Veolia: mobilisation contre la sous-traitance de la collecte des déchets

L'entreprise TAIS, filiale de Veolia, a annoncé un «plan de départ volontaire» : 151 postes dans la collecte de déchets industriels doivent être sous-traités dans des entreprises où les conditions de travail sont nettement inférieures. Qualifiant ce plan de «régression sociale», les salarié.es se sont mis.es en grève et ont manifesté le jeudi 4 mars. Interviews des grévistes lors du rassemblement.

En décembre 2020, Veolia a annoncé à ses salarié.es et instances représentatives que TAIS Ile-de-France Veolia Propreté, l’une de ses filiales de collecte des déchets, allait externaliser la collecte chez des entreprises sous-traitantes, faisant ainsi passer l’activité sous la convention du transport et non plus du déchet. Ce qui a des conséquences salariales et sociales immédiates : perte du 13e mois, perte de l’ancienneté, diminution du taux horaire, augmentation du temps de travail et des contingents d’heures supplémentaires annuelles… Cette « externalisation » concernerait 151 salarié.es, et sans doute l’ensemble du champ professionnel : pour rester concurrentielles, les autres entreprises risquent d’imiter ce modèle économique. La spécificité et la dangerosité de la collecte du déchet cesse d’être reconnue : il devient une matière à transporter comme un autre.

 © Jeanne Guien © Jeanne Guien

Face à cette menace, la mobilisation a commencé la semaine dernière. Le 4 mars à 00h00, un préavis de grève couvrait l’ensemble des salarié.es des établissements de l’entreprise TAIS Veolia. 200 se sont mis en grève, dont 90% des conducteur.rices de véhicules de collecte. À 5h du matin, les salariés sont venu.es sur leur lieu de travail pour se déclarer grévistes. De 5h à 7h, un piquet de grève a été tenu devant chaque établissement de l’entreprise. À partir de 8h, tou.tes les grévistes se sont retrouvé.es devant le siège social de Veolia Environnement à Aubervilliers (93) pour un rassemblement de contestation. Environ 200 personnes étaient présentes, grévistes et soutiens divers – étudiant.es, salarié.es de la RATP, journalistes… Voici des témoignages de grévistes menacé.es par l’externalisation.

"Nous sommes là car la direction veut se séparer de nous, externaliser le déchet vers le transport. On perd nos avantages salariaux : le repreneur nous prend avec notre base de salaire, sans nos avantages salariaux, sans 13e mois. Les repreneurs sont Mauffrey et Cedre. Personne ne veut y aller, c’est une régression salariale. Au niveau des négociations, ils ne veulent rien lâcher, ne veulent pas nous donner les annuités nécessaires, du coup on fait grève. On continuera comme aujourd’hui jusqu’à ce qu’on obtienne ce qui nous est dû. Ils mettent des milliards pour racheter Suez et ils ne veulent pas nous donner le minimum qu’on demande... Cela fait 21 ans que je suis chez Veolia, je vais perdre tous mes avantages, je vais perdre 900 euros par mois sur mon salaire si je vais chez le repreneur. C’est énorme." Titi, mécanicien TAIS et délégué CGT.

"Veolia a décidé d’externaliser la collecte. 151 chauffeurs vont être revendus à des sous-traitants, où on n’est pas payé comme nous. Nous, on a une convention collective des déchets, mais là, ce serait des sous-traitants du transport. Le fait d’agir ainsi signifie qu’ils nous dénigrent : il y a des gars qui ont plus de 20 ans de boite, mais en passant chez le sous-traitant, ils vont reprendre à zéro. Je suis conductrice de bennes d’ordures ménagères, en ce moment je fais le carton ; je suis déléguée syndicale et je vois que ce n’est pas normal. Le métier qu’on fait est dur, on se lève très tôt le matin, la boutique n’est jamais fermée : certains commencent à minuit, 2h, 4h… C’est très fatiguant." Marie-France, conductrice de véhicule de collecte TAIS et déléguée CGT.

