A Champlan (91), le discours écologiste sert à expulser des campements

Dans un arrêté du 25/09/2020, le maire de Champlan mettait en demeure d'évacuation les habitant.e.s d'un campement installé en mars. Confirmé lundi, cet arrêté utilise l'argument écologique pour expulser ce campement situé entre voies rapides, échangeur d'autoroute, usines et entrepôts logistiques. Les habitant.e.s sont accusé.e.s d'insalubrité, de vol et de causer une « catastrophe écologique ».

Expulser pour protéger

A la fin du mois de septembre dernier, les habitant.e.s d'un campement situé sur la commune de Champlan (91) ont reçu une mise en demeure d'évacuer les lieux sous 7 jours. Cet arrêté a ensuite fait l'objet d'un appel demandant son annulation. Lundi dernier, cet ultime recours a été rejeté : les habitant.e.s peuvent désormais subir une évacuation violente à tout moment. Face à cette menace, ils et elles n'ont pas de solution de repli : « on ne sait pas quand, ni où est-ce qu'on va aller après », confiait un habitant début octobre.

Dans l' « arrêté de péril imminent » valant « mise en demeure d'évacuation » affiché le 25 septembre sur le campement, on trouve des accusations typiques de la justification des expulsions des habitats autoconstruits et des squats : ces formes d'« habitat précaire et indigne » représenteraient un « péril grave et imminent », rendant préférable de mettre des familles à la rue plutôt que de les laisser vivre dans leurs cabanes. Ces familles sont mises en demeure de partir au nom de leur propre « sécurité » (menacée par un espace dénué de sanitaires ou de voies d'accès pompiers), mais aussi de celle des autres : les habitant.e.s sont accusé.e.s d'avoir détourné de l'électricité et volé du gasoil dans une usine limitrophe (qui ne stocke pas de gasoil et est vidéosurveillée), de déverser des eaux usées  dans les sols, de faire leurs besoins dans la terre et d'utiliser des bâches, qui pourraient s'envoler et gêner le trafic routier. On les accuse en outre de choses parfaitement légales : aller et venir « à toutes heures du jour et de la nuit », commettre des « faits de mendicité »[0].

Le campement menacé d'expulsion. © J. Guien Le campement menacé d'expulsion. © J. Guien

On retrouve là des classiques de ce genre de littérature (et de la tsiganophobie) : accuser les habitant.e.s de voler, d'être sales et irresponsables, d'être une menace pour l'ordre et la « salubrité publique ». Sans surprise encore, cet hygiénisme policier se réclame de la lutte anti-covid 19 : il est dit que « les occupants illicites ne pratiquent pas les gestes barrières, ne portent pas de masque, et ne peuvent pas se laver les mains ». Le camp est décrit comme un potentiel « cluster » « qui pourrait s'étendre à tout le village de Champlan »[1]. Qui porte un masque chez soi ? En quoi ne pas avoir l'eau courante, et utiliser des jerricans, empêche de se laver les mains ? A-t-on effectué des initiatives de prévention et d’équipement auprès des familles vivant sur le campement ?

Une « écologie » deux poids, deux mesures

Plus surprenant est l'usage policier de l'argument écologique que l'on trouve dans cet arrêté, qui décrit le campement comme une « atteinte grave et irrémédiable à l'environnement et à la biodiversité du site », d'une ampleur « exponentielle ». Le site (dit du « Pré-Poulain ») sur lequel est installé le campement est décrit comme un « vaste espace naturel et agricole d'une surface d'environ 7 ha », « doté d'un potentiel écologique indéniable »[2]. Cependant, il est précisé aussitôt que cet usage agricole n'existe plus. Quant au potentiel écologique du site, il est loin d'être protégé ou exploité par la municipalité ou la région. En effet, ce site accueille actuellement la plus forte concentration industrielle de la commune de Champlan. Outre des « bécassines des marais », des « martins pêcheurs » et des « oreillards roux »[3], on trouve aux abords du Pré-Poulain des usines d'outillage et de matériel électronique, plusieurs entrepôts de logistique et de livraison, un concessionnaire automobile, une station-service, et les sites de diverses entreprises de matériel de haute technologie (réfrigération, systèmes anti-feu, systèmes de sécurisation...).

