véhicules, Sorya, 8 ans, asthmatique, et Denchen, 9 ans, ont dessiné leur colère. © Jeanne Guien Sur la poussière qui recouvre les véhicules, Sorya, 8 ans, asthmatique, et Denchen, 9 ans, ont dessiné leur colère. © Jeanne Guien

 

Vous avez l’impression que vos problèmes ont une portée politique ? Est-ce qu'ils sont pris en compte par les candidats pendant les municipales ?

Maya : Non, ça ne change pas grand-chose. C’est nous qui devons faire les démarches, envoyer des courriers pour convoquer des réunions, alors qu’on nous en avait promis quatre par an.

Si vous n’organisez pas vous-mêmes les réunions avec la MEL, il ne se passe rien ?

Sou Ellen : Non ! Et nous, on veut juste un peu de confort… Et eux, ils disent que non, parce que les terrains c’est pour les gens qui voyagent. Mais on ne voyage pas, on est sédentarisé.

Simone : On voyage l’été, entre juillet et septembre, comme les sédentaires : les enfants sont à l’école, d’autres gens travaillent…

Pepeni : Et d’autres sont malades !

Parce que vous ne vivez pas dans une maison, ils considèrent que vous n’êtes pas sédentaires ?

Sou Ellen : Ils le considèrent quand ça les arrange. Quand il est question des enfants, de l’école, on est sédentaire. Quand il est question des terrains, on n’est pas sédentaires !

Comment ça se passe avec la police, pendant les manifestations ?

Maya : Au début du collectif, ça allait, ils restaient à côté dans leur voiture. Mais maintenant, c’est les CRS : à la dernière manif, le 9 octobre devant la MEL, il y avait plus de CRS que de manifestants, et ils venaient nous voir ! Ça a changé, on le voit.

Simone : Il y a aussi la BAC qui vient ici. L’été, ils viennent une fois par semaine.

Ils viennent sans raison ? Pour mettre la pression ?

Maya : Ceux qui mettent le plus la pression, c’est la BAC. Ils viennent voir, pour provoquer. Ils cherchent les jeunes, ils rigolent d’eux, ils insultent, les traitent de « bouboule » ou de « tête de singe ».

« Tête de singe » ? Des insultes racistes, donc ?

Maya : Oui. Ils provoquent les jeunes, et c’est nous qui devons les calmer… Quand il y a la police, on dit rien. On a peur, on sait qu’ils sont violents.

Simone : Nous on a peur d’eux, et eux ils ont peur de nous ! (rires) C’est vrai !

 

Notes

[1] La loi Besson, votée en 1990 et modifiée en 2000, prévoit que chaque commune française de plus de 5000 habitants doit mettre à disposition des gens du voyage une « aire d’accueil » avec infrastructures adaptées. Aujourd’hui, beaucoup de communes sont hors-la-loi, ne proposant pas d’aire d’accueil ou mettant à disposition des infrastructures inadaptées, insuffisantes ou dangereuses.

 

Pour aller plus loin...

Regarder "Nos poumons, c'est du béton", le film du collectif Femmes Hellemmes-Ronchin.

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Questionner la formule "aire d'accueil des gens du voyage" avec cet article.

Découvrir les travaux de William Acker, qui constitue une cartographie des injustices environnementales dont sont victimes les gens du voyage, recensant les "aires d'accueil" situées près des déchèteries, des autoroutes ou voie de chemin de fer, des stations d'épurations et autres usines (entre autres, des sites SEVESO) : https://medium.com/@Rafumab_80461/nouvelles-approche-cartographique-des-lieux-daccueil-des-gens-du-voyage-en-france-51268315cd1c

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