Jeanne Guien
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Billet de blog 19 avr. 2022

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Interview d'E., 35 ans, éboueuse-rippeuse

E. travaille depuis trois ans dans une entreprise privée de la collecte de déchets. Dans cet entretien, elle nous présente son parcours, évoquant la solidarité aussi bien que les difficultés rencontrées à son poste : le manque de formation, la pression managériale, la surcharge de travail, les discriminations de genre, le gaspillage...

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

A quel poste travailles-tu ?

Je suis rippeuse en région parisienne, dans une entreprise du privé.

En quoi consiste ce métier ? Tu es à l’arrière du camion, tu charges et décharges les bacs d’ordures ménagères ?

Oui, voilà. C’est éboueur, tout simplement.

Comment es-tu entrée dans ce métier ?

J’ai intégré mon entreprise en tant qu’intérimaire il y a 3 ans. Par le passé j’avais été factrice, et je cherchais un métier en horaires décalées pour pouvoir être disponible pour ma famille, tout simplement. J’étais en pleine insomnie, j’ai vu les éboueurs devant chez moi. Je les ai regardé passer, j’ai cherché sur Internet et tout de suite j’ai trouvé une offre d’emploi dans une agence d’intérim. C’est là que j’ai découvert que ça s’appelait « rippeur », je ne connaissais pas. J’ai mis « rippeur » sur ma fiche de recherche d’emploi. Je voulais un truc en horaires décalées et qui perdure dans l’avenir. J’ai été reçue un vendredi et j’ai commencé le lundi !

Il y a beaucoup d’intérimaires dans ton entreprise ?

Oui, il y a la moitié d’intérim, la moitié embauchée. Moi, j’ai été embauchée au bout d’un an.

Qu’est-ce que tu apprécies dans ce métier ? Et qu’est-ce que tu n’apprécies pas ?

Ce que j’apprécie, c’est de travailler avec des collègues que j’apprécie !C’est les moments de pause, où on peut discuter avec les collègues et rigoler… C’est pour cela que je suis restée, parce que je travaille avec des gens que j’aime beaucoup. Ce que je n’apprécie pas trop, c’est la pression qu’on nous met, au niveau des chefs. On commence tôt, c’est difficile, mais la bonne ambiance dans l’équipage me permet de tenir. C’est un métier que j’apprécie globalement.

Les conditions de travail sont elles satisfaisantes, en termes de sécurité, de rapports managériaux ?

Hé bien, en matière de sécurité, on n’a pas de formation : j’ai eu une formation de 5 minutes. On m’a juste montré les boutons, c’est tout ! Après, on apprend sur le tas. Je ne pense pas qu’ils cherchent à ce que les gens soient vraiment formés à ce métier-là en fait ! Dans le dépôt, on nous fait bien comprendre que nous, on est les petits salariés, et qu’il y a les chefs au-dessus, qui peuvent prendre toutes les décisions possibles. Mais quand on commence à s’intéresser à nos droits, tout ça, on se rend compte que la hiérarchie fait marche arrière et qu’on a quand même un minimum de pouvoir, encore.

Y a-t-il d’autres femmes dans ton dépôt ?

Oui, mais très peu... Il y a plus de 98 % d’hommes.

Depuis quand ce métier s’est-il féminisé ?

J’étais la première femme à arriver dans ce dépôt-là. Un collègue m’a dit qu’il n’avait jamais vu de femme dans le secteur de la propreté, et cela fait 20 ans qu’il y travaille.

Est-ce que tu constates des inégalités ou des discriminations de genre dans ton travail ?

Au tout début, quand j’ai commencé, le responsable des plannings prenait beaucoup de pincettes pour me mettre dans des équipages, en précisant bien que je suis une fille : « est-ce que ça vous dérange, de bosser avec une fille ? ». Il y a des gens qui ne voulaient pas bosser avec moi. Il y en a même qui étaient prévus avec nous et qui ont refusé de partir en collecte parce que j’étais là. Et puis, avec le temps, ils se sont rendus compte que ça va ! Ils ne l’ont pas dit comme ça, mais moi je savais pourquoi j’étais là : pour travailler, gagner ma croûte, et pas pour subir ce genre de remarques.