Encadrée par l'A10, l'A126, la N118, la D117 et la D591, surplombée au nord-est par un échangeur autoroutier, la zone est de plus parcourue, comme le précise M. le Maire lui-même, par environ 50 000 voitures par jour.  Au-dessus, le ciel de Champlan est parcouru en permanence par les avions de l'aéroport d'Orly tout proche, et par des lignes à haute tension. M. le mairede Champlan, Christian Leclerc, prend justement ce prétexte dans son arrêté : les habitant.e.s doivent quitter le campement pour se protéger des lignes à haute tension. Mais il oublie de mentionner qu’il existe, en face du campement, des maisons, qui sont situées bien plus proches des lignes à haute tension que les cabanes. Ont-elles été évacuées ? Relogera-t-on leurs occupant.e.s dans de meilleures conditions ? Pourquoi pas les habitant.e.s du campement ?

Face au campement, juste en-dessous des lignes à haute tension, des maisons. © J. Guien Face au campement, juste en-dessous des lignes à haute tension, des maisons. © J. Guien

L'écologie à Champlan, c'est donc deux poids, deux mesures : tandis qu’on accueille de nombreuses infrastructures particulièrement polluantes, on accuse des personnes vulnérables d’y causer une « catastrophe écologique » du fait de leurs consommations quotidiennes. Les contraintes extrêmes que subissent ces personnes, leurs efforts pour aménager au mieux leurs conditions de (sur)vie, ne sont même pas mentionnés. On trouve pourtant, sur le campement, une cabane servant de WC. Une deuxième est en cours de construction. L’électricité n’est pas volée, mais produite par deux groupes électrogènes. Enfin, lundi dernier, les habitant.e.s du campement ont accueilli sur leur lieu de vie une promotion d’étudiant.e.s en architecture, inscrit.e.s en diplôme "DSA Risques majeurs", accompagné.e.s de leurs enseignants et de l'association Intermèdes-Robinson, qui intervient régulièrement sur le campement, notamment pour la scolarisation des enfants. Les étudiant.e.s, venu.e.s pour proposer un projet de mitigation des risques du campement, imaginer des aménagements adaptés à sa situation concrète et aux besoins des habitant.e.s, ont été favorablement accueilli.e.s par ces dernier.e.s. Enfin les habitant.e.s disposent de containers à ordures, et les utilisent pour jeter leurs déchets. Cependant, dans son arrêté, la municipalité de Champlan semble utiliser une définition bien particulière de la notion de « déchet ».

Les toilettes du campement. © J. Guien Les toilettes du campement. © J. Guien

Qui produit les déchets ?

En page 4, à l'appui de rapports de police, M. le maire décrit comme « détritus ménagers divers » les biens rassemblés sur le site par les habitant.e.s du bidonville. C'est oublier que, lorsqu'on doit construire sa maison à partir de rien, et au plus vite, on a besoin de rassembler beaucoup de matériaux. Et lorsque cette maison est construite sur une surface limitée, beaucoup de choses restent, autant que possible, dehors. Ainsi, les « divers déchets provenant de démolition » mentionnés par l’arrêté ne sont pas des « déchets sauvages », mais des matériaux récupérés destinés à l'autoconstruction : les planches servent à construire des murs, les tubes en métal à construire des cheminées, les gravats à combler et tasser les sols, à lutter contre la boue et les irrégularités du sol. La « ferraille » dont se plaint la municipalité est parfois destinée au ferraillage et la biffe (récupération des matériaux et objets abandonnés pour les revendre au poids ou à la pièce).

 

Une cabane autoconstruite sur le campement. © Cyril Hanappe Une cabane autoconstruite sur le campement. © Cyril Hanappe

Ces activités de recyclage, par lesquelles des matériaux et des objets destinés à l'incinération sont localement réintégrés dans un circuit d’autoconstruction, de consommation ou de revente d’occasion constituent un bénéfice environnemental d'autant plus considérable qu'il est pratiqué à grande échelle et de façon indépendante et informelle, ne coûtant rien aux communes.