Rassemblement devant le site TAIS de Gennevilliers, jeudi 4/03/21 à 4h du matin Rassemblement devant le site TAIS de Gennevilliers, jeudi 4/03/21 à 4h du matin

"Dans un mouvement comme celui-ci, où il y a régression sociale, tout le monde se sent concerné. Moi, je suis venu travailler à Veolia à 22 ans, il y a 17 ans. J’étais jeune, je leur ai donné ma jeunesse, et aujourd'hui ils se débarrassent de moi comme ça ! Le problème en France, c’est ça : la sous-traitance. Il faudrait que le gouvernement vote une loi pour que, quand une société répond à un appel d’offre, il soit précisé au client si ce sera sous-traité ou pas. Il y a de la sous-traitance dans beaucoup d’activités, par exemple le ménage, le bâtiment… Aujourd’hui, ils veulent le faire dans le déchet. Or dans le bâtiment, il y a un manque de main-d’œuvre, alors je vous avertis : bientôt, vous ne trouverez pas de chauffeur pour collecter vos déchets. Pour 10,50€de l’heure, pour le SMIC, je ne veux pas risquer ma vie en chauffeur poids lourd. Je préfère aller travailler chez Auchan ou Leclerc, faire du rayonnage. Au moins, là, je ne risque pas ma vie ni celle des autres, l’hiver je suis au chaud, l’été je suis à la clim. Une personne payée 1500 € pour mettre des boîtes de conserve en rayon, c’est mieux que faire chauffeur collecte de déchets. On collecte des matières dangereuses : j’ai collecté des déchets médicaux pendant 10 ans, quand il y avait la grippe aviaire, toutes ces cochonneries-là. J’ai ramassé des déchets industriels, des matières dangereuses et cancérigènes : dans 20 ans je ne sais pas ce qui va m’arriver. Donc demain, on ne trouvera plus personne qui voudra faire chauffeur : j’ai un ami qui travaille dans un centre de formation, en tant que chauffeur poids lourd, ils sont obligés d’annuler 1 à 2 séances sur 3, pour avoir leur effectif pour commencer la formation. Demain, il n’y aura plus de chauffeurs poids lourds : c’est un métier difficile, si on est mal payés en plus, les jeunes ne voudront plus le faire." Un conducteur de véhicule de collecte TAIS anonyme.

"Quand vous conduisez un véhicule de collecte de 19, 32 ou 44 tonnes, ils font faire attention, on est formés à ça. En plus à Paris, on risque la vie des gens. Ce sont des métiers très pointus : ils ne demandent pas une technicité de tous les diables, mais une veille constante, ce qui est épuisant. On travaille 7h d’affilée minimum, mais c’est une attention de chaque seconde. Quand je rentre chez moi, je suis épuisé. J’ai des collègues qui travaillent le week-end complet, du vendredi au lundi, ou à des horaires décalées, ils ont des troubles du sommeil. (...) Moi je ne veux pas partir. Je n’irai pas chez les concurrents : donnez-moi l’argent que je mérite, si vous voulez que je parte de moi-même. (...) Là, il y a tous les syndicats réunis, c’est historique, parce que généralement les syndicats se tirent dessus. C’est une réussite syndicale. Moi j’ai été syndiqué, je ne le suis plus. J’ai rien contre les syndicats, mais c'est toujours la base qui bouge." Nasser, conducteur de véhicule de collecte TAIS.

Rassemblement devant le siège de Veolia à Aubervilliers, le 04/03/21 à 8h du matin. Rassemblement devant le siège de Veolia à Aubervilliers, le 04/03/21 à 8h du matin.

"Le problème, c'est qu'on va perdre notre collectif de travail. Une telle perte n'est pas chiffrable, car un collectif de travail, ça n'a pas de prix. Chez TAIS, quand on retire une prime à un ouvrier ou une ouvrière, on se fâche, on fait valoir les accords d'entreprise, des critères objectifs, discutés. Chez Mauffrey, la prime est à la gueule : si on l'obtient, on est déjà contents ! Chez TAIS, la moyenne d'ancienneté est d'environ 15 ans ; les personnes qui partent le font soient pour partir en retraite ou en invalidité, au pire pour licenciement. Chez Mauffrey, il n'y a pas d'ancienneté : les gens démissionnent rapidement. Nous appelons les collectifs de travail, les organisations syndicales du secteur du déchet, dans le public et le privé, et les organisations écologistes à nous soutenir. Parce qu'externaliser, c'est nous sortir de la catégories "travailleursdu déchet" et libéraliser le secteur. C'est un danger pour l'environnement, qui a besoin au contraire de plus de régulation et de protection. Chez TAIS, aujourd'hui, quand on voit ça, on a les idées noires..." Ali, logisticien TAIS et délégué syndical d'entreprise CGT.

Propos recueillis par Clara L.

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