Est-ce que l’aménagement de ton lieu de travail tient compte de la présence des femmes ?

Au début, il n’y avait pas du tout de vestiaires pour femmes, donc je me changeais dans ma voiture ! Maintenant ils ont créé un vestiaire pour les femmes. Hormis ça, il n’y a rien de particulier : on n'a pas vraiment de discussion là-dessus, pas de mobilisation autour du 8 mars, ni de discussions autour d’autres problèmes qu’on peut rencontrer. Mais en travaillant avec tout plein de personnes différentes, mon collègue et moi, on s’est rendu.es compte qu’il y a des problèmes pour chaque personne. Si on n’avait pas travaillé ensemble, on ne l’aurait pas su, car il n’y a pas vraiment de moment pour discuter et la direction encourage cela. C’est diviser pour mieux régner, en fait.

Tu parlais tout à l'heure de ton besoin d’être disponible pour ta famille. On sait que c’est souvent difficile pour les femmes de trouver un équilibre entre vies personnelle et professionnelle, car elles ont plus d’obligations dans leur vie personnelle. As-tu réussi à trouver cet équilibre ?

Au début, non. Je finissais très tard, j’étais fatiguée. Ce n’est pas un métier facile, il faut trouver un rythme, s’adapter. Quand on commence un tel travail à 5h du matin, on ne peut pas finir à 16h, c’est trop. J’ai demandé de changer mes horaires. Au fur et à mesure, en m’habituant, j’ai pu concilier à peu près le travail et la vie familiale.

Tu travailles souvent en monoripage ?

Oui, c’est le fait d’être à deux (un chauffeur + un rippeur) et non à trois (un chauffeur + deux rippeurs) sur une collecte. Ça nous permet d’avoir une prime. On fait un plan de collecte qui me permet de ne pas être trop fatiguée, c’est un travail à deux, il faut bien se coordonner avec mon collègue. Mais ces collectes ne sont pas plus petites que les autres jours.

Il y a des études qui montrent que ces pratiques dégradent la santé des travailleur.ses. Si ton salaire (sans prime) était plus élevé, est-ce que tu accepterais le monoripage ?

Clairement, non. Là, on est à peu près au SMIC, et le système actuel fait que nous n’avons pas d’heure supplémentaire à la fin du mois. Le monoripage nous permet d’être payé.es plus. Mais effectivement, si on était payé mieux, on n’en voudrait pas.

Est-ce que ton expérience de rippeuse a transformé le regard que tu portes sur les questions écologiques liées au déchet ?

Depuis que je fais ce métier, j'ai pris conscience de la surconsommation générale des ménages et des entreprises. Malgré deux collectes hebdomadaires d'ordures ménagères dans une même commune, les poubelles sont pleines systématiquement. Et que dire des sociétés qui ne jouent pas le jeu du tri sélectif, des supermarchés qui font du gaspillage alimentaire hallucinant ? Ça a été encore plus flagrant lors du premier confinement, quand les riverains rangeaient leur maison par le vide. On a jeté à la benne des objets quasi neufs, des quantités de nourriture parfois non périssables, c'était une drôle de période de notre point de vue. 

Je pense que la sensibilisation pour le tri et le compost est très importante, des moyens sont déployés par les agents de tri qui vont dans les écoles ou font du porte à porte. Nous sommes tous responsables pour une planète plus verte en consommant moins, en faisant attention au tri pour une réutilisation des déchets plastiques ou en carton par exemple.  Notre société nous tente sans cesse à consommer et à produire encore et encore des déchets. Comment faire contre ça, je ne sais pas du tout. J'essaye en tout cas à être une citoyenne consciente de ces problèmes en triant et en consommant le plus responsable possible. 

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