 

 

Une cabane autoconstruite sur le campement. © Cyril Hanappe Une cabane autoconstruite sur le campement. © Cyril Hanappe

Cela pourrait intéresser M. le Maire de Champlan, qui paraît plus sensible aux enjeux financiers du déchet qu'à leurs enjeux environnementaux. On lit en effet dans son arrêté qu’«  il convient de stopper sans délai l'accumulation des déchets sur le site au regard du coût exorbitant en ressources financières, matérielles et humaines de leur évacuation et de dépollution des sols et des sous-sols pour un village de moins de 2800 habitants comme Champlan ». Sont ensuite précisés les coûts de ramassage des débris issus de précédentes expulsions. On fait ainsi face à un véritable cercle vicieux : réclamer une expulsion, au nom de la dépense financière qu'engagera l'évacuation des déchets... Causés par l'expulsion ! En effet, ce n'est que dès lors qu'il y a eu expulsion que l'ensemble des biens d'un bidonville deviennent des déchets : soit ils ont été détruits par des bulldozers, soit ils ont été abandonnés par leurs propriétaires, contraint.e.s de quitter les lieux en urgence, sans pouvoir emporter leurs cabanes, leurs meubles et affaires personnelles. Ce sont les personnes qui expulsent qui sont responsables de ces destructions et abandons de dernière minute. Comment reprocher à des familles de ne pas se charger d’évacuer les débris de leurs biens, une fois qu’on les a détruits ? Pour éviter de créer ces déchets, et ne pas avoir à en payer l'évacuation, pourquoi ne pas envisager d'autres solutions que l’évacuation ? 

Rappelons que les personnes vivant en campement, en squat et en terrain d’accueil des gens du voyage sont fréquemment victimes d’utilisation de leur lieu de vie comme décharge sauvage. De fait, parmi « les 1000 tonnes de déchets dont l'évacuation à coûté près de 360 000 euros à son propriétaire » sur le terrain du chemin des Boeufs (également cité page 4, et évacué en mai 2019) une bonne partie provenait d'industries avoisinantes, qui n'ont cessé de déverser leur déchets sur ce terrain. Comme si la présence de personnes vulnérables sur un territoire autorisait tous les abus - abandons, agressions, destructions.

L’écologie du bulldozer, à Champlan et ailleurs

La malhonnêteté intellectuelle, consistant à accuser de « nuisances » des personnes contraint.e.s la récupération et l'autoconstruction pour leur propre survie, accompagne ici l'inconséquence écologique, consistant à attirer l'attention sur des pratiques de consommation dont l'impact est bien faible, comparé aux autres infrastructures d'un même territoire. Cette « écologie du bulldozer » est comme l'envers négatif de l' « écologie de la carte bleue » [4]: de même qu'on encourage les riches à « sauver la planète » en achetant bio et en pissant sous la douche, on accuse les pauvres de la détruire en fabriquant des cabanes et en chiant dans les bois. On a là les deux revers d’une même médaille, d’un même enfumage. Dans les deux cas, on distrait l'attention des principales causes des dommages environnementaux : les industries lourdes, les transports routiers et aériens, le BTP, les grands projets inutiles et imposés... Toutes ces infrastructures qui, précisément, fleurissent sur la commune de Champlan et sur la communauté d’agglomérations de Paris-Saclay dont elle fait partie. Par exemple, en tant que conseiller délégué, chargé de « l'environnement, des liaisons douces et à le prévention des risques » de cette communauté d'agglomérations, M. le Maire de Champlan est aux avant-postes des expropriations et des destructions environnementales irrémédiables engagées par les mégaprojets de campus développés sur le territoire d'Orsay, et de transports en commun associés[5].

Ce discours d’enfumage montre jusqu’où peut aller l’injustice environnementale, lorsqu’elle rencontre les politiques sécuritaires : réservant les zones industrielles les plus polluées à l’habitat formel des populations les plus exclues, elle les transforme brièvement en paradis de biodiversité à protéger, lorsqu’il s’agit d’habitat informel. Avec, pour résultat, d’exclure encore plus.

 

Une cabane autoconstruite sur le campement. © Cyril Hanappe Une cabane autoconstruite sur le campement. © Cyril Hanappe

 

[0] Arrêté  N°2020-86 de "mise en demeure d'évacuation des parcelles cadastrées G222 et G223, sises lieu-dit "Pré-Poulain" à Champlan, occupées sans droit ni titre", publié et affiché sur le campement par la mairie de Champlan le 25 septembre 2020, avisé par la sous-préfecture de Palaiseau, p. 6 et 7.

[1] Ibid., p. 5

[2] Ibid., p. 2.

[3] Ibid.

[4] Désobéissance écolo Paris, Ecologie sans transition, p. 26

[5] Voir Emilie Massemin, "Près de Paris, les terres exceptionnelles du plateau de Saclay menacées par le béton", Reporterre, 30 janvier 2017.

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